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Le piège de la « révolution verte »

Qualité des aliments, fixation des populations paysannes, respect de l'environnement : le bio n'est pas un caprice de bobo ! C'est plus que jamais la voie de l'avenir. Pour la première fois, Marc Dufumier dresse un panorama complet des désordres agricoles dans "Famine au sud, malbouffe au nord : Comment le bio peut nous sauver". Extraits (1/2).

Agroécologie

Publié le
Le piège de la « révolution verte »

La révolution verte a donc bien révolutionné les campagnes du Sud… en jetant les familles paysannes tombées en faillite sur les routes d’un exode rural accéléré, en direction de bidonvilles déjà surpeuplés.

On appelle « révolution verte » le processus qui a conduit de nombreux paysans du Sud à suivre l’exemple des paysans du Nord et à ne cultiver qu’un nombre restreint de céréales, légumineuses, racines et tubercules, préalablement sélectionnés pour leur potentiel génétique de rendement à l’hectare.

Les centres internationaux de recherche agronomique à l’origine de cette « révolution » ont concentré leurs efforts sur la sélection et la création (par hybridation) de variétés de céréales capables de résister aux intempéries et de bien intercepter l’énergie solaire.

Implantées à densité de semis plus élevée que les variétés traditionnelles, elles devaient théoriquement permettre un accroissement significatif des rendements. Théoriquement…

Dans les faits, la logique des économies d’échelle et la volonté de rentabiliser au plus vite les investissements de recherche ont, comme cela s’était produit au Nord, poussé les agronomes à mettre au point un nombre limité de variétés, censées pouvoir être cultivées en toutes saisons et sous toutes les latitudes. Le travail de recherche a porté en priorité sur trois principales céréales cultivées dans les régions intertropicales : le riz, le blé, le maïs. Les haricots et la pomme de terre ont vaguement retenu l’attention des sélectionneurs, mais toutes les productions locales traditionnelles qui nourrissent l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine depuis la nuit des temps (le manioc, le taro, l’igname, la banane plantain, l’ensète, le sorgho, le mil, le fonio, le teff, l’éleusine, le sarrasin, le pois cajan, le lupin, l’amarante et le quinoa) ont, quant à elles, été délaissées.

Erreur ? Oui, car il s’est passé au Sud exactement ce qui s’était passé au Nord : les nouvelles variétés n’ont pu bien souvent exprimer pleinement leur potentiel génétique qu’au prix d’une irrigation maximale et d’un apport massif d’engrais de synthèse et de produits phytosanitaires. Cultivées hors de leurs lieux de sélection, elles se sont révélées sensibles à la concurrence des mauvaises herbes et aux agressions des insectes ravageurs ou des champignons pathogènes. Résultat : pour beaucoup de petits paysans, faute d’intrants chimiques et de maîtrise de l’irrigation, les rendements… ont chuté.

En Amérique centrale, le moindre stress hydrique en période de floraison dans les cultures associées affectait les maïs hybrides. Sur la côte est de Madagascar, les inondations submergeaient le riz à paille courte. Dans l’île de Java, les insectes piqueurs-suceurs fondaient sur les plants de riz et les infectaient.

Finalement, les nouvelles variétés n’ont pu être employées aisément que dans des régions déjà fertiles et bien équipées en infrastructures de drainage et d’irrigation, dans lesquelles des exploitants agricoles relativement aisés n’avaient pas trop à craindre les accidents climatiques : Penjab indien et pakistanais, périmètres irrigués du Nord-Est mexicain, plaines alluviales du Sud-Est asiatique, etc. Pour les autres, la « révolution verte » a été synonyme de désastre financier et humain.

La ruine verte

La révolution verte a coûté cher : semences « améliorées », engrais minéraux, produits pesticides. Peu de foyers agricoles ont pu payer comptant ces innovations. Il a donc fallu emprunter. Pour permettre aux plus pauvres de le faire, les gouvernements du Sud ont mis en place des systèmes de crédit agricole dans le cadre de projets de développement plus ou moins directifs. C’est ainsi que des paysans ont hypothéqué leurs terres, leurs troupeaux et, incapables de rembourser les fonds, ont tout perdu. Les États ont eux-mêmes emprunté sur les marchés internationaux pour réaliser les barrages et canaux d’irrigation. Avec pour effet d’accroître encore une dette extérieure déjà pléthorique.

La révolution verte a donc bien révolutionné les campagnes du Sud… en jetant les familles paysannes tombées en faillite sur les routes d’un exode rural accéléré, en direction de bidonvilles déjà surpeuplés. Et cette pauvreté précipite annuellement des centaines de millions de gens dans les circuits des migrations internationales clandestines.

