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Des militants de PETA mobilisés avec un panneau indiquant "Chien ou cochon quelle est la différence - devenir végétalien" lors d'une campagne contre la cruauté envers les animaux et en soutien au véganisme en août 2019.
Des militants de PETA mobilisés avec un panneau indiquant "Chien ou cochon quelle est la différence - devenir végétalien" lors d'une campagne contre la cruauté envers les animaux et en soutien au véganisme en août 2019.
©AFP

Bonnes feuilles

Le projet politique des antispécistes

Paul Sugy publie « L’Extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes » aux éditions Tallandier. La cause animale nous préoccupe, et défendre les animaux maltraités est légitime. Mais les mouvements végans sont traversés par une dérive inquiétante : l’antispécisme. Ces militants jugent que la consommation de viande est une pratique barbare, une discrimination envers les animaux qu’ils comparent à du racisme. Ce mouvement a conquis les universités anglo-saxonnes et commence à peser dans l’intelligentsia occidentale. Extrait 1/2.

Paul Sugy

Paul Sugy

Paul Sugy, ancien élève de l’École normale supérieure et diplômé de Sciences Po Paris, est journaliste au Figaro.

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Il devient maintenant plus difficile de distinguer, comme nous l’avons fait jusqu’ici, entre le militantisme végan et la pensée antispéciste, puisque, parvenu à l’âge politique, l’antispécisme devient justement une doctrine militante : il ne vise plus seulement à considérer différemment les animaux mais à demander à la société tout entière de changer son regard sur eux, de sorte que leurs intérêts soient davantage respectés. Nous faisons malgré tout le choix de ne pas mentionner pour l’instant les dérives les plus radicales de certains groupuscules antispécistes. Nous continuons de croire que ces actions violentes (attaques de boucheries, saccages ou incendies volontaires d’abattoirs…), qui décrédibilisent l’ensemble de la cause, ne sont le fait que d’une petite minorité, et que la plupart des militants animalistes sont pacifistes. Qu’une pensée radicale donne lieu à des actions radicales n’a toutefois rien de très surprenant…

Il existe autant de projets politiques que de mouvements de défense des animaux : tous n’ont pas les mêmes objectifs (nous avons évoqué la différence entre les welfaristes et les abolitionnistes), ni les mêmes leviers d’action. Toujours est-il que, pour beaucoup d’antispécistes, le combat intellectuel ne suffit plus : il faut agir. En France, l’une des associations les plus connues est L214 : créée en 2008 par deux militants végans qui luttaient depuis quelques années pour l’interdiction de la production de foie gras, Brigitte Gothière et Sébastien Arsac, son apparition est récente en comparaison d’autres pays comme le Royaume-Uni, où de tels groupes ont commencé le combat bien plus tôt. Dans un entretien à France 346, on comprend que le parcours des deux fondateurs doit beaucoup à la découverte, plusieurs années après leur choix de devenir végan, des réflexions sur l’éthique animale issues de la tradition anglo-saxonne et relayées par les Cahiers antispécistes47, une revue fondée en 1991 par un militant antispéciste franco-britannique, David Olivier. L’action de L214 consiste essentiellement à sensibiliser le grand public à la maltraitance des animaux dans l’industrie de la viande et de la pêche, par des happenings sanguinolents et la diffusion de vidéos filmées clandestinement à l’intérieur des abattoirs. Mais sur son site, l’association réclame tout bonnement l’arrêt de la consommation des animaux et de toute autre activité susceptible de leur nuire. L214 intervient aussi auprès des élus, et, depuis l’élection présidentielle de 2012, évalue l’action des personnalités politiques en fonction de leur engagement en faveur des animaux. L’association tient à jour le site politiques-animaux.fr, qui recense chaque prise de position politique et attribue aux élus ainsi qu’aux partis une note sur vingt déterminée à partir de leur positionnement sur la question animale.

Toujours en France, un parti politique a même vu le jour en 2016, le Parti animaliste, dont l’une des figures de proue est l’avocate Hélène Thouy, notamment médiatisée en 2019 lorsqu’elle s’est présentée en tête d’une liste pour les élections européennes48. J’ai rencontré Hélène Thouy quelques semaines avant l’élection pour qu’elle me raconte son parcours et les raisons qui l’ont poussée à s’engager. Celle-ci m’a expliqué que l’idée a germé à l’été 2014 aux Estivales de la question animale, des rencontres organisées chaque été depuis 2002 pour échanger et promouvoir des projets. Le déclic fondateur a été pour elle la lecture d’un ouvrage auquel se réfèrent beaucoup d’antispécistes  : Zoopolis, des philosophes canadiens Will Kymlicka et Sue Donaldson. Très vite, ce manifeste en faveur d’une cité politique dans laquelle cohabiteraient humains et animaux et où chacun verrait ses intérêts respectés à leur juste mesure est devenu une référence dans la mouvance antispéciste. Il mérite qu’on s’y arrête un instant.

