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Iran : demain la révolution ?
©ATTA KENARE / AFP

Bonnes feuilles

Iran : demain la révolution ?

Ardavan Amir-Aslani publie « Le Siècle des défis » aux éditions de L’Archipel. Le « siècle des défis » verra-t-il la résolution d'interminables conflits – israélo-palestinien, indo-pakistanais, intercoréen –, l'émergence de l'Afrique et des sociétés du monde arabo-musulman, revitalisées par un nouveau contrat social enfin respectueux des droits et des libertés des peuples ? La crise de la Covid-19 semble déjà placer l'humanité face à la nécessité de repenser le monde et de faire émerger des modèles de société plus justes. Extrait 1/2.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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Comme les Grecs, les Chinois et les Indiens, les Iraniens possèdent l’une des plus anciennes civilisations du monde, et constituent l’un des très rares peuples à vivre au sein des mêmes frontières que leurs ancêtres. Le « monde iranien », qui déborde encore largement ses frontières administratives, a toujours constitué un pont entre l’Asie et l’Europe, que ce soit par l’entremise des antiques routes des Achéménides, qui reliaient déjà le monde méditerranéen à l’Asie, ou via la « route de la soie ». Téhéran, d’ailleurs, se situe à égale distance de Paris et de Pékin. Cœur du monde asiatique, l’Iran concentre bien des enjeux géopolitiques contemporains, et demeure pourtant dans l’isolement depuis quarante ans, phénomène qui ne lui est pas toujours exclusivement imputable. Il se trouve plus que jamais à la croisée de multiples chemins : entre les ambitions impériales de sa voisine immédiate, la Turquie, sur le monde arabo-musulman, et la conquête de puissance mondiale d’une Chine avide d’énergies fossiles ; entre une jeunesse qui souhaite vivre libre au sein du monde globalisé, et des dirigeants usés par le pouvoir, dépositaires d’une idéologie et d’un régime dont les fondations vacillent de plus en plus.

Bien qu’il n’ait jamais été colonisé, l’Iran conserve le pénible souvenir de son impuissance face aux appétits russes et anglais qui se sont exprimés lors du « Grand Jeu », qui marqua la géopolitique de l’Asie centrale au XIXe siècle et aboutit à la création de l’Afghanistan. Et quoiqu’il ne soit plus, depuis longtemps, l’immensité territoriale sur laquelle régnaient les Achéménides ou les Sassanides, le « Grand Iran » culturel touche tous les enjeux d’une région toujours aussi tumultueuse. L’Iran estime conserver un droit de regard sur ce qui se passe au-delà de ses frontières, en vertu d’un attachement culturel et historique à des terres qui furent autrefois sous sa juridiction, et où vivent encore des peuples persanophones et chiites. C’est le cas des Tadjiks d’Afghanistan, pays aujourd’hui maître de son destin pour la première fois depuis quarante ans à travers les négociations interafghanes qui se sont ouvertes à Doha en septembre 2020, mais qui risque une nouvelle guerre civile à la faveur du départ des États-Unis ; c’est le cas des chiites d’Irak, pays qui abrite la première ville sainte des chiites iraniens, Nadjaf, et sa principale autorité morale et religieuse, l’ayatollah Ali al-Sistani ; le cas également des Azéris d’Azerbaïdjan, deux à trois fois moins nombreux que leurs compatriotes d’Iran, qui expliquent parmi d’autres considérations l’intérêt stratégique que prend Téhéran dans le conflit gelé du Haut-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie.

Carrefour culturel oscillant entre deux mondes, l’Iran est aujourd’hui marqué par la dualité jusque dans son positionnement géopolitique. Henry Kissinger avait résumé, en son temps, toute la problématique posée par l’ambiguïté du régime iranien en une question simple : « L’Iran est-il une cause révolutionnaire ou un État-nation ? » Il se trouve que la République islamique est, depuis 1979, à la fois une cause révolutionnaire et un État-nation, motivés par la doctrine de l’imam Rouhollah Khomeini d’exportation de la révolution et de défense des chiites à travers le monde musulman, mais aussi par la nécessité de préserver l’État iranien des menaces extérieures. C’est cette double injonction qui a contribué à l’émergence et au développement d’un réseau de proxies, composé à la fois de groupes créés par Téhéran et de groupes indépendants devenus partenaires, opérant essentiellement en Irak, en Syrie et au Liban. Majoritairement chiites, ils rassembleraient aujourd’hui, selon certains experts, près de 200 000 combattants à travers le Moyen-Orient, et dotent l’Iran d’une capacité opérationnelle redoutablement efficace.

