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Fini le clivage gauche/droite ? Non. Mais voilà comment la mondialisation a révolutionné ce qui définit chaque camp
Publié le 24 février 2017
Crise de l'Etat-nation, crise migratoire, réchauffement climatique, etc. : autant d'aspects sur lesquels gauche et droite ont évolué sous l'effet de la mondialisation.
Jean-Sébastien Ferjou est l'un des fondateurs d'Atlantico dont il est aussi le directeur de la publication. Il a notamment travaillé à LCI, pour TF1 et fait de la production télévisuelle.
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Guillaume Bernard, docteur et habilité à diriger des recherches en histoire des institutions et des idées politiques, est maître de conférences à l'ICES (Institut Catholique d'Études Supérieures).Il enseigne ou a enseigné dans divers autres...
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Crise de l'Etat-nation, crise migratoire, réchauffement climatique, etc. : autant d'aspects sur lesquels gauche et droite ont évolué sous l'effet de la mondialisation.

Dans ce sujet, la droite est définie comme un mouvement mettant l'individu au coeur de la réflexion économique, et la France au coeur de la réflexion sociétale ou historique. Quant à la gauche, elle est perçue comme un mouvement mettant la société et le collectif au coeur de la réflexion économique, et l'individu au coeur de la réflexion sociétale ou historique. 

Atlantico : Comment expliquez-vous que la mondialisation, phénomène que l'on peut faire remonter au moins au XIXe siècle, suscite seulement maintenant autant de crispations de la part des sociétés modernes ?

Jean-Sébastien Ferjou : L'ère de la Révolution industrielle qui faisait qu'il suffisait de naître dans un pays occidental pour voir son niveau et sa qualité de vie augmenter au cours de sa propre vie, tout comme celui de ses enfants, est aujourd'hui révolue. Désormais, et bien qu'il y ait une partie de la population de ces pays qui voit leur niveau et la qualité de leur vie - y compris en terme de santé - continuer d'augmenter, une autre partie voit ces indicateurs stagner tandis qu'ils baissent significativement pour une troisième partie de la population. La nouveauté est là : comment construire une offre politique qui s'adresse à des catégories de population dont les intérêts divergent autant ? 

Les trente années de dérégulation et de financiarisation des économies des pays occidentaux que nous venons de vivre ont débouché sur le sentiment de la perte de maîtrise de nos propres destins. Le capitalisme à visage humain, pour le dire de manière positive, paternaliste pour le dire de manière un peu plus péjorative, paraît désormais une abstraction chassée par la réalité des excès des marchés financiers traitant les individus comme des pions, au gré de leurs intérêts de rendement immédiat. L'exigence commune de 15 % de rentabilité annuelle, qui est celle de beaucoup de fonds d'investissement, est tout simplement irréaliste par rapport à la réalité des économies mondiales. De ce point de vue, gauche sociale libérale et droite libérale sont prise au piège de la perception des populations.

Guillaume Bernard : La mondialisation d’aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’intensification des relations internationales et interétatiques, la facilitation et l’accélération des échanges. Elle est, avant tout, une indifférenciation des espaces et des peuples et, en conséquence, leur uniformisation.

Avec la permission des États, les acteurs de l’actuelle mondialisation sont surtout les firmes "trans" ou même "a-nationales", ainsi que le "complexe" financier et bancaire globalisé. Toute une partie (non la totalité) du capitalisme a muté ; d’entrepreneurial, il est devenu financier et a changé d’objectif et de mode de fonctionnement comme l’a excellemment analysé Patrick Buisson dans La cause du peuple (Perrin, 2016). Il ne consiste plus en un effort tendu vers et pour l’avenir, mais a pour finalité une maximisation des rendements le plus rapidement possible.

Cette mondialisation-là est donc naturellement perçue comme portant atteinte à la capacité des peuples à rester eux-mêmes (enracinés, spécifiques, ce qui n’exclut nullement une tension vers l’universel) puisqu’elle favorise autant la standardisation des modes de vie que le multiculturalisme.

Dans quelle mesure la mondialisation a-t-elle précipité la crise de l'Etat-nation ?

