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Cancer de la prostate : le coupable serait-il dans nos assiettes ?
©Helene Valenzuela / AFP

Bonnes feuilles

Cancer de la prostate : le coupable serait-il dans nos assiettes ?

Jean-Marc Sylvestre publie « Tout n’est pas foutu ! » aux éditions Albin Michel. Jean-Marc Sylvestre livre un témoignage plus que jamais vivant face au tabou intime. Le journaliste raconte sans fard et avec un humour ravageur ses années de galères d'homme. Jean-Marc Sylvestre nous donne une formidable leçon de vie. Plus qu'un témoignage sur le cancer de la prostate, son livre est un manuel de combat pour surmonter les affres du vieillissement et le déclin annoncé de sa sexualité. Extrait 1/2.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Coline avait raison.

Coline, l’aide-soignante qui s’occupait de moi le matin à l’hôpital, m’avait pourtant fait jurer de ne pas en parler. Elle s’inquiétait du nombre anormalement élevé de cancers de la prostate en Martinique. Son père en était mort, ses oncles atteints mais dans son voisinage, là où elle habitait, c’était considéré comme une sorte de fatalité, une évidence contre laquelle on ne pouvait rien.

Quand elle a débuté au service d’urologie à l’hôpital, elle s’est vite aperçue que les malades étaient moins nombreux en France et surtout qu’ils étaient plus âgés. Devant cette malédiction divine, elle m’avait raconté que des sorciers dans les villages essayaient de guérir ceux qui en était atteints. Et, pour elle, le marabout était plus performant que le médecin.

Cette affaire me paraissait étrange. J’ai d’abord mis ce phénomène sur le compte du sous-équipement en médecins là-bas. Faute de médecins, les malades ou ceux qui pensaient l’être se soignaient seul avec des sortes de potions chaudes à prendre le soir et dont on se transmettait la recette de génération en génération. Ils dépistaient leur mal parce qu’ils avaient souvent envie d’uriner sans pouvoir le faire.

Alors les femmes préparaient des tisanes qui faisaient pisser. Peu à peu, les hommes avaient moins de mal à pisser et avaient l’impression d’être guéris, d’où le pouvoir quasi-magique de la grand-mère qui détenait le secret de fabrication de la tisane.

 

Coline était intarissable. Elle m’a expliqué qu’en récupérant la possibilité de pisser sans douleur, il leur fallait aussi conserver leur virilité entamée. Je n’ai jamais su si ce sont les grand-mères qui avaient ainsi découvert le bois bandé et ses vertus. Toujours est-il que le Roupala montana, le nom exact de l’arbre qui produit le bois à bander, a de tout temps connu un grand succès aux Antilles où on utilisait aussi du Richeria grandis. En fait, toutes ces espèces sont réputées pour leurs propriétés aphrodisiaques. On en trouve encore beaucoup à vendre sur les marchés locaux.

Selon la tradition, il suffit de le mâcher quotidiennement, ce bois lâche alors un jus qui facilite l’érection et la libido. Bref, il donne envie et les moyens d’avoir envie. Il accélère à la fois la circulation sanguine et l’activité du cerveau qui la commande.

Des industriels locaux, assez malins, l’ont même commercialisé sous le nom de Vitalise puisqu’il aurait pratiquement les mêmes effets que le Cialis, grand concurrent du Viagra mais plus facile à utiliser. Et surtout moins cher.

Pour ces champions du marketing de l’érotisme, il s’agit évidemment d’offrir un moyen d’améliorer les performances sexuelles, non pas simplement pour que l’on vous dise que vous êtes un Dieu au lit, mais également pour vous-même en retirer davantage de plaisir et de satisfaction physique et mentale. Autre argument de vente tendance, le bois bandé favorise la transition vers le bio puisqu’il est intégralement naturel…

Au fur et à mesure de mon enquête, je découvrais un phénomène intéressant et à la fois inquiétant. Il y avait certainement un rapport assez cohérent entre ce que Coline m’avait dit sur le taux anormalement élevé de cancers de la prostate et le développement non moins important des moyens empiriques de le dépister et de le soigner ou de compenser les effets négatifs au niveau des stimulations sexuelles.

Pour en avoir le cœur net, j’ai donc repris les statistiques officielles et je me suis aperçu qu’il y avait assez peu de chiffres. Les derniers relevés statistiques auraient été effectués sur la période 2001-2005, par l’Institut national du cancer pour la Martinique : le taux de cancer de la prostate était passé de 137 pour 100 000 hommes en 2000 à 177 en 2005. Mais sept ans plus tard, le World Cancer Research Fund International établit le taux à 227,2 pour 100 000 hommes, ce qui donne à la Martinique le record mondial du nombre d’hommes atteints du cancer de la prostate. Très loin devant la Norvège classée en deuxième position mondiale (avec un taux de 129 pour 100 000, soit 100 cas de moins). Dans la même étude, on note qu’aux États-Unis, le taux est beaucoup plus faible (98 sur 100 000). Et même dans la France continentale, il ne dépassait pas les 144,9 très exactement sur 100 000 hommes, ce qui place la France au 4e rang des pays européens… Pourquoi la France d’outre-mer : la Martinique, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, la Guadeloupe, se retrouvent-elles dans le haut du tableau mondial ? Cela m’a surpris !

