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Transfert de combattants et de cerveaux vers la Libye : l'Etat islamique est-il en train de changer d'adresse ?

Selon les Américains, le nombre de djihadistes de Daech aurait diminué sur le front syro-irakien tandis qu'il aurait augmenté en Libye, une analyse non partagée par les services de renseignement français. Ce gonflement des chiffres est probablement destiné à forcer les acteurs locaux à accepter le gouvernement d'union nationale nouvellement formé.

Déménagement

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Atlantico : Des rumeurs courent selon lesquelles des chefs de l’EI affaiblis en Syrie et en Irak se seraient réfugiés en Libye. Ces rumeurs sont-elles fondées ? Si oui, de qui s’agit-il plus précisément et combien sont-ils ?

Alain Rodier : Ces rumeurs sont d’origine américaine. Elles prétendent que le nombre de djihadistes de Daech en Syrie a tendance à diminuer (entre 19 000 et 25 000 contre 33 000 précédemment) et que celui en Libye augmente. Il semble que les services de renseignement français ne partagent pas l’optimisme américain sur le front syro-irakien n’ayant pas signalé de changement significatif des effectifs estimés au début 2016 à environ 40 000. Quant à la Libye, M. Le Drian annonçait il y a quelques jours la présence de 3 000 activistes du Groupe État Islamique (GEI) alors que les Américains parlent de 5 000.

Les déclarations américaines sur le front syro-irakien ont peut-être des fondements purement politiques dus à la campagne pour l’élection présidentielle qui s’ouvre aux États-Unis. A savoir qu’il faut bien tenter de convaincre les électeurs que l’intervention militaire emmenée par Washington au Proche-Orient rencontre un certain succès. Affirmer que des chefs de l’EI affaiblis en Syrie et en Irak "se seraient réfugiés" en Libye est une phrase pas innocente qui relève de la propagande.

Quant au gonflement des chiffres en Libye, il est vraisemblablement destiné à obliger les différents acteurs locaux à accepter la mise en place du gouvernement d’unité de Fayez el-Sarraj en raison de la menace croissante que fait peser le GEI sur le pays. En effet, pour le moment les deux gouvernements, le légal basé à Tobrouk et l’illégal qui siège à Tripoli se font tirer l’oreille pour s’effacer.

J’ai personnellement tendance à croire à cette augmentation d’effectifs, pas tant du fait de l’arrivée d’activistes venant de l’extérieur, mais parce que des groupes appartenant à d’autres formations font peu à peu allégeance au "calife Ibrahim" Abou Bakr al-Baghdadi, particulièrement à Derna à l’est et dans la région de Tripoli à l’ouest. A noter qu’il est toujours extrêmement difficile d’avancer des chiffres qui, le plus généralement, ne reposent sur aucune source fiable(1). De plus, il faudrait distinguer les combattants des soutiens qui apportent une aide logistique permanente et des sympathisants qui collaborent à l’occasion.

Les premiers djihadistes internationalistes venus de l’extérieur pour renforcer Daech ne sont arrivés dans le pays qu’à partir de septembre 2014. Le plus connu d’entre eux serait l’Irakien Wissam Najm Zayd al Zubaydi alias Abou Nabil, un ancien activiste de l’Etat Islamique d’Irak (EII), l’ancêtre de Daesh. Il s’est fait remarquer en revendiquant l’assassinat de 21 chrétiens coptes égyptiens en février 2015 dont la moitié furent égorgés sur une plage libyenne et l’autre moitié exécutés d’une balle dans la tête dans un lieu inconnu. Abou Nabil a été transformé en chaleur et lumière par deux F-15 américains le 13 novembre 2015 dans les environs de Derna. Deux autres activistes de Daech sont arrivés avec lui : le Saoudien Abou Habib al-Jazrawi et le Yéménite Abou al-Baraa el-Azdi. Ce dernier serait actuellement dans la région de Derna. Enfin, Abou Ali al-Anbari, un ancien officier général de Saddam Hussein devenu un des adjoints d’Al-Baghdadi aurait rejoint la Libye en novembre 2015. Mais il a été annoncé comme tué en Irak en décembre de la même année. Il faut attendre pour voir si ce personnage refait parler de lui en Irak ou en Libye !

Il n’en reste pas moins que trois "provinces" de l’Etat Islamique ont été proclamées : la "wilayat Barqa" (Cyrénaïque) surtout active à Derna et à Benghazi, la "wilayat Tarablus" (Tripolitaine) qui couvre la région de Syrte, Tripoli, Sabratha, et enfin la "wilayat Fezzan" au sud. Mais bien qu’ayant lancé quelques raids jusqu’au nord de Sebha, la capitale de cette région, il semble que le GEI n’y est pas encore installé durablement.

Peut-on craindre que ces combattants libyens affiliés à Daech puissent réussir là où Daech a échoué jusqu’à présent, à savoir recruter des membres au sein de la population libyenne ?

Comme je l’ai évoqué ci-avant, un certain nombre de groupes ont décidé de franchir le pas. Mais la situation est très volatile car la Libye est morcelée entre une multitude de groupes (voire groupuscules) qui contrôlent un territoire qui ne va parfois pas au delà d’un village ou d’un quartier. Les allégeances, si elles sont séduisantes sur le papier pour présenter des cartes et autres diagrammes fort appréciés pour de savantes études, n’ont en Libye, qu’une importance éphémère. Les activistes passent allègrement d’une organisation à une autre selon la situation du moment. Il n’est pas rare qu’ils appartiennent même à plusieurs "conseils de coordination" qui sont mis en place dans certaines grandes localités disputées comme à Derna (le Conseil consultatif des moudjahiddines de Derna -CCMD-).

Ce qui semble certain, c’est que les Libyens qui n’ont majoritairement pas un sentiment national très développé, la Libye n’étant pas véritablement un pays mais le rassemblement de plusieurs ethnies et tribus, restent tout de même très méfiants vis-à-vis de tout ce qui est étranger. Cela peut expliquer que si des anciens moudjahiddines libyens revenus au pays sont bien accueillis (comme ceux de la "brigade Battar" qui combat en Syrie dans les rangs du GEI), ce n’est pas le cas pour les combattants d’autres nationalités à l’exception des maghrébins. C’est d’ailleurs ce qui peut expliquer la mort d’Abou Nabil évoquée dans la réponse à la question précédente. Pour le localiser précisément, les Américains ont bénéficié de renseignements très précis. Il est probable qu’Abou Nabil a été "donné" par des proches.

C’est pour cette raison qu’Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) et particulièrement sa branche al-Mourabitoune a pu s’installer dans le pays dès 2011. Il faut dire que son chef, Mokhtar Belmokhtar apportait avec lui son réseau de contrebande qui s’étend sur tout le Sahel. Les affaires restent les affaires ! Il a largement participé à la diffusion des milliers d’armes récupérées dans les arsenaux du colonel Kadhafi sur l’ensemble du continent africain. AQMI collabore étroitement avec Ansar Al-Charia qui est le mouvement islamique radical le plus important de Libye même si certains de ses membres ont rejoint le GEI. Il est connu pour avoir mené l’attaque du 11 septembre 2012 contre le consulat américain de Benghazi au cours de laquelle l’ambassadeur J.Christopher Stevens a été assassiné. Il faut se rappeler que Mohammed al Zahawi, le premier émir d’Ansar al Charia tué à la fin 2014, était un proche d’Oussama Ben Laden qu’il avait rencontré lors de son exil soudanais (1992/1996). A mon sens, Ansar Al-Charia dépend plus ou moins secrètement d’Al-Qaida central. Cette manière de procéder est une des tactiques adoptées par la nébuleuse pour ne pas apparaître directement en pleine lumière.

 
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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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