Football : la lassitude du téléspectateur... | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Sport
football lassitude des téléspectateurs ligue 1 diffusion canal plus mediapro telefoot matches supporters stade public
football lassitude des téléspectateurs ligue 1 diffusion canal plus mediapro telefoot matches supporters stade public
©PHILIPPE DESMAZES / AFP

Bilan de l'année 2020

Football : la lassitude du téléspectateur...

A l'occasion de la fin de l'année, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de dresser un bilan de cette année 2020. Olivier Rodriguez revient sur les difficultés du football professionnel et des médias face à la pandémie de Covid-19. Avec l'absence du public, l'intensité des rencontres a diminué, entraînant la lassitude chez les téléspectateurs.

Olivier Rodriguez

Olivier Rodriguez

Olivier Rodriguez est entraîneur de tennis et préparateur physique. Il a coaché des sportifs de haut niveau en tennis. 
 
Voir la bio »

C'est toujours pareil le désamour... Au début, on ne s'en rend presque pas compte... c'est presque imperceptible, diffus, presque sournois. La faute, entre autres, à la routine qui s'installe... Celle qui sédimente progressivement, celle qui ronge les premiers enthousiasmes et qui rend les journées trop quotidiennes. On connait les augures. Peu à peu, l'attente se fait moins grande, on fait moins attention, ou alors, en le faisant, on pense à autre chose, à quelqu'un d'autre... Bref, on néglige. Et puis c'est l'engrenage mesquin, avec les stratégies d'évitement et les premières infidélités.  

Mais le désamour évoqué dans ces quelques lignes n'est peut-être pas celui que vous croyez. Nous parlons ici de celui qu'éprouve le supporter/téléspectateur pour ce qui était, il n'y a pas si longtemps, l'objet suprême de sa convoitise : le foot à la télé.

La lecture de l'audimat, le nouveau juge de paix, est aussi limpide que le constat est clair : l'ensemble des contenus télévisés liés au football bat de l'aile depuis 2019... Le foot aurait donc perdu sa capacité unique à faire battre les cœurs, les soirs de matchs, à heure précise.

Si.

Oh, les raisons sont tellement nombreuses que la prétention de cette chronique n'est même pas de vouloir toutes les évoquer... Ça tiendrait pas dans le format exigé. Mais sans vouloir faire dans l'exhaustif, nous allons quand même explorer quelques pistes.

En commençant par aborder le contexte dans lequel s'inscrit cette tendance. Un contexte morose, mortifère, celui de la crise. Une crise anxiogène, qui dure... qui dure... à l'issue incertaine, affublée d'un virus tueur et qui rend l'actualité tellement moche que même l'automne s'est mis à ressembler à l'hiver. Comme si la nature voulait s'en prendre à elle-même... Le genre de fléau qui confine les gens, qui suce le sang, qui use le corps, le moral, qui donne un goût de cendres aux espoirs et convoque d'autres priorités. Dire que la période a mauvaise haleine est un euphémisme. Devant le marasme économique, la détresse sociale et les lendemains qui déchantent déjà, on comprend que pour certains, le football devient secondaire. 

Seulement cette crise qui devient perpétuelle ne se contente pas de reléguer au second plan le sport en général et le football en particulier. Elle exclut aussi, peur de la contagion oblige, le public des stades. Si la mesure est compréhensible, elle accouche d'un football sous vide. Vous me direz (et vous aurez raison) que le football sous vide c'est déjà mieux que rien puisque c'est préférable au néant... Mais quand même, ces stades dépeuplés qui attestent que l'écho n'a pas beaucoup d'imagination, cette fête sans ivresse et sans partage, pour le vrai supporter, c'est un vrai tue l'amour. Si vous l'écoutez attentivement, le passionné vous dira que ça a la couleur du football, que ça y ressemble, que c'est bien imité, mais que ce n'est pas du football. C'est bien simple, entre les tribunes désertes et les hommages posthumes, on n'a jamais autant observé le silence. Bonjour l'ambiance.

Il y a ça et puis il y a la concurrence, à peine loyale, qui fait tourner la tête du supporter/téléspectateur en lui proposant une offre pléthorique de distractions faîte de séries, de plateformes, de réseaux, de contenus comme ils disent, et même de E-sport (un comble). Rien de tel pour diluer l'attention, pour inviter une population qui ne sait plus ni contempler ni attendre, à zapper, zapper et zapper encore. Aujourd'hui on n'aime plus... on désire, ça va plus vite. Il est évident que promouvoir le culte de l'effort, celui qui est nu (la petite sueur des pauvres) presque Franciscain, ou même celui qui consiste pour des millionnaires en short à courir derrière un ballon durant 90 minutes est devenu une chose de plus en plus compliquée pour une société qui érige en valeur cardinale le "fun", la facilité et le divertissement.