Sur la scène intérieure, cette dichotomie entre État-nation et cause révolutionnaire se traduit jusque dans les institutions de la République islamique, divisées entre un pouvoir législatif incarné par le Parlement et le président de la République, dont la mission est de garantir la stabilité et la survie de l’État, et un pouvoir exécutif véritable détenu par le Guide suprême et les Gardiens de la révolution, qui assurent la présence iranienne à l’étranger et le rayonnement culturel de l’Iran dans le monde musulman. Cet État bicéphale engendre une forte polarisation de la vie politique iranienne, entre réformateurs et conservateurs qui ne partagent ni les mêmes perceptions sur le rôle que doit jouer l’Iran au Moyen-Orient, ni dès lors les mêmes objectifs politiques et économiques. Malgré la rhétorique du régime depuis 2009 – puis en 2017 et novembre 2019 – l’opinion publique dénonce de plus en plus violemment ce double discours, qui ne répond ni à la crise économique qui s’aggrave ni aux aspirations des Iraniens à améliorer leur niveau de vie et à exercer leurs libertés fondamentales. Confrontée à deux défi s majeurs, préserver son existence à l’intérieur de ses frontières ou asseoir son hégémonie régionale par le biais de coopérations locales, politiques et économiques – qui grèvent son budget –, la République islamique se trouve plus que jamais à l’heure des choix. Mais après des élections législatives remportées en février 2019 par les conservateurs, et des élections présidentielles qui les verront sans doute également gagnants dans un contexte mondial très incertain, il reste difficile de prédire si le régime procédera à un examen de conscience et s’attaquera à ses nombreux défi s internes, étant entendu que pour les conservateurs, la stabilité domestique passe nécessairement par l’hégémonie régionale de l’Iran.

 

Le retour d’une puissance au Moyen-Orient

Comparé à d’autres puissances de la région, l’Iran semble disposer d’un budget dédié à la défense relativement modeste, qui peut s’expliquer par les guerres et les sanctions internationales subies depuis quarante ans. L’Arabie saoudite a ainsi dépensé près de 51 milliards de dollars pour la seule année 2019, tandis que l’Iran, qui l’avait augmenté de près de 40 % entre la signature de l’accord de Vienne en 2015 et le retrait américain en 2018, a été contraint de le diminuer drastiquement à partir de cette date. Il aurait en effet perdu 7 milliards entre 2018 et 2019, passant de 27,3 à 20,7 milliards, du fait des sanctions économiques américaines. Ne disposant pas d’une force de frappe nucléaire qu’on persiste à lui refuser, la véritable force stratégique de l’Iran réside dans son réseau de proxies, patiemment développé au cours des quarante dernières années pour lui servir de relais. Cet « Axe de résistance » (mehvar-e moqâvemat en persan) a fait de l’Iran une puissance redoutée pour la précision de sa force de frappe et sa capacité à la mobiliser simultanément sur plusieurs théâtres d’opérations au Moyen[1]Orient. Elle lui permet d’assurer à la fois sa sécurité domestique et son rôle de protecteur des communautés chiites dans la région.

Depuis la révolution iranienne de 1979, cette puissance extérieure s’est bâtie en plusieurs phases grâce à une remarquable faculté d’adaptation au contexte régional. Mais son fondement idéologique repose avant tout sur la doctrine du Velayat-e Faqih (« gouvernement du jurisconsulte »), théorisé par l’imam Khomeini. Ce principe religieux, qu’on ne retrouve que dans la version politique du chiisme duodécimain, confère le pouvoir politique aux seuls religieux, le plus sage d’entre eux, le Faqih, étant désigné comme Guide suprême. Il est animé par deux objectifs, un idéal de rupture avec l’Occident et les régimes arabes sunnites, ainsi que la création d’une « internationale révolutionnaire » intégrant les minorités chiites présentes à travers le Moyen-Orient et le plus souvent marginalisées, dans un souci de protection à la fois culturelle, religieuse et politique.

Ce second projet est mis en œuvre en Afghanistan dès 1978, avec la création de la milice Bouzar, composée de réfugiés hazaras chiites, qui dès l’invasion soviétique retournèrent combattre dans leur pays avec l’appui de Téhéran. Encore balbutiant, il doit se développer dans l’urgence après l’attaque surprise de Saddam Hussein contre l’Iran en septembre 1980, en intégrant à l’armée régulière des réfugiés irakiens et afghans chiites entraînés par les Gardiens de la Révolution.

À l’ouest de l’Irak, c’est le Liban, en proie à une guerre civile depuis 1975, qui fournit un second théâtre d’opérations aux combattants iraniens. Téhéran y vise les soutiens de Saddam Hussein présents dans le pays, la France et les États-Unis, en s’appuyant sur le parti chiite Amal (fondé en 1974 avec l’aide du Shah) et sur un nouveau groupe armé fondé en 1982, le Hezbollah, qui multiplie les attentats et démontre rapidement la force de frappe de l’Iran à l’étranger. La mort de l’imam Khomeini en 1989 amorce cependant le remplacement de l’idéal révolutionnaire par une approche plus pragmatique. Les années 1990 voient ainsi naître la force al-Qods (« Jérusalem »), la « Légion étrangère » de l’Iran, qui va coordonner la professionnalisation et l’organisation des proxies à travers le Moyen-Orient. En 1992, le Hezbollah évolue également en intégrant le champ politique avec sa première participation aux élections législatives.

