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Dynamique Macron : une réédition de la campagne Lecanuet de 1965 ?

Tant sur la forme que sur le fond, les similitudes entre Jean Lecanuet et le candidat d'En Marche ! sont aussi nombreuses que frappantes malgré les années qui les séparent.

Destins croisés

Publié le - Mis à jour le 24 Mars 2017
Dynamique Macron : une réédition de la campagne Lecanuet de 1965 ?

Atlantico : Dans quelle mesure peut-on établir un parallèle entre la campagne d'Emmanuel Macron et celle menée par Jean Lecanuet en 1965 ? 

Jean Petaux : Vous avez parfaitement raison d’évoquer la campagne de Jean Lecanuet, première du genre au suffrage universel en France depuis 1848 (et encore alors ne s’agissait-il que d’un scrutin "à moitié universel" au XIXème siècle puisque les femmes ne votaient pas). Il est d’ailleurs frappant de constater que l’expression "en marche" était déjà dans le répertoire lexical du candidat "centriste".

Qui était Jean Lecanuet ?

C’était un professeur agrégé de philosophie (il a même été le plus jeune agrégé de philosophie de France, à 22 ans, en 1942). Il est actif dans la Résistance à partir de 1943 et sera même fait "Juste entre les Nations" pour avoir sauvé et caché de nombreux Juifs promis à l’extermination. Il est un des plus jeunes fondateurs du MRP (Mouvement Républicain Populaire) à la Libération et va occuper plusieurs postes de directeurs de cabinet auprès des nombreux ministres chrétien-démocrates qui vont siéger au Conseil des Ministres entre 1946 et 1958. En 1963, il est élu président du MRP. C’est par cette fonction qu’il est le candidat "naturel" à l’élection présidentielle de 1965. Il faut préciser que cette élection divise et surtout ennuie particulièrement les partis politiques "traditionnels" tous hostiles (en dehors des gaullistes et de la toute petite poignée d’indépendants "giscardiens") au principe de la réforme constitutionnelle adoptée par référendum en octobre 1962 modifiant le mode de scrutin de l’élection du président de la République. Jean Lecanuet va transformer le MRP, convaincre une "figure du centre", Paul Reynaud (qui joua un rôle décisif dans le départ du Général de Gaulle pour Londres le 17 juin 1940, de Bordeaux-Mérignac au petit matin) de le soutenir, rallier à lui d’autre grandes figures centristes comme Pflimlin ou encore Teitgen, et donc ainsi positionner les chrétiens-démocrates au "centre" du jeu politique.

Pour être parfaitement rigoureux, il faut rappeler que la rupture était totalement consacrée entre le Général et les Démocrates-Chrétiens depuis octobre 1962 et le départ du gouvernement du dernier grand ministre centriste, un véritable héros de la Résistance, Pierre Sudreau, ministre du Général depuis 1958 et titulaire, au moment de sa démission, du portefeuille de l’Education nationale. Mais avant cette rupture, il y avait eu des alertes et surtout des coups de boutoir de de Gaulle qui n’aimait rien tant que se servir des "chrétiens-démocrates" comme de punching-ball d’entrainement de boxeur. La plus spectaculaire de ces "alertes" a lieu cinq mois avant le référendum d’octobre 1962,  le 15 mai précisément, lors d’une de ces "grands-messes" que constituaient les conférences de presse du Général, en Majesté, à l’Elysée. Ce jour-là, de Gaulle, en présence des ministres chrétiens-démocrates qui siègent encore dans le gouvernement Pompidou, les humilie en direct sur la question européenne : "Je ne crois pas que l’Europe puisse avoir aucune réalité vivante si elle ne comporte pas la France avec ses Français, l’Allemagne avec ses Allemands, l’Italie avec ses Italiens etc. Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute  ’Europe dans la mesure où ils étaient respectivement et éminemment italien, allemand et français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque esperanto ou volapük intégrés… J’ai déjà dit et je le répète qu’à l’heure qu’il est, il ne peut pas y avoir d’autre Europe que celle des Etats, en dehors naturellement des mythes, des fictions, des parades". L’affaire va faire grand-bruit, et cinq ministres MRP démissionnent le jour-même : Paul Bacon, Robert Buron, Joseph Fontanet, Pierre Pflimlin et Maurice Schumann. Ces départs de ministres démocrates-chrétiens ne vont pas émouvoir  plus que cela le Général (il faut dire qu’aucun des cinq n’occupait de fonction dite "régalienne"). En tous les cas la "question européenne" va être, plus que jamais, l’un des points majeurs des tensions entre "gaullistes" et "centristes". Ce n’est d’ailleurs pas nouveau puisque ce débat-là a été au cœur du refus de la CED (Communauté européenne de défense) sous le gouvernement Mendès France en 1954 avec une alliance objective des gaullistes et des communistes pour torpiller le projet de défense européenne commune.