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Extraits de Famine au sud, malbouffe au nord : Comment le bio peut nous sauver, Editions Nil (2 février 2012)

 
Commentaires

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  • Par MONEO98 - 04/02/2012 - 10:26 - Signaler un abus on ne doit pas avoir les mêmes lectures

    mais peu importe les faits trancheront les ogm adaptés aux différents climats et aux nuisibles s'étendent un peu partout dans le monde, faut croire que tous ces gens sont stupides récemment il y avait un reportage sur un pays africain qui était en plein boom agricole jamais les gens n'avaient autant de céréales à disposition la faim avait disparu ,jamais les affaires n'avaient été aussi bonnes ;Seul bémol dont se plaignait le commentateur il allait acheter ,chaque année ,les semences... comme si on vous en faisait cadeau en Europe allez encore un p'tit coup de principe de précaution Atlantico le nouveau repère vert?

  • Par cqoiqéqon - 04/02/2012 - 10:51 - Signaler un abus Entre le piège de la

    Entre le piège de la "révolution verte", comment la bio peut nous sauver, les fausse promesses du bio et l'excellent constat de l'article: mais comment l'Europe...insuffisance alimentaire; il y a un vide commun: L'agriculture, seule invention humaine qui permette avec un de produire mille ( excepté aussi la finance! lol) est à l'origine un système optimisé pour nourrir le peuple qui travaille la terre (la seule logique durable a tjrs était et restera une production locale). Que l'excédent soit prélevé pour nourrir l'armée qui défend la paix des paysans (re lol) ou aujourd'hui dopée et vendue pour engraisser le capital ( super lol) il convient de voir que c'est ce travail presque exclusivement qui à permis 8000 ans de civilisations. Continuons donc sur les quelques 200 ans qui reste de la grenouille, à pîler la biodiversité, à bouffer du pétrole (8 calories fossiles pour produire 1 calorie alimentaire) ( pas lol du tout), à cracher sur la terre, à aimer bouffer du billet vert, à consommer dix fois plus qu'il n'est besoin pour couvrir nos besoins fondamentaux. Les enfants de demains et de tous les pays nous sucerons les os.

  • Par Apicius - 04/02/2012 - 10:51 - Signaler un abus Agriculture bio : on a déja donné ... jusqu'au XIX eme siècle !

    J'aimerais lire des analyses quantitatives et non des pétitions de principes. Car les faits sont têtus. Combien d'hectares pour nourrir un français par exemple, en agriculture traditionnelle et en agriculture bio ? Quelle surface de terre arable en France, en Europe, dans le monde ? Sachant que nous sommes 65 millions de français, que la population mondiale est en route pour les 7 milliards d'habitants. L'agriculture bio a été celle mise en œuvre jusqu'à la révolution industrielle du XIX eme siècle et le développement des engrais industriels. Cette agriculture bio n'était pas capable de nourrir la population européenne d'alors : d'où l'émigration massive vers le Nouveau Monde, d'italiens et d'irlandais par exemple, crevant de faim dans leur pays d'origine. J'attends toujours la démonstration chiffrée que le bio puisse nourrir 7 milliards d'êtres humains, sans oublier les animaux nécessaires à cette agriculture ...

  • Par cqoiqéqon - 04/02/2012 - 18:16 - Signaler un abus il a été estimé par des

    il a été estimé par des pontes du cirad notamment que la surface arable mondiale pouvait pourvoir au besoins fondamentaux (nourriture et énergie) de 9 milliard d'individus sur la base de 4hectares/personne. L'américain et l'européen moyen tournent à 10hectares mini. La question n'est donc pas est ce que ça passe mais pour qui ça passe. ou autrement dit qui travail et qui dirige. continuons à analyser scientifiquement si on est bien dans la merde et de voter pour la croissance sans travail. le simple mot de bio démontre l'arrogance d'une civilisation court termiste et mercantilliste. L'agriculteur à toujours travaillé en s'adaptant à son milieu, toute espèce s'adapte et évolue par ce biais. Aujourd'hui on voudrais nous faire croire que 9M d'individus centenaires peuvent vivre en paix et heureux parce qu'il savent faire des céréales OGM sans trop se casser le cul et puis quoi... qu'on me trouve un citadin pas stressé ou amorphe dans sa télé ou devant sa bagnole, fan de soldes et de bons placements. Qu'on me trouve aussi un agriculteur du tiers monde stressé et amorphe une fois que sa famille a mangé. J'ai beaucoup voyagé, je n'en ai jamais vu. Le bonheur est un chose simple.

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Marc Dufumier

Marc Dufumier, ingénieur agronome, est l'un des spécialistes mondiaux de l'agriculture. Directeur de la chaire d'agriculture comparée à AgroParistech, il est régulièrement sollicité par les gouvernements étrangers pour les aider à réformer leurs systèmes agricoles.

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