Encore plus inquiétant, les chercheurs se sont aperçus que le taux de mortalité était plus important qu’ailleurs. Avec une espérance de vie moyenne de cinq ans après dépistage, contre dix ans dans les autres contrées.

La différence peut être imputable à un dépistage plus tardif, les potions magiques et autres décoctions bizarres, les bois à bander préconisés et les sorciers locaux ont peut-être retardé l’apparition des symptômes, toujours est-il qu’en 2015, une journaliste américaine, Shannon Sims, s’insurge et sort un reportage sur le site web OZY en demandant : « Mais qu’est-ce qui est en train d’empoisonner les hommes de Martinique ? »

Shannon Sims explique que si la prévalence du cancer de la prostate était propre aux Français, le taux serait le même sur toute la France, ce qui n’est pas le cas. La Martinique et la France d’outre-mer détiennent bien le record mondial.

Avec la complicité de chercheurs de l’agroalimentaire, cette journaliste a établi un lien avec la banane, principale richesse de la région, et notamment avec le pesticide utilisé dans les plantations de bananes. Pour elle comme pour de nombreux chercheurs dont les langues se sont un peu déliées, le lien entre le pesticide et le cancer de la prostate semblait évident.

Le chlordécone, un insecticide, fut massivement utilisé à partir des années 1970 pour lutter contre le charançon du bananier. On en trouve aussi des traces dans les sols où on cultivait les agrumes ou le tabac. Il a longtemps été considéré comme indispensable aux cultures.

À partir de 1990 pourtant, les scientifiques auront la certitude que le chlordécone s’avère très dangereux pour les hommes qui travaillent dans les exploitations, qui le manipule tous les jours en traitant les terres et les plants de banane.

Il existe de surcroît une forte présomption pour que cet insecticide se retrouve dans les bananes et qu’il est donc forcément aussi dangereux pour ceux qui en mangent.

 

Pour l’économie des Antilles, une telle information était évidemment catastrophique. Les Américains vont interdire cet insecticide dès 1990. Pour la France, appliquer des mesures de restriction s’avèrent plus compliquées parce que l’économie des Antilles françaises peut tourner au désastre. La France prononcera l’interdiction totale en 1993, mais sans en faire trop de publicité.

Le problème c’est qu’une fois interdit, le chlordécone va rester présent dans les sols et peut même se retrouver dans certaines denrées d’origine végétale ou animale, et apparaître dans les captages d’eau. Les sols peuvent être pollués encore pendant des centaines d’années.

Depuis 2001, le chlordécone a été interdit dans le monde entier après avoir été ajouté à la liste des polluants organiques persistants (POP) de la Convention de Stockholm. Cette liste, établie sous l’égide du Programme des Nations unies pour l’environnement, vient d’ailleurs d’être allongée de neuf produits pesticides, insecticides et ignifuges suspectés d’avoir les mêmes effets que le chlordécone mais dont l’utilisation commerciale est encore très vaste.

Le plus connu d’entre eux est le lindane, un insecticide utilisé dans l’agriculture qui reste toutefois autorisé pour la pharmacie dans les traitements de la gale et l’élimination des poux.

Les autres polluants désormais interdits sont moins célèbres, mais tout aussi dangereux. Ainsi, pour tous ceux qui s’inquiètent avec raison de ces substances cancérigènes, il y a le sulfonate de perfluorooctane, particulièrement persistant et que l’on trouve dans une abondante gamme de produits notamment dans les textiles, tapis, papiers, nettoyants ménagers… Ou encore les alpha- et beta-Hexachlorocyclohexane, des ignifuges (retardateurs de flamme) utilisés dans l’industrie chimique pour la fabrication des peintures, et potentiellement cancérigènes.

Les études scientifiques ou pseudo scientifiques ne manquent pas, sauf qu’elles sont très discutés parce que souvent récupérés par des groupements écologiques qui en font un argument de campagne politique. Sauf que, sans leurs campagnes, on aurait sans doute tardé à se pencher sur l’effet de ces produits sur la santé.

Coline avait donc raison en mettant le doigt sur un problème gravissime qui touche les Antilles, elle m’avait ouvert le dossier des perturbateurs endocriniens, qui sont les premiers facteurs cancérigènes et sans doute les premiers facteurs de cancer de la prostate chez les hommes et de cancer du sein chez les femmes.

 

Après cette plongée anxiogène, je me surprenais à reconnaître que j’avais toujours été un gros consommateur de bananes. D’abord, parce que c’est pratique à manger n’importe où, dès qu’on a faim ou qu’on s’ennuie. Et qu’ensuite, ça se conserve assez bien.

Je devais ce goût pour la banane à ma grand-mère. Elle me disait toujours quand j’étais enfant, qu’une banane valait un bifteck en termes de calories et qu’en plus, ça me permettait de prendre de la protéine végétale, meilleure que la protéine animale.

Extrait du livre de Jean-Marc Sylvestre, « Tout n’est pas foutu !, le cancer a sauvé ma libido », publié aux éditions Albin Michel.

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