Le 11 septembre 2001 inaugure vingt années de bouleversement géopolitique au Moyen-Orient, qui vont permettre à l’Iran de renforcer considérablement son influence dans la région. Débarrassée de ses pires adversaires, les talibans et Saddam Hussein, par les invasions américaines de l’Afghanistan en 2001, puis de l’Irak en 2003, la République islamique va faire de l’Irak, pays qui l’a entraînée durant huit ans dans un conflit meurtrier – près d’un million de morts pour l’Iran – un verrou sécuritaire. Elle y établit un pouvoir vassal issu de la majorité chiite – jusqu’alors discriminée par la minorité sunnite – en s’appuyant sur son relais local, le Conseil suprême islamique irakien, fondé en 1982, ainsi que sur sa branche armée, la brigade Badr, la première de nombreuses formations paramilitaires qui luttent contre l’occupation américaine en Irak. Au Proche-Orient, c’est le soutien manifeste apporté au Hamas, et plus encore la guerre entre Israël et le Hezbollah en 2006, qui a démontré à quel point l’Iran avait gagné en capacité de coordination à l’étranger. Même si sa victoire reste relative, le groupe libanais reste le seul à avoir pu mettre l’armée israélienne en échec, et il en a tiré une crédibilité considérable au Moyen-Orient. En Afghanistan, à l’exemple des Russes, Téhéran a opté pour le rapprochement avec les talibans en révolte contre le gouvernement de Kaboul et les forces américaines, avec pour but évident de fragiliser les États-Unis dans ce pays qui lui est immédiatement voisin.

À partir de 2011, les bouleversements créés par les printemps arabes et le vide stratégique ouvert par le désengagement progressif des Etats-Unis, permettent à l’Iran de s’imposer comme la puissance militaire majeure du Moyen-Orient, suffisamment respectée pour susciter la crainte jusqu’à Tel-Aviv et Riyad, et entraîner de profondes recompositions stratégiques de leur part. La guerre civile en Syrie menaçant directement son réseau d’influence local et son « axe chiite » patiemment bâti jusqu’à Beyrouth en passant par Damas, Téhéran s’est engagé dans le conflit aux côtés du régime de Bachar el-Assad dès 2012, par l’entremise du Hezbollah voisin et d’autres milices chiites irakiennes, afghanes et même pakistanaises, pour renforcer l’armée loyaliste syrienne. On estime alors cet engagement paramilitaire iranien à près de 80 000 combattants, principalement composés de chiites non iraniens. En 2014, c’est la menace directe que représente l’émergence de l’État islamique en Syrie et en Irak, donc à ses portes, qui incite l’Iran à y concentrer ses forces. Son soutien financier passe de 150 millions à un milliard de dollars, et Téhéran, répondant en cela à l’appel de l’ayatollah al-Sistani, forme les Hachd al-Chaabi, vaste coalition paramilitaire de milices regroupant ses plus anciens relais locaux ainsi que les forces de Moqtada al-Sadr, certes plus indépendantes de l’Iran. La même année, l’Iran s’engage au Yémen en soutien à la rébellion houthie, ce qui lui permet d’investir le monde arabe et surtout d’affaiblir l’Arabie saoudite, pour qui le Yémen est une question de sécurité nationale.

En quelques dizaines d’années, l’Iran a ainsi réussi à développer une « armée » chiite d’environ 200 000 hommes selon certaines expertises, dont le coût financier et militaire, s’il n’est pas négligeable, reste moins important que celui d’une armée régulière. Grâce à son réseau d’influence, l’Iran peut protéger de toute ingérence étrangère ses intérêts, même lointains, par des mesures de représailles ciblées et très locales, que les analystes qualifient de « dissuasion active ». Outre la professionnalisation des proxies, l’Iran développe depuis 2012 un arsenal de missiles balistiques et de croisière, de drones de plus en plus performants, ainsi que le recours à la guérilla navale dans le golfe Persique.

On a d’ailleurs pu constater les progrès de cette modernisation avec les attaques du 14 septembre 2019 contre les sites pétroliers saoudiens d’Abqaiq et Khurais. La précision des frappes a rapidement écarté l’hypothèse d’une attaque menée par les Houthis, même avec le soutien iranien. La même efficacité a pu être observée le 8 janvier 2020 en riposte à l’assassinat de Ghassem Soleimani, lorsque Téhéran a mené des tirs de missiles balistiques contre les forces américaines basées à Ain al-Asad et à Erbil en Irak. L’Iran a aussi donné la preuve de sa maîtrise technologique dans le domaine des cyberattaques, notamment à travers les actes de piratage que les hackers du groupe informatique Pay2Key ont multiplié à l’automne 2020 contre de grandes entreprises israéliennes.

Extrait du livre de Ardavan Amir-Aslani, « Le Siècle des défis, grands enjeux géostratégiques internationaux », publié aux éditions de L’Archipel.

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