Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 24 Novembre 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

9 juillet 2010 : l'échange d'espions digne de la Guerre froide

Il n’est pas une semaine que les services secrets russes ne soient accusés de toutes les turpitudes et, à travers eux, le président Vladimir Poutine lui-même ancien officier du KGB. Il est vrai que ce lignage le pousse à utiliser ses multiples organes de renseignement au maximum de leurs possibilités tant il sait ce qu’il est en droit d’en attendre dans la lutte d’influence mondialisée qui est en train de se jouer. Mais ces services ont aussi leurs faiblesses et parfois des « espions » se font prendre la main dans le pot de confiture. Extrait de "Grand angle sur l'espionnage russe" d'Alain Rodier, publié aux Editions Uppr (2/2).

Bonnes feuilles

Publié le
9 juillet 2010 : l'échange d'espions digne de la Guerre froide

Le vendredi 9 juillet 2010, une scène surréaliste se déroule sur le tarmac de l’aéroport de Vienne. Dix Officiers traitants (OT) du SVR sont échangés contre quatre « traîtres » russes qui viennent d’être graciés par le président Dimitri Medvedev après avoir reconnu par écrit leur « faute ».

Avant de rejoindre les États-Unis, l’avion qui emmène les quatre ressortissants russes fait une escale discrète sur l’aéroport militaire de Brize Norton, en Grande Bretagne, où deux d’entre eux débarquent pour être discrètement récupérés par les Britanniques.

 

C’est un peu une première dans l’Histoire de la Russie. Si du temps de la Guerre froide, Moscou a échangé des agents étrangers, cela n’a jamais été le cas pour ses ressortissants, alors considérés comme de véritables traîtres, tout juste bons pour le peloton d’exécution. De plus, trois des Russes échangés sont des anciens colonels du service de renseignement extérieur, ce qui était encore considéré du temps de la splendeur de l’URSS, comme une circonstance aggravante. Comme le lieutenant-colonel du KGB Vladimir Vetrov rendu célèbre par l’affaire Farewell, ces hommes auraient très bien pu disparaître au fin fond d’une prison après avoir été longuement interrogés pour qu’ils livrent l’étendue de leur trahison. Ils ont eu beaucoup de chance de n’être pas nés plus tôt.

 

Alexandre Zaporojski. Le cas de cet ex-colonel du SVR reste extrêmement étrange. Après avoir travaillé pour les Américains pendant des années, il a finalement fait officiellement défection aux États-Unis en 1997. C’est là un classique de l’espionnage, une source finit souvent par demander à être retirée du « jeu » auquel elle participe tant la pression est forte. Il a alors été logiquement suivi par le FBI qui a en charge la sécurité nationale à l’intérieur du territoire du pays. Or, Zaporojski est arrêté en Russie en 2001 lorsqu’il débarque d’un vol régulier en provenance des États-Unis. Il est condamné en 2003 à dix-huit ans de prison pour haute trahison. Comment s’est-il retrouvé là ? En fait, il semble qu’il ait été ramené manu militari en Russie lors d’une opération d’exfiltration rondement menée par ses anciens collègues du SVR. Ces derniers avaient de quoi lui en vouloir car, avant de faire défection, il aurait renseigné les Américains sur la présence de taupes aux Etats-Unis, dont les plus célèbres sont Aldrich Ames (OT de la CIA qui a travaillé pour les Russes de 1985 à 1994) et Robert Hanssen (Agent du FBI au service des Russes de 1986 à 2001). Zaporojski a été, à l’évidence, un agent de renseignement de tout premier plan pour les Américains.

 

Guennadi Vassilenko. Cet ancien colonel du GRU a tout simplement contacté l’ambassade des États-Unis à Moscou pour proposer ses services. Ce cas qui peut paraître étonnant est aussi un poncif dans le monde du renseignement. Les personnes concernées font généralement cela pour de l’argent mais il est difficile pour les services hôtes de savoir s’ils n’ont pas affaire à une opération de désinformation lancée par leurs adversaires. Comment ce professionnel du renseignement a-t-il pu s’imaginer que la représentation diplomatique américaine n’était pas placée sous étroite surveillance, amenant ainsi les services russes à le détecter ? Vassilenko a été condamné à huit années d’incarcération en 2002. Il est possible qu’il ait réussi à faire passer des renseignements avant son arrestation pour prouver sa « bonne volonté » à l’égard de Washington. La faible peine dont il a écopé laisse penser que ces informations ne devaient pas être particulièrement vitales pour la Russie.

 

Sergueï Skripal. Cet ancien colonel des forces armées russes arrêté en 2004 a été condamné à treize ans de prison en 2006 pour avoir collaboré avec le MI 6. Il aurait peut-être appartenu un temps au GRU ou au FSB. Partant du principe qu’il aurait été recruté par les Britanniques au milieu des années 1990, cela lui a laissé tout de temps de fournir des informations intéressantes à ses commanditaires.

 

Igor Soutiaguine. Ce spécialiste en armement nucléaire été arrêté en 1999. Jusqu’en juillet 2010 où il a signé des aveux, il avait toujours clamé son innocence. Une première fois jugé en 2000, aucune charge n’avait alors été retenue contre lui. Rejugé en 2003, il avait été finalement condamné en 2004 à quinze ans de camp de travail pour avoir communiqué des informations sensibles à une société de conseil britannique qui les aurait retransmises à la CIA sans doute via le MI 6 britannique. Soutiaguine a toujours fait valoir que les informations transmises étaient connues et que les avis et commentaires personnels qui y étaient attachés entraient dans le cadre d’« échanges de connaissances » entre scientifiques. Ce modèle de défense a déjà été employé par le passé par des scientifiques qui avaient communiqué avec des représentants de puissances étrangères au nom du sacro-saint « progrès de l’Humanité ». C’est de cette manière que le KGB a pu obtenir des renseignements sur le programme nucléaire américain permettant à Moscou d’accéder à la bombe nucléaire avec au moins deux ans d’avance sur ses prévisions.

 

Soutiaguine et Skripal sont les deux agents qui ont débarqué en Grande Bretagne. En effet, il s’agit là d’une logique comptable : qui va payer (très cher) pour leur installation ? Ils ont vraisemblablement été traités par le MI 6 même si les Américains ont bénéficié, au moins dans un cas, des renseignements fournis. C’est donc aux Britanniques de payer. Les deux autres dépendaient du FBI et de la CIA, donc la prise en charge américaine semble logique. Les Russes ont le même problème. Certains agents ayant travaillé pour eux comme Guy Burgess, Donald Duart Maclean et Anthony Blunt (trois des « cinq de Cambridge ») ont fini leur vie à Moscou avec le rang et les avantages du rang de général du KGB qui leur avait été attribué. Cela dit, être expatrié à vie a posé quelques problèmes psychologiques graves à certains.

 

Extrait de "Grand angle sur l'espionnage russe" d'Alain Rodier, publié aux Editions Uppr

 

 
Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€