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Faut-il avoir honte de revendre ses cadeaux de Noël ?

Dès le lendemain du rituel de déballage de cadeaux, certains se précipitent sur des sites ou dans des magasins dédiés pour les revendre. Un phénomène générationnel qui témoigne de nos nouvelles relations aux objets et à la consommation. Sans aucune culpabilité.

La réponse du psy

Publié le - Mis à jour le 3 Janvier 2016
Faut-il avoir honte de revendre ses cadeaux de Noël ?

Atlantico : Quelle signification psychologique peut-on donner au geste qui consiste à revendre ses cadeaux ? 

Danielle Rapoport : Je pense qu'il ne s'agit pas que de psychologie, mais de comportements nouveaux qui ont à voir avec une nouvelle économie de la relation aux objets et à la consommation. On a pu constater l'existence de cette nouvelle économie basée sur l'échange, l'occasion, et la revente : il y a beaucoup de sites qui proposent cela. Cette nouvelle relation aux objets s'inscrit dans le registre du pragmatisme, de l'opportunité, de l'opportunisme et de l'exigence. En effet, les gens connaissent mieux leurs désirs et leurs besoins qu'avant, et savent très bien ce qui va leur faire plaisir et ce dont ils ont besoin.

Quand un cadeau n'est pas utile, ni approprié, mais que les receveurs de ce cadeau n'ont pas envie de le jeter, ils le revendent, mais pas nécessairement pour gagner de l'argent (même s'il y en a qui le font à cet effet), mais parce que l'objet n'entre pas dans leur mode de vie.

Il n'y a plus de tabous concernant la revente des cadeaux qui ne correspondent pas à ses envies. Néanmoins, ce comportement place celui qui offre dans une position paradoxale : à la fois le geste d'offrir est important, s'inscrivant dans un rituel (certains vont jusqu'à personnaliser le cadeau), et en même temps, certains de ces offreurs savent que la revente est possible, ce qui peut susciter un certain laxisme quant au choix du cadeau. Je pense qu'il s'agit là d'un phénomène générationnel : on a constaté que se sont les plus jeunes qui revendent le plus fréquemment des cadeaux, sans doute offerts par des personnes plus âgées de leur entourage (grands-parents, parents, parrains/marraines, etc.). Ces personnes plus âgées ont cette pratique d'offrir un cadeau inscrite dans leur comportement, avec toujours cette volonté de faire plaisir ; alors que le receveur, plus jeune, lui, est dans une pratique de désacralisation de l'acte d'offrir, davantage tenté par la conformité du cadeau à ses propres besoins et désirs. Il peut donc y avoir là une dissonance. Mais si les générations sont les mêmes, c'est-à-dire qu'un jeune offre à un autre jeune, il est possible que l'offreur ait intégré cette possibilité de revente de l'objet par le receveur ; dans cette éventualité, on peut concevoir que l'offreur ne mette pas autant de soin dans le choix du cadeau, sans être pour autant choqué par la possibilité de revente du cadeau, à la différence des personnes plus âgées. 

Revendre ses cadeaux est un phénomène massif, comme en témoigne l'existence et le nombre de sites et magasins spécialement dédiés. Qu'est-ce que cela révèle de l'état de nos sociétés ? 

A mon avis, cela révèle un rapport à la consommation relativement nouveau, caractérisé par la fin de la surconsommation où on va cumuler, s'identifier à un objet renvoyant à un statut social, etc. On est plutôt sur une désacralisation de l'objet dans l'optique de le rendre plus utilitaire, ce qui rend la relation à la consommation plus pragmatique et "saine"  dans le sens où si un objet ne convient pas, il peut servir à d'autres personnes. La revente permet donc de faire plaisir à d'autres personnes, indirectement. Revendre est préférable à l'action de jeter parce que l'idée de jeter, ou de mettre de côté, rentre dans une sorte de rejet que l'on a du gaspillage : un cadeau jugé "pourri" est un cadeau gaspillé, mais il peut être "pourri" pour certains et pas pour d'autres. La revente redonne ainsi une autre vie aux objets. On peut aller jusqu'à ceux qui donnent leurs cadeaux sans passer par la revente, pour combler les besoins de certaines personnes. Il y a une sorte de solidarité qui peut donc se faire aussi. 

