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Où va L’Espagne ? Après la crise catalane et la chute de Mariano Rajoy, le nouveau leader du Partido Popular, Pablo Casado, avenir de la droite espagnole ?
©PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP

Géopolitico-Scanner

Où va L’Espagne ? Après la crise catalane et la chute de Mariano Rajoy, le nouveau leader du Partido Popular, Pablo Casado, avenir de la droite espagnole ?

Après plusieurs articles sur l’Espagne consacrés à la mise en péril de l’unité espagnole face aux indépendantismes (catalans et basques), qui ont provoqué la chute du gouvernement Rajoy (Partido popular, droite) aux côtés de l’extrême-gauche, Alexandre del Valle observe la tentative de recomposition de la droite espagnole qui a été durablement affaiblie par la gestion de la crise catalane et par la montée d’un parti concurrent de droite, Ciudadanos, bien plus déterminé dans sa défense de la Nation espagnole. Pour mieux comprendre l’enjeu de l’avenir de la droite espagnole, Alexandre del Valle a rencontré un fin connaisseur de la politique espagnole, Josep Carles Laínez, journaliste et écrivain proche du Think tank de José Maria Aznar, la FAES*.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Alexandre del Valle : Quelle est la situation actuelle de la droite en Espagne après l’échec (annoncé) de Mariano Rajoy qui a été mis en minorité en juin dernier par une alliance entre le Parti socialiste, Podemos et les indépendantistes catalans et basques, puis par le fait que le parti rival de droite, Ciudadanos, a également voté la motion de censure qui a fait chuter Rajoy… ?

Josep Carles Laínez : On doit souligner en premier lieu que les votants du spectre de centre-droite et droite tout court en Espagne forment encore la majorité de l’électorat, mais une majorité affaiblie et divisée. Précisons quand même, pour relativiser la victoire des opposants actuellement au pouvoir avec comme leader Pedro Sanchez (pourtant minoritaire en voix), que depuis les deux élections qui ont eu lieu ces dernières années aucun parti n’a été capable de dépasser en nombre de votes le Parti Populaire (PP), équivalent espagnol des Républicains dont le leader historique a longtemps été José Maria Aznar à qui Rajoy a succédé comme leader de la droite espagnole conservatrice. Néanmoins, cette droite espagnole souffre de deux problèmes principaux qui l’empêche de se réunir : tout d’abord, la honte endémique de nombre de membres du PP de se considérer réellement comme des politiciens de droite (ce qui vous rappelle quelque chose en France !), et secundo, le besoin tout aussi endémique des politiciens du parti Ciudadanos (« Citoyens (C’s), pourtant parfois plus à droite encore sur certaines questions identitaires, de ne pas agir comme un parti de droite, mais comme une sorte de « centre divin » libéral… En ce sens, en Espagne, curieusement, il n’y a aucun parti de droite qui défende réellement et sans ambages les valeurs des électeurs de droite, c’est-à-dire ceux qui accordent leurs votes à ces partis. Car ces partis, PP et C’s ont hélas pour unique agenda la conquête du pouvoir en plus d’avoir un insupportable complexe d’infériorité vis-à-vis de la soi-disant supériorité morale de la gauche. Dans ce panorama, force est donc de constater que seul le parti extraparlementaire Vox semble incarner une droite, toutefois devenue une impasse. Il existe bien sûr aussi des partis d’extrême-droite, comme par exemple Democracia Nacional ou España 2000, et même des révolutionnaires comme Phalange Española de las JONS, mais ces partis sont voués aux gémonies et frappés durablement d’ignominie donc incapables de jouer un rôle politique.

ADV : Pourquoi dites-vous que l’agenda du Parti Populaire est seulement la conquête du pouvoir ? N’y a-t-il pas des positions idéologiques claires comme on a pu le voir sur l’identité nationale, les indépendantismes et la question de l’avortement et du passé franquiste ?

J.C.L : Pas du tout. Si vous me demandez quelles mesures ont implémenté les gouvernements socialistes de José Luis Rodríguez Zapatero et de Pedro Sánchez pour satisfaire leurs votants, je peux vous en donner une liste assez longue : avortement libre, euthanasie, changement des noms de rues liées à personnes de la droite franquiste, attaques contre les centres privés d’éducation, mariage homosexuel, Loi de la mémoire historique, crise avec les États-Unis… En fait, la droite du Parti Populaire ne peut pas se prévaloir d’une liste parallèle de mesures adoptées afin de satisfaire les promesses électorales et espoirs des votants. De ce fait, je me pose la question suivante, alors que je suis de cette mouvance : quel sens le PP donne-t-il et est-il en mesure de se donner à lui-même et à ses électeurs au-delà d’un désir avide de conquête du pouvoir ?

ADV : La récente motion de censure contre Mariano Rajoy constitue-t-elle un triomphe de la démocratie face à un parti corrompu, sachant que le parti de Rajoy (PP) a été au centre de scandales de corruption qui ont fait la une de la presse et indigné nombre d’Espagnols? 

