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Le président américain Joe Biden lors du sommet virtuel sur le changement climatique le 22 avril 2021 à Washington.
Le président américain Joe Biden lors du sommet virtuel sur le changement climatique le 22 avril 2021 à Washington.
©Brendan Smialowski / AFP

Réductions des émissions de CO2

Dérèglement climatique : les promesses de Joe Biden, tournant ou posture ?

Alors que nombre de commentateurs avaient souligné que la décision de Donald Trump de sortir de l’accord de Paris était contrebalancée par les mesures mises en œuvre par les États, les métropoles ou les multinationales américaines, qu’attendre de celle de Joe Biden de doubler l’objectif de réduction des émissions de CO2 des Etats-Unis d’ici 2030 ?

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Philippe Charlez

Philippe Charlez

Philippe Charlez est ingénieur des Mines de l'École Polytechnique de Mons (Belgique) et Docteur en Physique de l'Institut de Physique du Globe de Paris. Expert internationalement reconnu en énergie, Charlez est l'auteur de nombreuses publications et ouvrages sur l’énergie. Son dernier ouvrage généraliste sur la transition énergétique « Croissance, énergie, climat. Dépasser la quadrature du cercle » est paru Octobre 2017 aux Editions De Boek supérieur.

Philippe Charlez enseigne à Science Po, Dauphine, l’INSEAD, l’Ecole des Mines de Paris, le Centre International de Formation Européenne et la Khalifa University (Abu Dhabi)

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Atlantico : Les États-Unis s'engagent à réduire de 50 à 52 % de leurs émissions de gaz à effet de serre à l'horizon 2030. Est-on dans la posture ou dans un réel engagement qui peut se concrétiser ? 

Philippe Charlez : Depuis deux ans, on assiste à des surenchères en matière de réduction de GES. Ainsi, le 6 octobre 2020 , le parlement européen a adopté un amendement imposant à l’Union une réduction de 60% de ses GES à l’horizon 2030. Dans la mesure où la réduction moyenne a été de 1 % par an depuis le début du siècle, pour respecter cet objectif, il faudrait qu’elle atteigne 6 % annuels au cours des 10 prochaines années[1]. Un objectif inaccessible « sauf à mettre en place dans chaque état membre des moyens coercitifs vis-à-vis de l’économie et des populations ».

Lors de sa campagne électorale, Biden s’était engagé à réintégrer les Accords de Paris ce qui est une excellente chose pour l’avenir de la planète. Mais, cette semaine, lors d’un sommet sur le climat, le président fraichement élu a emboité le pas à Ursula Von des Layen en annonçant une réduction des émissions américaines…d’au moins 50% toujours à l’horizon 2030.

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Evolution historique des émissions américaines (rouge) et objectif du plan Biden (vert)

(Sources de données : BP Statistical Review 2020)

Depuis 1990 (qui est la date de référence), les émissions américaines sont restées quasi stationnaires. Toutefois après une hausse continue jusqu’en 2009, elles ont baissé en moyenne de 1% par an. Un succès incontestable dû à…l’émergence des gaz de schistes. Ces derniers ont permis aux Etats-Unis de déplacer une partie significative de leur génération électrique charbonnière vers le gaz naturel. Ce que propose Biden est tout simplement de passer d’une réduction de 1% par an à…6,5% par an. Un objectif tout à fait irréaliste quand on sait que l’américain consomme 80 MWh/an (deux fois plus que le français) et émet 17 tonnes de de CO2/an (soit 3,5 fois celles du français). Sauf à encourager une récession économique structurelle on voit mal comment avec de tels chiffres, les US pourraient diviser par deux leurs émissions en moins de dix ans.

Cette approche assez systémique des politiciens s’appelle « agenda inversé ». Elle consiste à se donner des objectifs (inatteignables) a priori et de rechercher a posteriori les moyens techniques et économiques pour y arriver. Ségolène Royal nous avait fait le coup en 2013 en promettant 50% de nucléaire en 2025. L’objectif a aujourd’hui été reculé à 2035. Une façon très idéologique mais fort peu scientifique de traiter un problème aussi sérieux que la réduction des émissions de GES. Jacques Chirac répétait souvent une phrase cynique d’Henri Queuille politicien méconnu de la IVème République : « Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent ».

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Loïk Le Floch-Prigent : Comme beaucoup de dirigeants, Joe Biden donne une perspective à dix ans avec la certitude qu’il ne sera plus aux commandes à cette date, autrement dit il ne prend pas de risque ! C’est donc clairement une posture, mais elle aura un impact sur la réalité immédiate, c’est-à-dire qu’il va falloir qu’il explique que pendant son mandat il peut réduire de 20% les émissions de gaz à effet de serre. Compte tenu du gaspillage des ressources naturelles de certains des Etats américains, c’est un chiffre atteignable en fléchant correctement un certain nombre des mesures de son plan de relance. Soit il a lancé ce chiffre sans concertation avec les principaux responsables économiques et industriels et ceux-ci ne feront, eux aussi, que prendre des postures, soit ce sont ces derniers qui lui ont suggéré de faire cette annonce car ils considèrent que c’est leur intérêt, et on peut avoir des surprises ! On va  vite savoir quelle est la bonne hypothèse, il est clair que les pétroliers texans ne vont pas être satisfaits, mais on a pu remarquer que, déjà, les grandes compagnies pétrolières changent leur langage sinon leur politique. Il est fort possible qu’après réflexion au sommet de l’appareil des entreprises américaines , il ait été décidé que le « vert » est bon pour le business globalisé et que l’industrie américaine est prête à aller plus vite que toutes les autres pour conserver sa puissance et sa domination mises à mal par la Chine.