La réflexion des auteurs de Zoopolis s’articule autour de la notion de citoyenneté –  dans la droite ligne des préconisations de Derrida. « Notre but est de proposer un nouveau cadre conceptuel, accordant à la question animale une place centrale dans la façon dont nous concevons la nature de notre communauté politique, ainsi que les idées de citoyenneté, de justice et de droits de l’homme qui lui sont associées », écrivent-ils en préambule. Nous recommandons au lecteur de ne pas sourire et de bien garder à l’esprit qu’il ne s’agit là ni d’un roman, ni d’une utopie visant à réfléchir à la question animale, mais d’un véritable manifeste politique dont les conclusions ont vocation à être retenues un jour par le législateur pour réformer l’organisation de nos sociétés. Faute d’un tel projet, jugent les auteurs, « le mouvement de défense des animaux est dans une impasse ». À partir de leur refus de conserver un principe de hiérarchie morale entre les espèces, ils reconnaissent certes que les animaux ont des droits, mais ce n’est pas encore suffisant  : ces droits ne sont la plupart du temps que des droits négatifs (ne pas être mangés, tués, exploités…), et le champ de leurs droits positifs est encore largement inexploré. Pour pallier cet oubli, ils proposent d’abord de distinguer trois groupes d’animaux : les animaux domestiques, les animaux sauvages et les animaux liminaires, c’est-à-dire ceux « semblables aux migrants et aux résidents qui choisissent de se déplacer dans des régions habitées par des humains » (par exemple, les pigeons ou les rats qui vivent dans nos villes sans pour autant être apprivoisés). La définition de ce dernier groupe rappelle d’autres travaux de Will Kymlicka, qui s’est d’abord fait connaître pour sa réflexion sur le multiculturalisme canadien et la cohabitation entre les populations immigrées et les populations natives… Les droits politiques de chacun de ces trois groupes doivent, selon eux, être différenciés : les animaux domestiques méritent de recevoir la citoyenneté à part entière, tandis que les animaux liminaires n’obtiendront qu’un statut de résident, leur garantissant certains droits sans qu’on puisse exiger d’eux une participation active à la vie politique. Quant aux animaux sauvages, ils se verront confier la souveraineté d’un habitat indépendant, reconnu et protégé par les institutions internationales.

L’ouvrage, fort complet, expose dans le détail les conditions d’établissement de ces droits et tente d’élucider quelques-unes des difficultés auxquels feront face ceux qui tenteront de les instituer. Parfois, les auteurs reconnaissent humblement ne pas avoir encore toutes les solutions. Ainsi, à la question de savoir comment garantir le respect de la souveraineté des animaux sauvages, ils disent n’avoir « aucune formule magique »… conscients qu’il est difficile de faire signer aux animaux des traités internationaux, bien qu’ils proposent de désigner des médiateurs chargés de faire valoir leurs intérêts en leur nom.

Quant à l’établissement d’une citoyenneté pour les animaux domestiques, qui est de loin la suggestion la plus ambitieuse (ou hasardeuse) du livre, il faut pour ce faire que ces animaux soient « éduqués », de manière à ce qu’ils ne s’en prennent pas aux droits d’autrui. On ne sait pas exactement si ce processus de « socialisation » pourra être confié aux familles ou nécessitera l’intervention de l’État, mais comme les auteurs ne cessent de souligner que la plupart des humains sont « ignorants, impatients et irrespectueux » à l’égard des animaux qu’ils éduquent, il y a fort à parier que, dans un premier temps au moins, la socialisation des animaux suppose la création d’écoles qui leur soient réservées. Dans cette réflexion sur la socialisation, on décèle très nettement la trace de l’engouement de Will Kymlicka pour le modèle multiculturel. Lorsqu’il faut attribuer des droits politiques à une communauté jusqu’alors marginalisée, il ne s’agit pas seulement selon lui de socialiser ce groupe pour l’adapter à la société qui l’accueille : c’est la société tout entière qui doit également être rééduquée pour apprendre à vivre avec ce nouveau groupe. « Un certain degré de socialisation fondamentale s’impose, dans un sens comme dans l’autre », note Kymlicka. En clair, les humains aussi devront être éduqués afin d’apprendre à mieux cohabiter avec les animaux. Qu’on se rassure toutefois, en fidèle partisan de la démocratie libérale, il ne prône que des « modèles de correction souples », dans la mesure où ceux-ci prévalent désormais sur les « méthodes classiques, coercitives et autoritaires ».