Guillaume Bernard : La mondialisation est loin de n’être qu’un pur pragmatisme. Elle utilise un discours idéologique de type contractualiste. D’une part, les États sont présentés comme des entités dépassées (géographiquement trop petites) et même illégitimes (causes de conflits entre les hommes). D’autre part, le lien social est présenté comme devant exclusivement reposer sur l’appartenance à l’espèce humaine : c’est la disqualification des corps sociaux comme la nation et la préconisation du multiculturalisme.

La mondialisation justifie donc et favorise l’abaissement des frontières (pour les personnes et les biens) et l’uniformisation normative. Les États perdent le contrôle de toute une part de leurs fonctions souveraines et les nations deviennent moins capables de décider de leurs destins. La substitution du terme de "gouvernance" (symbolisant la prégnance de l’économique sur le politique) à celui de "gouvernement" en est une significative illustration.

Quel lien peut-on établir entre cette crise de l'Etat-nation et la crise migratoire que l'Europe a récemment connue ?

Jean-Sébastien Ferjou : Les nations, quelles que soient leurs traditions philosophiques et juridiques, étaient quand même construites sur une réalité factuelle, à savoir celle de leur relative unité ethnique (à défaut d'être culturelle puisque des États comme la Belgique ou le Royaume-Uni existent). Entre l'époque des grandes invasions en Europe et le XXe siècle, il y a eu une très grande stabilité des populations en Europe. La crise des migrants et la perspective de la submersion entretenue par le différentiel démographique entre les pays occidentaux et les pays en voie de développement met à mal la conception intuitive de ce qu'est une nation.

Guillaume Bernard : Il existe deux manières d’analyser les corps sociaux. Ceux-ci sont soit conçus comme des entités naturelles inscrites dans l’ordre cosmologique des choses (position classique), soit considérés comme des constructions artificielles produites par la volonté des hommes (théorie moderne). L’appartenance à ces deux types de sociétés se manifeste de manières radicalement différentes. Dans le premier cas, elle consiste en une adéquation culturelle concrète ; la partie doit se soumettre à l’identité du tout existant en tant que tel. Dans le second cas, elle se manifeste par l’adhésion à des principes politiques abstraits ; le tout, ainsi que son identité, sont le résultat de la conjonction des parties. Par conséquent, des apports humains exogènes ne perturbent nullement l’identité de la société moderne, à la seule condition qu’ils ne remettent pas en cause l’existence du contrat social. À l’inverse, du point de vue classique, ils peuvent, en fonction de leurs actes, aussi bien être des facteurs de perpétuation du corps social que des causes de son délitement.

Pour les tenants de la sociabilité artificielle, considérer que certaines vagues d’immigration peuvent participer à la désagrégation sociale est analysé comme du racisme puisqu’il n’existe pas d’identité propre au tout (dépassant les nationaux du moment), mais seulement une juxtaposition de toutes les cultures particulières présentes, à un moment donné, sur le territoire d’un État et toutes aussi légitimes dans l’ordre public.

Le mondialisme soutient le multiculturalisme qui récuse l’objectif d’obtenir des immigrés qu’ils abandonnent leur identité d’origine. Cette idéologie progressiste considère que les sociétés occidentales se sont rendues coupables de crime contre l’altérité, qu’elles doivent être déconstruites et régénérées par l’immigration. Elle admet et même préconise que les immigrés puissent continuer à vivre en étrangers et que l’identité française soit, à terme, transformée. Le multiculturalisme rejette le principe de l’assimilation, c’est-à-dire que ce soit au porteur de l’identité venue de l’extérieur de s’adapter à celle de la société d’accueil. 

Quelles erreurs ont pu être commises vis-à-vis de l'islam politique et de son appréhension ?

Jean-Sébastien Ferjou : La conception de la séparation de l'église et de l'État est le fruit d'une longue histoire intellectuelle. Elle est aussi l'héritage d'une tradition théologique particulière, celle du christianisme, qui repose par ailleurs sur le fait que les sociétés occidentales ne connaissent que des individus et pas des clans, ni des tribus contrairement aux pays à majorité musulmane dont sont originaires bien des immigrés en Europe à leur actuel.