J.C.L : Non, je ne pense pas. Certes, c’est vrai qu’il y a eu de nombreuses affaires de corruption au sein du PP qui ont touché en effet d’anciens ministres et autres politiciens régionaux liés au PP, mais il ne faut surtout pas oublier la longue succession d’exemples de corruption qui ont quant à eux frappé le Parti Socialiste (PSOE), sans oublier le terrorisme d’État des années 1980 qui a lui aussi frappé, même jusqu’à peu, notre pays et qui est le fait de l’extrême gauche en général, séparatiste ou pas. La perception plus négative de la droite que de la gauche est en fait pour moi une illusion d’optique politique, c’est-à-dire le signe d’un déficit de compréhension de ce qu’implique réellement le service à la communauté. 

Pour revenir à la motion de censure qui a permis à l’actuel président du Gouvernement espagnol, Pedro Sánchez (PSOE), d’arriver au pouvoir alors que son parti est minoritaire (!), vous avez parfaitement rappelé dans votre introduction qu’elle a été permise par l’appui des partis nationalistes de Catalogne et du Pays Basque puis de l’extrême-gauche populiste (Podemos), dont le double modèle de société est Cuba et le Venezuela marxistes-révolutionnaires…. Des 350 députés des Cortès Générales (Parlement espagnol), rappelons que le Parti Socialiste compte seulement sur 84 sièges, donc très loin de la majorité absolue (176 députés) et même très loin également des 134 députés du Parti Populaire. C’est d’ailleurs une situation fort cocasse, d’autant que Monsieur Sánchez se donne des airs de grand homme d’État et de leader de la liberté et de la sagesse, alors qu’en vérité, il a peut-être vendu le devenir et la cohésion de l’Espagne au nom de son désir obsessionnel de devenir président du Gouvernement à n’importe quel prix, y compris en pactisant avec les ennemis de la Nation séparatistes et d’extrême-gauche. 

ADV : Après la démission de Mariano Rajoy, une profonde crise interne s’est sans surprise ouverte au sein du PP. Quelles sont les factions qui s’affrontent ?

J.C.L : votre question est importante, car comme vous le savez, ce samedi 21 juillet, aura lieu un congrès national du PP, qui, pour la première fois dans son histoire, décidera que le président du Parti Populaire sera choisi par les militants (délégués des militants, plus précisément, après un premier tour). Or dans ce processus de refonte et de clarification, deux candidats sont en lice: premièrement Soraya Sáenz de Santamaría, l’ancien vice-présidente du Gouvernement de Mariano Rajoy ; et ensuite Pablo Casado, un jeune politicien député des Cortès Générales espagnoles (Parlement). Dans sa campagne, Sáenz de Santamaría, en cela proche de la position de Rajoy et de cette droite « complexée » que vous avez-vous-même décrite dans vos ouvrages, n’a développé aucun projet politique et idéologique fort. Elle suit sans doute la tendance de Rajoy qui consiste à ne prendre pas de décisions claires, à n’avoir aucune vision idéologique qui puisse contenter ses électeurs de droite, et à faire d’une servilité affligeante vis-à-vis de la gauche et surtout la gauche médiatique. Rappelons par exemple en passant que le Gouvernement précédent de Mariano Rajoy n’a jamais annulé une seule loi socialiste, tandis que la seule obsession de la gauche quand elle arrive au pouvoir consiste à effacer toute trace de loi ayant l’odeur de la droite ou même du centre-droit, qu’il s’agisse de l’éducation, de la culture ou de l’économie…. A contrario, Pablo Casado s’est affiché clairement (un peu comme la tendance SENS COMMUN chez vous en France) comme le défenseur de la Vie, de la Famille, de la Liberté d’éducation, de l’unité de la Nation, en l’occurrence de l’Espagne face aux séparatistes. Pablo Casado a donc investi intelligemment les sujets les plus précieux pour les votants de droite espagnols et qui sont porteurs comme on l’observe partout ailleurs en Europe. La victoire éventuelle de Casado signifierait selon moi que le Parti Populaire pourrait alors être en mesure de se renouveler avant les élections du 2020, à condition qu’il tienne cette ligne et ne trahisse pas cette orientation jusqu’à cette date. En revanche, si c’est Sáenz de Santamaría qui l’emporte, beaucoup d’électeurs du PP risquent de choisir d’autres alternatives, notamment celle du parti Ciudadanos ou même Vox. 

ADV : Quelle est selon vous le futur de la Catalogne ? Quelles sont les différentes positions politiques concernant le processus d’indépendance de Catalogne ?

J.C.L : en fait, il existe trois positions principales au sein de la vie politique catalane : premièrement celle du Parti Populaire et de Citoyens (Ciudadanos), qui défendent la légalité et la permanence de la Catalogne au sein de l’Espagne ; deuxièmement l’union de toute sorte d’idéologies et forces qui veulent l’indépendance de Catalogne, ces forces allant de la droite séparatiste du Parti Démocrate (PDeCat) de Carles Puigdemont et Quim Torra (actuel président du Gouvernement catalan), à l’extrême-gauche de la Candidature d’Unité Populaire (CUP); et troisièmement l’indéfinition du parti socialiste (PSOE) puis des gauchistes de Podemos, théoriquement partis nationaux mais qui considèrent l’option « nationaliste » catalane comme moderne, progressiste, à la mode… Ces deux dernières formations son incapables d’assumer une défense sans faille de l’unité d’Espagne parce que l’unité d’Espagne leur semble être une idée « franquiste », dépassée, ringarde et quasi dictatoriale. Ils veulent ainsi la destruction de l’Espagne du passé afin de bâtir une « nouvelle Espagne » ; dans son imaginaire, leur obsession est encore de gagner la guerre civile de 1936 face aux « franquistes » …

Il y a donc bien sûr un risque réel que la Catalogne devienne un jour une nation indépendante. Ne serait-ce parce que les socialistes de Pedro Sánchez, afin de conserver le pouvoir, accepteront n’importe quelle demande de la part de ceux (notamment les séparatistes catalans et basques) qui l’ont fait président d’Espagne (qui haïssent l’Espagne). De ce fait, on ne doit pas sous-estimer la force du mouvement indépendantiste, car après la Catalogne, c’est aussi le Pays Basque qui viendra avec ses réclamations… 

A contrario de ce spectacle d’une Espagne divisée, il faudrait donner selon moi une nouvelle image de l’Espagne, celle d’un pays uni, fier de son passée, des réussites qui avons obtenues entre Espagnols, de l’ancien Empire que nous avons été, à la richesse de nos cultures avec ses diversités complémentaires. Car en réalité, l’Espagne n’est pas seulement Madrid ou la langue castillane, comme les séparatistes veulent faire croire. Et les Catalans doivent prendre conscience de cela.

ADV : Avec l’accueil des immigrés du bateau Aquarius, refusés par l’Italie de Matteo Salvini, l’Espagne du président du conseil socialiste Pedro Sanchez a affiché une image de solidarité devant l’Europe, quelles conséquences peut avoir cette décision ? 

J.C.L : cet accueil de migrants a été sans surprises l’une des premières décisions du Gouvernement de Pedro Sánchez, une décision de propagande visant surtout à montrer une image plaisante de Sanchez dans les médias qui l’ont dépeint alors comme le politicien le plus « sensible » et humain de l’Europe frappée par la vague populiste honnie de Salvini ou Orban. Pour moi, tout cela résulte surtout d’une démagogie et d’une hypocrisie éhontées. Car chaque jour, une institution plus discrète qui ne date pas d’aujourd’hui et n’est pas issue du PSOE de Sanchez, la Garde civil (Guardia Civil) espagnole, « sauve » des dizaines de personnes qui essayent d’arriver en Espagne, mais les médias et le Gouvernement socialiste ne leur accordent en revanche aucun écho, car en Espagne, au sein des milieux politiquement corrects et de gauche, il existe encore l’idée selon laquelle la Garde civil est une institution franquiste, de même que la police ou l’armée. Cette pensée anti-régalienne est encore très présente au sein de l’extrême-gauche et des médias espagnols qui dictent leur agenda par ce terrorisme intellectuel. Il n’y a pas de nouveauté dans le sauvetage au quotidien de naufragés en réalité victimes en premier lieu des mafias, mais il y a en revanche une nouveauté dans la création de l’image d’un président du Gouvernement venu « apporter la paix », la « solidarité » et « l’amour universel ». Comme je vous disais, la gauche espagnole vit encore dans la Guerre civile et cherche le conflit permanent avec des « franquistes » sécuritaires imaginaires diabolisés ; en vertu de ce moralisme manichéen, elle voudrait réduire au silence tous ceux qui s’opposent à son programme supposément vertueux. Cette situation est selon moi vraiment bouleversante et irresponsable. 

ADV : A la lumière de ce que vous décrivez, le président du Conseil italien Matteo Salvini peut-il représenter un problème pour l’Europe ou au contraire une référence pour la droite rénovée de Casado que vous encouragée ?

J.C.L : Matteo Salvini peut représenter un problème pour les Européens qui ne se sentent plus Européens ! d’après moi au contraire, l’Europe a besoin de politiciens désireux comme lui de rompre avec un programme d’anéantissement culturel et identitaire, de substitution démographique, d’immigration incontrôlée et de culpabilisation que nous avons tous subis durant des années comme un dictat et souvent sans même oser la moindre critique. Nous avons besoin de politiciens vaillants comme Monsieur Salvini qui ne fait en réalité que dire ce que la majorité des Européens pense et n’ose pas dire…

Josep Carles Laínez (né à València, Espagne, en 1970), a été pendant plus de quinze ans le rédacteur en chef de la revue Debats, consacrée à la pensée, la philosophie et la culture. Chroniqueur dans bien de médias espagnols (periodico Digital, La Gaeta, El Manifiesto, Levante-EMV…) et de la Principauté d’Andorre (El Periòdic d’Andorra), il a été professeur et conférencier dans universités du Mexique, Porto Rico, New York, Tokyo, Lund, Tirana…, et collaborateur de la Fondation FAES et du Club de Rome. Aujourd’hui, il étudie les expressions culturelles de la ur-Europe au sein de la maison d’éditions Gudua Deisdea et du groupe Círculo de Ur.

 

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