On pourrait donc dire que si c’est un caprice d’un Chef d’Etat qui est loin d’avoir un pouvoir absolu, alors on restera dans le discours, mais si il y a une volonté des industriels  de trouver de nouvelles sources de revenus et de puissance à travers une économie dite "verte", on va connaitre une réelle transformation. Celle-ci sera loin de satisfaire les idéologues décroissants, mais on en voit les prémisses dans la position ambiguë de beaucoup d’investisseurs dans les énergies nouvelles pour qui c’est d’abord une source de revenus confortables sur une longue période. 

Quand Trump est sorti de l’accord de Paris, de nombreux observateurs ont souligné que cette décision serait contrebalancée par l’engagement des États, des métropoles ou des multinationales américaines. Quel est donc le réel impact d’un engagement tel que celui pris par Biden au regard de ceux pris auparavant ?

Philippe Charlez : L’évolution des émissions depuis 2015 ont donné raison aux observateurs. Si l’on s’en tient aux chiffres, Trump a fait aussi bien sinon mieux que ses prédécesseurs. Alors que les émissions mondiales augmentaient de 4% entre 2015 (date de la COP21) et 2019, les émissions américaines baissaient de 4%. Durant l’ère trumpienne, la production américaine d’électricité renouvelable s’est accrue de 55%, la production d’électricité gazière de 18% et la production d’électricité nucléaire de 2%. Durant la même période, la production d’électricité charbonnière s’est contractée de 28%. En misant sur l’engagement des Etats, des métropoles et des entreprises, Trump avait vu juste. Il a démontré que le pragmatisme libéral l’emporte toujours sur les grandes messes idéologiques et les « comités théodules ». En lançant de son côté ce type de grande messe Biden risque de rejoindre l’inefficacité bien connue des institutions européennes. Mais finalement, comme il ne fera probablement qu’un seul mandat, il est protègé de toute déroute électorale. Dommage qu’il n’ait pas annoncé -25% en 2024 !

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Loïk Le Floch-Prigent : C’est, bien sûr, la deuxième difficulté ! Non seulement le Président des USA ne commande pas le secteur privé de son pays, mais surtout il est dans un pays Fédéral où chaque Etat a un fonctionnement autonome sur des domaines essentiels. La Californie n’a pas les mêmes objectifs que le Texas, et les grandes métropoles ont leur mot à dire sur les objectifs comme sur les calendriers et la gestion. Donald Trump est sorti officiellement de l’Accord de Paris, mais beaucoup d’Etats américains, d’agglomérations et de multinationales ont continué à considérer que ce qui avait été adopté internationalement était le choix de l’avenir et ont  poursuivi leur politique antérieure. De la même façon la partie des acteurs économiques qui avaient applaudi Trump ne va pas se sentir engagée par le revirement de Joe Biden .Ils ne changeront de position que si il apparait que c’est leur intérêt financier.

En supposant que Joe Biden soit un politicien avisé, il doit donc savoir que les actions déjà amorcées par un certain nombre de politiques et de compagnies américaines vont permettre de diminuer de 20% les émissions de gaz à effet de serre en quatre ans  et ensuite « après moi le déluge » !

Comment devraient agir les différentes administrations pour tenir leurs engagements?

Philippe Charlez : Les engagements de Joe Biden ne peuvent reposer sur la seule décarbonation technologique de l’énergie américaine. Ils passent d’abord et avant tout par une réduction de la consommation énergétique américaine. Le principal problème des Etats-Unis est la « gourmandise énergétique » de sa population qui consomme plus du double de la moyenne OCDE. Réduire cette consommation passe par une éducation de la population mais aussi de fortes restrictions notamment dans les transports via une augmentation significative du prix des carburants. Un sujet historiquement tabou dans un pays où le litre d’essence est 4 fois moins cher qu’en France et où se déplacer à faible coût représente un « droit génétique ». Biden osera-t-il franchir cette ligne rouge au nom du climat au risque de provoquer comme ce fut le cas en France un mouvement des gilets jaunes. Ce serait un très bon test pour apprécier la sincérité de ses engagements climatiques.

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Loïk Le Floch-Prigent : Si les Gafam et autres géants ont décidé d’aller dans la direction d’une diminution des émissions, l’administration n’aura plus qu’à suivre avec le programme de relance qui est en train de se décider à Washington. Nous ne devons pas regarder ce qui arrive aux USA avec notre prisme de République centralisée jacobine, les contre-pouvoirs sont  forts et les industriels très influents, en particulier dans le cadre du financement des campagnes électorales. Si  certaines entreprises se jettent à corps perdu dans la lutte pour le climat ce n’est pas comme le pensent certains idéologues nationaux pour « sauver la planète » mais pour avoir  des marges de manœuvre pour retrouver une position hégémonique que la Chine est en train de leur contester en étant devenu la « fabrique mondiale ». Le seul engagement pris par les USA est celui de maintenir « America First « et s’il faut passer par une transformation profonde de l’appareil industriel, ce sera fait. Dans le zèle permanent de professer la « verdeur » de certains investissements, il ne faut pas voir une conversion profonde à l’écologie ou une volonté de satisfaire Greta Thunberg, mais celle de faire des profits tout en se pliant à ce qui leur apparait comme la mode du moment. Le peuple américain a comme première préoccupation son bien propre et est loin de considérer comme important celui du reste du globe, la doctrine Wilson, celle de Roosevelt et bien d’autres peuvent être célébrées comme favorables à notre développement, mais elles ont, en priorité servi les intérêts américains.  

 


[1] Source des données : BP Statistical Review 2020

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