Guillaume Bernard : Pourquoi la quasi-totalité de la classe politique française s’entête-t-elle à proclamer évidente, d’un côté, l’hétérogénéité de l’islam et de l’islamisme et, de l’autre, la compatibilité du premier avec la République et non, d’ailleurs, avec la culture française ? il s’agit, là d’une question extrêmement importante que j’ai analysée dans mon essai d’histoire et de philosophie politique La guerre à droite au bien lieu, Le mouvement dextrogyre (DDB, 2016).

Analysant l’islam(isme) à l’aune de leurs critères et non des siens, plaquant sur l’objet étudié des principes qui lui sont exogènes, les hommes politiques se condamnent à ne pas comprendre son ontologie. C’est ainsi qu’ils réduisent l’islam à une foi individuelle, évacuant sa nature politico-juridique ; ils en concluent que, circonscrit à la sphère privée, il est soluble dans n’importe quelle société. Ils considèrent tous les phénomènes religieux comme identiques et pensent que le processus de dilution qu’a connu le catholicisme dans l’ordre laïc touchera également l’islam. C’est méconnaître le fait que le christianisme a pu (pour son malheur) s’adapter à la laïcité parce qu’il distingue (tout en ne séparant pas) le droit (politique) et la loi (morale), ceux-ci devant normalement converger. À cette méprise s’ajoute une convergence intellectuelle formelle. Islamistes et "Républicains" ne s’accordent pas a priori sur les dispositions de la loi. Mais ils partagent la même conception quant à sa force déontique : il faut lui obéir non parce qu’elle permet de réaliser le bien mais parce qu’elle est un commandement, l’expression de la volonté supposée de la puissance supérieure.

La stratégie de conquête de l’islam(isme), dont l’ambition est attestée par l’histoire, est pourtant clairement identifiée. Elle se décline en trois étapes. Premièrement, s’implanter dans une société en revendiquant un droit à l’indifférence, tout accroc à l’égalité étant accusé d’être une discrimination, toute critique étant dénoncée comme une agression. Il s’agit d’instrumentaliser la victimisation et de culpabiliser la société d’accueil. Deuxièmement, subvertir l’ordre de celle-ci en obtenant des droits différents (communautarisme). Dans cette phase, l’islam(isme) est encore trop faible pour vaincre mais assez puissant pour prendre possession d’une partie de l’espace public (vêtements, menus, horaires). Il s’agit de gagner du terrain : c’est la tactique du grignotage visant à tester la force de résistance des institutions du lieu. Troisièmement, imposer sa domination politique et un droit différent quand le rapport de force (militaire, démographique, culturel, etc.) lui est devenu favorable. Alors, l’islam combat ouvertement tout ce qui ne lui fait pas allégeance (le « mécréant » étant, au mieux, soumis à un statut le mettant dans une situation d’infériorité juridique et de soumission sociale).

Islams "modéré" et "rigoriste" ne divergent pas dans leurs finalités mais se distinguent en raison des situations socialement différentes dans lesquelles ils sont placés : le premier est minoritaire et donc conciliant, le second est dominant et donc dominateur. C’est ce que refusent de comprendre la quasi-totalité des hommes politiques tant ils sont pénétrés de l’idéologie multiculturaliste. 

Quel impact peut avoir le réchauffement climatique sur notre conception du monde ? 

Jean-Sébastien Ferjou : La crise de la couche d'ozone et des gaz à effet de serre a constitué une première alerte : une somme de comportements individuels ont un impact sur la planète, comme le montre notre entrée dans l'ère de l'anthropocène. Au cours des années 1970, une première crise d'angoisse avait pu être observée en lien avec la crise démographique, la fin des ressources naturelles comme le pétrole, et l'impossibilité pour la planète de nourrir tout le monde. La crise du dérèglement climatique fait jouer l'épisode deux de cette angoisse existentielle. En fait, à travers ce phénomène, le monde nous paraît finalement très fini, petit. L'esprit de croissance par la conquête de nouveaux territoires, qui était un peu celui de la colonisation ou du Far-West, n'est plus possible d'autant que des superpuissances concurrentes de l'Occident ont émergé. 