Alors, en effet, Emmanuel Macron apparait sans doute aujourd’hui comme inscrit, pour partie dans cet héritage démocrate-chrétien. Est-ce pour cela que François Bayrou l’a rallié ? La question se pose en effet. Mais pour autant, toute une autre partie de Macron, son travail avec les socialistes, la proximité à Hollande, un positionnement plutôt "libéral" (au sens de "permissif") sur certaines questions sociétales, bien plus avancé que certains centristes aujourd’hui, le font être quelque peu étranger à cette "culture démorate-chrétienne".

En tout état de cause, même si le rapprochement entre Lecanuet et Macron est tentant, il est bien périlleux de le conduire jusqu’au bout tant le contexte politique national et le déroulement de la campagne de 1965 sont fondamentalement différents de ce que nous connaissons aujourd’hui,  pour la dixième édition de l’élection présidentielle. Et s’il est une différence de taille, une seule à mentionner, c’est que le candidat qui porte les couleurs de la droite en novembre-décembre 1965, le général de Gaulle, n’est pas mis en examen, lui. D’ailleurs "qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ?" comme l’a rappelé fort opportunément, lors de sa rentrée fin août 2016, un homme politique parfois habillé par un ami. D’ailleurs qui "imagine un seul instant le général de Gaulle se faire offrir son uniforme de général de brigade de réserve par un ami ?" (là aussi..). Donc on voit bien que les situations ne sont pas comparables.

 
Commentaires

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  • Par Olivier K. - 19/03/2017 - 10:52 - Signaler un abus Le casting est mauvais!

    Excellent, et c'est malheureusement la troisième election présidentielle avec un casting, c'est un problème generationnel! Des que cette dégénération de quinqua aura rendu le pouvoir politique et économique, la France se portera mieux. Par contre cicatriser les plaies béantes qu'ont laissé cette generation abruptis par 50 ans télévision prendra du temps!!

  • Par toupoilu - 19/03/2017 - 10:58 - Signaler un abus On sent ce mec la heureux d'avoir sa revanche,

    Vous avez pas voulu de mon Juppé, je vous refourgue mon Micron. Et avec quel mépris pour le reste du casting. La même suffisance amènera t-elle le même résultat ? Wait and see.

  • Par Ganesha - 19/03/2017 - 11:53 - Signaler un abus Charles de Gaulle

    Il faut bien constater que Marine Le Pen se trouve aujourd'hui dans la même situation que Charles de Gaulle : elle n'a comme adversaires en face d'elle que des nains politiques, des guignols et des pourritures !

  • Par Sangha26 - 19/03/2017 - 14:28 - Signaler un abus Exact !

    Mais oui, voilà, c'est ça ! Depuis quelques temps je me disais E. Macron me fait penser à quelqu'un, un homme politique de ces années passées, et je n'arrivais pas à mettre un nom ! Mais bien sûr ! C'est un Lecanuet bis ! Totalement ! Même genre, même snobisme pourrait-on dire ! Mais ce n'est pas avec ça qu'on dirige un pays comme la France maintenant ! La France a bien changé depuis Lecanuet, est devenue beaucoup plus difficile à mener, et ce n'est pas un papillon, une gravure de mode, un bleu, qui pourra tenir notre pays ! Les français ont intérêt a bien réfléchir !

  • Par Sangha26 - 19/03/2017 - 14:35 - Signaler un abus (suite) Macron = Lecanuet

    Et je relève ceci : "Donc on voit bien que les situations ne sont pas comparables." Oui, cela est indéniable, mais il n'empêche que les individus, eux, sont tout à fait comparables, et l'un ne peut pas faire mieux que l'autre, malgré de toutes les "belles plumes" dont on veut le parer !!! Dire et faire quand "on tient la queue de la poêle" ce n'est pas du tout pareil !!! Et il y a intérêt à réfléchir avant de mettre le bulletin dans la boîte de pandore !!!

  • Par Marie-E - 19/03/2017 - 17:59 - Signaler un abus manquait plus que celà

    le fils spirituel de Hollande est pris pour Lecanuet. Espérons qu'au niveau politique, cela ira de même qu'à l'époque. Troisième au mieux, cela me va.

  • Par totor101 - 20/03/2017 - 12:12 - Signaler un abus DE GAULE avait raison !

    "J’ai déjà dit et je le répète qu’à l’heure qu’il est, il ne peut pas y avoir d’autre Europe que celle des États, en dehors naturellement des mythes, des fictions, des parades". Mais ses successeurs ont créé un "machin"

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Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, ingénieur de recherche, politologue à Sciences Po Bordeaux, responsable, au sein de cet établissement, du parcours de master « Métiers du politique ».Il dirige aux éditions « Le Bord de l’Eau » la collection « Territoires du politique » et y a publié en avril 2017 un livre d’entretiens avec Michel Sainte-Marie, ancien député-maire de Mérignac : « Paroles politiques ».  Il a co-publié aux Editions Biotop, en 2010,  Figures et institutions de la vie politique française.

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