Enfin, l’exercice de cette citoyenneté animale serait comparable à celui accordé aux personnes handicapées ou sous tutelle. Mais pour se prémunir de toute attitude « paternaliste » à l’égard des animaux, il convient d’apprendre à mieux communiquer avec eux afin de respecter au mieux leurs préférences : les auteurs expliquent ainsi comment ils ont progressivement compris que leur chien Codie n’aime pas les fruits (à la différence de son copain Rolly qui adore les bananes), mais raffole de fenouil, de tiges de chou frisé et de carottes. Il suffisait d’entrer en dialogue avec lui pour le savoir : étonnamment, ils n’ont pas choisi l’exemple d’un poisson rouge…

Outre l’alimentation, la liberté sexuelle des animaux domestiques devra être garantie, à condition que ceux-ci soient capables d’autoréguler leur reproduction pour que leur prolifération ne nuise pas à la collectivité, faute de quoi des moyens contraceptifs (les moins contraignants possible) devront être envisagés. Enfin, assistés de collaborateurs capables d’interpréter leur langage et leurs préférences, ces animaux devront bénéficier d’une représentation politique, au niveau parlementaire mais aussi à tous les échelons locaux et au sein des services publics qui les concernent.

Dans sa postface à l’édition française, la philosophe Corine Pelluchon recense les trois grandes étapes du mouvement antispéciste telles que nous les avons énoncées au cours de ce chapitre, et observe avec enthousiasme qu’en ayant établi un traité de « zoopolitique », « Kymlicka et Donaldson illustrent cette troisième étape de la philosophie de l’animalité ». Zoopolis permet enfin de reconnaître les animaux, non plus comme de simples patients moraux, mais comme des « sujets de l’éthique et de la politique » du fait de leur « agentivité », une caractéristique plus exigeante que la « sentience ».

Reste que la réflexion n’est encore que balbutiante, et il est certain que dans un avenir proche, nous verrons la littérature antispéciste s’enrichir de nouvelles contributions visant à clarifier ou discuter les réformes proposées. Dans le même temps, certains élus s’emparent déjà du sujet. Le Code civil définit depuis 2015 les animaux comme « des êtres vivants doués de sensibilité ».

Par ailleurs, le lexique introduit par les auteurs de Zoopolis commence à infuser dans le débat politique. Les élus de la ville de Strasbourg ont ainsi pu assister à un débat surréaliste au conseil municipal de leur ville, le 21 septembre 2020, alors que, sous l’égide de la toute nouvelle maire (EELV) Jeanne Barseghian, les élus de la majorité écologiste décidaient de mettre en place une « mission d’information et d’évaluation pour la gestion du rat en ville et des animaux liminaires dans l’habitat ». L’emploi de l’adjectif « liminaire » est donc directement un emprunt aux thèses de Sue Donaldson et Will Kymlicka, et suggère une révolution dans la gestion des nuisibles par les collectivités locales : pour pénibles qu’ils soient, les rats et les punaises de lit doivent être selon eux considérés du point de vue de leur bien-être et de leur intérêt personnel. Dans une vidéo relayée par une élue de l’opposition, on entend ainsi la conseillère municipale déléguée Marie-Françoise Hamard plaider pour une « approche plus bienveillante » et donc une régulation douce, qui pourrait « assurer une gestion pérenne et efficace des animaux ». « Les comprendre, c’est déjà esquisser les solutions, c’est commencer à agir. Il faut changer de regard », faisait valoir pour sa part l’adjoint à la maire Marc Hoffsess, dans les colonnes de 20 Minutes. En clair, il s’agit de trouver une solution alternative à l’élimination systématique de ces animaux, en leur trouvant des habitats ailleurs ou en les aidant à réguler eux-mêmes leur nombre par l’usage de contraceptifs. « Ces animaux sont incapables de vivre à l’état sauvage, ils n’ont nulle part où aller », explique encore, sur une note émouvante, Marie-Françoise Hamard.

Toutefois, pour l’essentiel, les revendications antispécistes n’ont pas encore été prises en compte et tout laisse penser que leur combat gagnera en intensité dans les années à venir, à moins qu’un terme y soit mis grâce à un sursaut de bon sens collectif – que nous appelons de nos vœux.

Extrait du livre de Paul Sugy, « L’Extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes », publié aux éditions Tallandier.

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