Mais au-delà de ce que la société fait subir au sport directement et au supporter/spectateur indirectement, il y a aussi ce que le sport, via ses diffuseurs ou décideurs, inflige. Comme le morcellement de l'offre télévisée qui engendre un véritable jeu de piste pour qui veut savoir sur quelle chaîne est diffusé tel ou tel match. Sans parler du nombre d'abonnements auxquels il faut souscrire pour avoir le luxe de profiter du spectacle. Il faut casquer ! Car tout cela ne coûte pas cher, ça coûte très cher ... On a connu des maîtresses moins couteuses à l'entretien... Et tous comptes faits, à l'usage... 

Et puis le sport le plus populaire de la planète, en tant qu'incarnation symbolique d'un monde de tous les excès, est aussi grandement responsable de cette désaffection. Les matchs insipides, peu cathodiques, devant lesquels on baille en dormant, les sommes indécentes, les stars qui se roulent par terre sur des dizaines de mètres pour influencer l'arbitre, les extravagances capillaires des uns, les tatouages des autres, le jeu forcé des commentateurs dont le langage ne veut plus rien dire, la violence récurrente d'un buzz devenu obligatoire, la VAR qui prouve que les arbitres peuvent être aussi aveugles que la justice, la valse incessante des joueurs, des entraîneurs ou des présidents qui brouillent l'identité des clubs et des équipes et qui attestent que la fidélité n'est que de la fausse-monnaie... tout ça, au bout du compte, finit par lasser le consommateur, à user les patiences et à rendre le feuilleton difficile à suivre... Devant sa télé désormais, on perd autant ses illusions que ses cheveux... 

Sans compter les décisions ineptes de dirigeants se disant plus vertueux que les plus vertueux, sacrifiant la moitié d'un championnat sur l'autel de bons sentiments qui dégoulinent avant de promouvoir le contraire quelques mois plus tard, nécessité oblige. Vous dire que ce sont les mêmes qui ont signé avec Mediapro pour le résultat dramatique que l'on sait vous éclairera sur les ravages qu'engendrent la cupidité ou vous donnera envie de vous pendre avec vos cordes vocales, c'est selon. 

Enfin, nous évoquerons l'usure, voire le gavage presque forcé d'un consommateur qui ne parvient plus à digérer tous les matchs qui lui sont proposés. Car du football, sur les chaînes payantes ou en streaming, il y en a désormais presque tout le temps. Au point qu'un jour sans football, ça devient aussi rare qu'un dimanche ensoleillé. Comme si les décideurs, pour lesquels la fréquence fait le prix, avaient oublié que la rareté fait aussi la valeur des choses. À force de trop montrer, de tout exhiber, le foot ne protège plus ses mystères et finit par tuer, aussi, la part du rêve... Et le rêve, on n'a jamais fait mieux pour voyager, même devant sa télé... Il n'y a pas si longtemps, le match était un évènement, que l'on attendait, que l'on espérait, en cochant la date sur le calendrier... Mais maintenant ?

Aujourd'hui, il est bien difficile de savoir si ce phénomène d'usure est plus conjoncturel que structurel. Seul l'avenir, cette chose de plus en plus proche, nous le dira. Mais, à l'heure à laquelle les modes de consommation des supporters/consommateurs changent de plus en plus vite, on a une petite idée quand même. Il est à craindre que le foot ne soit plus autant qu'avant cette cour de récréation géante, ce parc d'attractions à ciel ouvert sur le monde qui permettait de tutoyer l'actualité en lui mettant la main aux fesses (elle aime ça)... Ce lieu où l'on ne s'entendait pas crier, plus penser, où l'on parlait de choses légères avec gravité et avec légèreté de choses graves... Cet endroit magique où l'on ne savait plus si la réalité était au bout de l'imagination ou bien si c'était l'inverse. Oui, il est à craindre que le foot remplisse un peu moins les cœurs, ces organes un peu fous et presque infaillibles. La preuve que tout s'use, même les passions. Et tout porte à croire que celle du spectateur/supporter fait plus vieille que son âge. Vous voyez chers lecteurs que le temps n'est plus à l'amour fol. Dans ce monde qui déraille, même si le football a conservé certains de ses sortilèges et de ses envoûtements, il faut admettre qu'il lui est de plus en plus difficile de nous aider à vieillir... sans être adultes. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !