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Crédits Photo: Reuters
La zone euro fait de nouveau face à un risque de récession.

Crise de l'euro, le retour

Pourquoi l’euro est davantage en péril qu’au plus fort de la crise 2008-2009

6 ans après, la zone euro fait de nouveau (toujours ?) face à un risque de récession. La faute incombant en premier lieu à sa structure, et non aux seules défaillances des Etats dans leur gestion des finances publiques, les leaders européens doivent cesser de s'enfermer dans des politiques contre-productives.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

Voir la bio »Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : 6 années après le déclenchement de la "grande récession", la zone euro semble se rapprocher d’un nouvel épisode récessif. Si ce contexte venait à se confirmer, le continent européen serait-il armé pour l’affronter ? Ou est-il plus vulnérable qu’il ne l’était ?

Alexandre Delaigue : On construit une sorte d'histoire, avec des rebondissements, sur la conjoncture européenne. L'idée générale était que la crise était finie depuis qu'on n'a plus, à intervalle régulier, de "réunion de la dernière chance" se terminant à une heure impossible à Bruxelles. L'ambiance générale depuis le début 2014 était que la crise économique était résolue, que la croissance allait finir par repartir, etc. Maintenant on constate que ce n'est pas le cas, donc on parle de "nouvelle récession". En réalité, on discute de minuscules fluctuations autour de zéro. L'économie européenne est passée de la crise à la stagnation - et on stagne sans arrêt. Donc d'un côté il ne faut pas vraiment s'inquiéter de la nouvelle "récession", elle n'est que la continuation de l'existant. Dans le même temps, cela traduit le fait que les problèmes de la zone euro ne sont toujours pas résolus. 

Nicolas Goetzmann : En 2008 et en 2009, la violence de la crise a été telle que l’Europe a été témoin d’un effondrement nominal de sa croissance. C’est-à-dire que la somme de la croissance et de l’inflation était inférieure à 0, cela est important car le seul précédent d’un tel phénomène était ce que le monde a connu au cours des années 30. C’est une dépression.

Aujourd’hui, l’inflation est d’ores et déjà proche de 0, ce qui conduit l’économie européenne à se rapprocher dangereusement de la déflation. Cela signifie surtout qu’il n’existe aucune marge de sécurité pour un nouvel épisode économique "dur". La gravité de cette situation est amplifiée par le fait qu’en 2008, la banque centrale européenne disposait encore d’outils "conventionnels" pour répondre à la crise. Elle pouvait baisser ses taux. Ce n’est aujourd’hui plus le cas puisque les taux sont déjà à 0. Ce qui veut dire qu’en l’absence d’une réponse "non conventionnelle" de la BCE, la zone euro serait totalement démunie face à une nouvelle crise. Un tel événement aurait ainsi pour conséquence de provoquer un "instant de vérité" pour l’ensemble du continent.

Les mécanismes de sauvegarde qui ont été mis en place au cours des dernières années, aussi bien au niveau budgétaire que monétaire, se révèlent-t-ils insuffisants ?

Alexandre Delaigue : Au niveau budgétaire, c'est une vaste plaisanterie. On a mis en place des règles qui viennent d'en haut, censées discipliner les Etats aux finances publiques défaillantes. On se demande par où commencer tant cette logique est intenable. Premièrement, la crise de la zone euro n'est pas une crise causée par les finances publiques des Etats mais par l'architecture même de la zone euro. Il aurait fallu pour l'éviter "budgétairement" que des pays comme l'Irlande ou l'Espagne aient des excédents budgétaires de l'ordre de 6% avant 2007 pour contrebalancer les bulles immobilières, ce qui est absurde ! Les règles mises en place, si elles sont moins absurdes en théorie, reposent sur la mesure d'un déficit structurel, et sur des prévisions de croissance, deux exercices très incertains. On en voit le résultat aujourd'hui dans la discussion de marchands de tapis entre la France et l'Italie, et la Commission européenne. Les prévisions françaises de croissance sont probablement exagérément optimistes, mais celles de la Commission sont-elles meilleures ? La seule façon d'avoir des finances publiques tenables, c'est l'autodiscipline des gouvernements. Si elle n'est pas présente, les règles ne feront que rajouter la tricherie et l'hypocrisie à l'irresponsabilité.

Au niveau monétaire, la BCE a tenté de jouer son rôle et a été la seule institution réellement à même de tenir la zone euro. Mais elle aussi est contrainte par des règlements et par un biais déflationniste dans son fonctionnement. Résultat, Mario Draghi n'a pas les coudées franches. Il doit vivre avec l'héritage d'une politique monétaire qui a été trop timorée, et qui est arrivée trop tard, et avec des gouvernements qui ne jouent pas le jeu, et avec un directoire divisé. Tout cela suffit à éviter de sombrer dans une crise majeure, mais ne parvient pas à en sortir réellement, d'où la stagnation permanente. 

Nicolas Goetzmann : En 2012, Mario Draghi indiquait qu’il ferait "tout" pour sauver l’euro. Cette formule a été très efficace lorsque la dette des pays les plus fragiles était menacée. Il s’agit donc d’une réponse défensive, une arme contre les attaques dont la zone euro faisait alors l’objet. Mais le problème est qu’il ne s’agit en aucun cas d’une réponse au manque de croissance et au chômage, seulement une réponse limitée. L’euro n’explose pas mais la croissance ne revient pas non plus. Une sorte de remède au milieu du gué, mou du genou, qui ne convient à personne.

Concernant la riposte budgétaire, c’est-à-dire la mise en place du pacte de stabilité, celle-ci s’est révélée pire que le mal. En effet, si une telle approche pouvait parfaitement se justifier en la couplant avec une relance de la Banque centrale européenne, elle s’avère destructrice en l’état, c’est-à-dire sans soutien monétaire. Une restriction budgétaire à sec, cela revient à se jeter d’un avion en ayant la ferme intention de ne pas déclencher le parachute. A un moment ou à un autre, il faut quand même appuyer sur le bouton sinon il sera difficile de s’étonner des conséquences.

Selon Wolfgang Munchau, éditorialiste du Financial Times, le "danger" repose plus aujourd’hui sur un électorat "insurrectionnel" que sur les "investisseurs étrangers". Le manque de résultats économiques est-il réellement en train de rattraper la construction européenne ? D’autres facteurs sont-ils également à l’œuvre ?

Alexandre Delaigue : Je n'y crois pas trop. Oui, des populistes peuvent être menaçants et finiront peut-être par arriver au pouvoir ici ou là. Mais qu'en feront-ils ? Les électorats européens sont âgés et peu désireux de se lancer dans des aventures comme la sortie de l'euro. Je pense qu'au dernier moment les électeurs auront toujours peur. Imaginez que Marine Le Pen soit au second tour, il y aurait probablement une réaction comme en 2002. Dans l'essentiel des pays européens, ce sont des coalitions qui gouvernent en pratique, ce qui oblige à des compromis et ne permet guère les grands sauts dans l'inconnu. Et quand bien même : la BCE a montré avec l'Espagne, l'Italie (en provoquant le départ de Berlusconi) et en Irlande qu'elle savait tordre des bras si nécessaire. Il suffit d'une déclaration de son président pour envoyer à des niveaux insoutenables les taux de la dette publique d'un pays et ramener les récalcitrants à plus de discipline.

Et d'un certain point de vue, l'absence de résultats économiques va dans le sens de la construction européenne. C'est la méthode Monnet : les évolutions créent un climat de crise, de chaos, dont la seule solution est "plus d'Europe". On est dans ce cas ici. Quel pays de la zone euro se porterait vraiment mieux en dehors? Si vous êtes cyniquement pro-européen, la situation actuelle est parfaite pour aller vers plus d'harmonisation européenne. Personne n'ose dire quoi que ce soit. Les banques européennes sont passées sous contrôle de la BCE, la Commission a un droit de regard plus grand sur les finances nationales, on parle de grands projets, d'harmonisation des règles du marché du travail... Rien de tout cela n'aurait été rendu possible sans la crise actuelle.

Nicolas Goetzmann : Le mouvement 5 étoiles en Italie, Podemos en Espagne, le Front National en France, etc. Le phénomène n’est évidemment pas anecdotique. Podemos n’existait pas au début de l’année et est déjà le premier parti en termes d’intentions de vote. Cependant, l’hypothèse la plus vraisemblable est que les partis de gouvernement se retrouvent dans des perspectives de défaite telles qu’ils n’auront d’autre choix que d’agir ou de réagir en intégrant des positions plus "musclées" vis-à-vis des instances européennes. Cela permettrait de mettre tout le monde face à ses responsabilités, que le débat de l’euro ait lieu, et que chacun se rende bien compte de ce qu’il a à perdre ou à gagner. Et là, je pense directement à l’Allemagne qui a un rôle majeur dans la persistance de la crise. Il ne faut pas oublier que des solutions existent mais que nous faisons le choix de ne pas les appliquer.

Quelles seraient les "mesures de sauvegarde" qui permettraient une réelle poursuite du projet européen ? Sont-elles politiquement réalisables dans le contexte actuel ?

Alexandre Delaigue : Une Europe fédérale qui fonctionne ! Cela veut dire des marchés du travail aux règles homogènes, un système de redistribution interne comme une assurance chômage européenne, un budget européen conséquent... Bref, de la politique fiction. Je crains qu'on ne reste dans cette situation très longtemps. L'euro est devenu l'Hotel California : une fois entré, on ne peut pas en partir. Mais c'est dur de rester...

Nicolas Goetzmann : Pour qu’une Europe "nouvelle" puisse naître, il est nécessaire de provoquer un débat au sein du Conseil européen, c’est-à-dire entre les dirigeants des pays de la zone euro, sur le rôle de la Banque centrale européenne. Aujourd’hui encore, celle-ci se contente de lutter contre l’inflation sans prendre en compte le niveau d’activité économique et le chômage, à l’inverse de la FED aux Etats Unis. Si les dirigeants se mettent d’accord sur ce point, et là il suffirait que les plus grands pays se mettent d’accord pour entraîner tous les autres, alors une sortie par le haut est possible.

Mais politiquement, un tel scénario est plus proche des nouvelles aventures du Père Noël que d’une quelconque réalité. Pour qu’un rapport de force suffisant puisse voir le jour en Europe, il est nécessaire qu’un candidat à l’élection française de 2017 intègre une telle volonté de refonte à son programme, tout en en acceptant l’intégralité des conséquences. C'est à dire de mettre une sortie de l'euro dans la balance. S'il n'existe pas de risque, il n'y aura pas non plus de raison d'avancer.

Les incessantes révisions à la baisse des projections de croissance et d’inflation suggèrent de plus en plus un scénario de "stagnation  séculaire" de l’économie européenne. Dans de telles conditions, le statu quo est-il le pire des remèdes ?"

Alexandre Delaigue : Non. Les mauvais changements, ce sont les pires des remèdes. Le statu quo, ça a des inconvénients, mais beaucoup de problèmes s'arrangent en attendant que cela passe. L'activisme brouillon du début de la crise n'a rien donné de bon. Mieux vaut pas d'action que des mauvaises actions. Il faut bien voir que la faible croissance de la zone euro ne trouve pas sa cause que dans la crise récente et sa gestion; elle est aussi le problème, rencontré au Japon, de populations vieillissantes et de productivité qui stagne. Le Japon montre que ce n'est pas facile à gérer, même avec une politique monétaire plus adaptée, et même avec une société unie. Bref, on ne peut pas espérer de miracles.

Nicolas Goetzmann : Le statu quo est la méthode du moindre risque. Elle est la moins coûteuse à court terme puisque rien ne change mais elle est dévastatrice à long terme. La croissance "perdue" en Europe depuis l’entrée en crise est supérieure à 10%, ce sont 1000 milliards d’euros en termes réels qui se sont envolés pour la population européenne. Cela se traduit par 11.5% de chômage, des salaires qui stagnent et des Etats providence qui prennent l’eau.

Le statu quo n’en est donc pas un puisqu’il entraîne le continent européen vers le bas.

L’espoir politique pour l’Europe, c’est le Japon. Ou comment le pays le plus vieux du monde est parvenu à voter pour un programme de rupture forte avec le passé. Il a fallu attendre 20 ans pour que ce pays réagisse face à son contexte déflationniste. Un contexte qui s’adapte très bien à ce que vit l’Europe aujourd’hui. Il reste à espérer que la riposte européenne arrive plus rapidement. 

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