Guillaume Bernard : Les questions écologiques et de santé publique sont loin d’être simples car elles articulent des aspects scientifiques (est-il possible, par exemple, d’établir de manière certaine une relation de cause à effet entre les activités humaines et le réchauffement climatique ?) et d’autres politico-juridiques (quelle étendue laisser à la liberté des hommes ?). En tout cas, elles ont conduit à l’émergence de ce qu’il est convenu d’appeler la troisième génération des droits de l’homme : après les droits-libertés puis les droits-créances, ce sont les droits-solidarités (droit à un environnement sain, à la paix, etc.). Les hommes d’aujourd’hui sont considérées comme redevables envers les générations futures : ils doivent leur léguer une planète salubre (d’où l’émergence du principe de précaution).

Le rapport de l'homme à la nature s'est modifié : alors que pendant longtemps l'homme s’est pensé comme un être dans la nature, il pense en être devenu, grâce aux sciences et aux techniques, le maître. Il doit prendre conscience de sa capacité tant créatrice que destructrice. Le principe de précaution impose, même en l’absence de risques (industriels, technologiques) avérés de prendre des mesures immédiates de protection pour préserver la nature d’atteintes qui seraient susceptibles d’être irréversibles. La précaution doit donc être distinguée d’une notion voisine : la prévention. La première vise des risques possibles mais non confirmés (et ne pouvant pas être probabilisés) ; l’incertitude porte sur l’existence même du risque. La prévention, quant à elle, vise des risques avérés ; l’incertitude ne porte pas sur le risque en tant que tel, mais sur sa réalisation effective ou non.  

Ainsi, le principe de précaution traduit-il peut-être moins un pragmatisme désintéressé qu’une idéologie orientée hostile au développement économique et à la production de richesse puisqu’elle conduit à exiger des certitudes sur l’absence de dommage avant qu’une activité ou une technique ne soient autorisées. Le principe de précaution renverse le principe séculaire de la charge de la preuve : ce n’est plus à l’accusation de prouver la culpabilité, c’est à l’accusé de démontrer qu’il est innocent. En outre, l’intérêt pour la nature apparaît à géométrie très variable quand il est constaté que le principe de précaution ne s’applique pas en matière de bioéthique. Les hommes du futur dont on prétend défendre les droits, ce ne sont que ceux que l’on veut bien laisser vivre ! 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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Totor Furibard
- 20/02/2017 - 16:21
Le principe de precaution n'est pas compris dans cet article.
Le principe de précaution n'est pas hostile au développement économique et à la production de richesse et ne conduit pas à exiger des certitudes sur l’absence de dommage avant qu’une activité ou une technique ne soient autorisées: NON ! Ce qui est exigé, c'est que lorsqu'il y a une forte suspicion de danger, qui est légitime et portée par un panel d'experts significatif et sérieux, mais pas forcément majoritaire, alors des études soient menées pour lever le doute. Cela pour compenser le fait que l'industriel pollueur ou empoisonneur n'assumera en réalité pratiquement aucune responsabilité (et n'est d'ailleurs pas assuré pour !) si il tue ou blesse des millions de personnes, contrairement à vous et moi, qui seraient immédiatement jugé et condamné si il était démontré qu'on avait empoisonné quelqu'un, que ce soit volontairement ou non. Ça me parait quand même raisonnable non ?

A M A
- 20/02/2017 - 16:19
Au résultat, que représente
Au résultat, que représente le clivage gauche droite. Rien.Même combat. La gauche accumule les ruines et la droite; infiltrée par la gauche, n 'ose pas restaurer. Elle enregistre craintivement toutes les lois scélérates. Avec le temps, c'est toujours la gauche qui gagne. La droite est complètement "mitée ". Elle se traine lamentablement , comme une pénitente, derrière une gauche arrogante et sûre d'elle. Elle a peur d'être de droite
Ganesha
- 20/02/2017 - 14:47
Citoyen Ordinaire
Je pense, effectivement, que cet article est surtout convaincant, lorsqu'il décrit (haut de la page 2) le mécanisme de la prise de pouvoir prévisible de l'Islam en France. Ce sera d'autant plus implacable que les cinq ans de Sarko-Fillon, puis le règne de Hollande-Macron, y ont grandement contribué. Deux millions d'immigrés en dix ans, et plus de deux millions de chômeurs supplémentaires. Avec les jeunes français musulmans que l'on pousse littéralement dans les bras des islamistes, par la discrimination à l'embauche !