On dit souvent que c'est l'intention qui compte lorsqu'on reçoit un cadeau qui ne nous plaît pas. Face à l'ampleur du phénomène de la revente des cadeaux, cela signifie-t-il que nous ne sommes plus capables d'associer l'objet à la personne qui nous l'a offerte, au sens qui pourrait être mis dans cet objet offert et l'acte d'offrir même ? 

Garder le cadeau qui ne nous plaît pas n'est pas une bonne action pour celui qui offre. Car si l'on garde ce cadeau, et donc qu'on le cache, on en veut davantage à la personne qui nous l'a offert que si c'était à la place, par exemple, un bon pour un cadeau ultérieur rédigé sur une carte. Néanmoins, je pense que le rituel d'offrir des cadeaux à Noël est toujours présent, même s'il a pris d'autres formes. 

Il arrive parfois que nous achetions un cadeau à quelqu'un en sachant au préalable que cela risque de ne pas plaire, de décevoir, ou que l'objet offert ne présente pas un réel intérêt ; et pourtant nous le faisons quand même. Dans ce cas, ne serait-il pas préférable de ne rien offrir ? Est-ce qu'offrir un cadeau serait devenu une convention sociale à laquelle nous avons du mal à échapper ? 

Effectivement, si on est obligé d'offrir, on est dans un rituel sans sens, ce qui est beaucoup moins intéressant que de faire, comme je l'évoquais précédement, par exemple, un "bon pour…" sur une carte qui stipule qu'un cadeau sera fait ultérieurement dans le cas où la personne souhaitant faire un cadeau n'a pas eu le temps de faire le bon choix. Une autre idée serait de laisser le choix à la personne d'indiquer ce qu'elle souhaiterait sur ce bon. Il faut quand même préserver ce rituel d'offrir, mais ne pas hésiter à ne pas offrir le jour-même plutôt que d'offrir un cadeau inaproprié. Dans le cas contraire, offrir un cadeau relève alors d'une obligation sans empathie, ce qui est plutôt vexant pour la personne qui le reçoit. 

 
Commentaires

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  • Par Outre-Vosges - 28/12/2015 - 09:47 - Signaler un abus Voulez-vous offrir un cadeau qu’on ne revendra pas ?

    Faites comme moi : choisissez une excellente bouteille. Ou bien elle fera directement plaisir (ma très vieille tante m’assure qu’aucun vin ne s’est jamais gâté chez elle), ou bien l’intéressé aura le plaisir de l’offrir à quelqu’un d’autre mais ne la revendra pas. Moi-même je ne bois jamais (sur ordre de la Faculté j’ai dû y renoncer) mais on vient de me faire cadeau d’une bouteille de bordeaux : je ne serai pas embarrassé pour trouver un amateur qui se fera un plaisir de la déguster à ma santé. Évidemment pour les enfants il ne s’agit pas de les inciter à boire, mais on doit se renseigner sur ce dont ils sont fous au moment même : plusieurs albums de « La Reine des Neiges » ont fait sautiller de joie des petites filles. Quant à mes petits-neveux que je n’ai guère l’occasion de voir, j’envoie un chèque à leurs parents en disant à ces derniers qu’ils connaissent mieux que moi les gouts de leur progéniture.

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Danielle Rapoport

Danielle Rapoport est psychosociologue et dirige le Cabinet d’études DRC, spécialisé dans l’évolution des modes de vie et de la consommation, via une approche ethno-qualitative, auprès des consommateurs et d’équipes managériales en entreprises.

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