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Xavier Bettel, Sophie Wilmes, Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron et Angela Merkel avant le Conseil de l'Union européenne à Bruxelles le 17 juillet 2020.
Xavier Bettel, Sophie Wilmes, Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron et Angela Merkel avant le Conseil de l'Union européenne à Bruxelles le 17 juillet 2020.
©STEPHANIE LECOCQ / POOL / AFP

Défiance

A droite toute : l’étude de la Fondapol qui souligne le décalage grandissant entre les attentes des électeurs européens et la réalité de l’offre des partis

La Fondation pour l’innovation politique a publié une étude sur "La conversion des Européens aux valeurs de la droite". Un fossé semble se creuser entre les craintes des électeurs et les difficultés qu’éprouvent certains partis politiques à se positionner clairement sur des enjeux majeurs.

Victor Delage

Victor Delage

Victor Delage est Responsable des études à la Fondation pour l’innovation politique.

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Atlantico : Vous signez une note à la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) intitulée "La conversion des Européens aux valeurs de droite" où vous détaillez comment l’opinion européenne penche de plus en plus à droite. Quels indicateurs vous le montrent et quelles hypothèses faites-vous pour l’expliquer ?

Victor Delage : L’Europe penche clairement à droite. D’un point de vue électoral, des partis libéraux ou conservateurs sont à la tête de gouvernements ou de coalitions dans plus des trois quarts des États membres. Par ailleurs, une autre étude de la Fondation pour l’innovation politique[1] montre que lors des dernières élections européennes de 2019, l’électorat de droite (centre proeuropéen, droite proeuropéenne et droite populiste/extrême droite) a réuni 110 955 811 suffrages, 55,9 % des suffrages exprimés et 27,9 % du total des inscrits. C’est bien plus que l’électorat de gauche (gauche proeuropéenne, écologistes et gauche populiste/ extrême gauche), avec 67 941 204 suffrages, 34,2 % des suffrages exprimés et 17,1 % du total des inscrits.

Outre ces succès électoraux, l’inclination droitière des citoyens s’observe à travers le prisme de systèmes de valeurs. Dans les quatre démocraties étudiées (France, Allemagne, Italie et Royaume-Uni), la perception de l’immigration est dominée par un jugement négatif. Les Français (63 %) apparaissent comme les plus nombreux à souhaiter que leur pays se ferme davantage sur le plan migratoire. Dans les trois autres démocraties, Allemands (54 %), Italiens (54 %) et Britanniques (53 %) restent majoritairement réfractaires à l’ouverture. Notons que les sympathisants des partis de gauche sont plus nombreux à être « pro-fermeture » que « pro-ouverture ». L’hostilité que suscite l’islam, souvent associée à l’immigration par les citoyens, est également très élevée : en France, 62 % des citoyens estiment que l’islam représente une menace pour la République.  De tels résultats appuient l’hypothèse que la méfiance des Européens à l’égard de l’islam est multiforme et donne lieu à des conflits interculturels. S’ajoute à cela le terrorisme islamiste, la France étant le pays de plus touché de l’Union européenne : depuis les attentats commis par Mohammed Merah, le 11 mars 2012, 57 attentats islamistes ont coûté la vie à 294 personnes[2].

Cette inclination à droite se mesure également à travers l’adhésion des citoyens aux valeurs de l’économie de marché. La place dans l’opinion du libéralisme économique, défini ici comme la limitation du rôle de l’État dans l’économie et le renforcement de la liberté des entreprises, reçoit un soutien significatif. La confiance envers les petites et moyennes entreprises (PME) est très élevée (74 %) et celles-ci font même partie des institutions qui suscitent le plus de confiance. Si celle exprimée à l’égard des grandes entreprises est moindre, il est intéressant d’observer que la crise du coronavirus semble conduire à une prise de conscience de leur importance dans le tissu économique et social du pays. Ainsi, en février 2021, 45 % des Allemands font confiance aux grandes entreprises publiques (contre 40 % en février 2020) et 42 % aux grandes entreprises privées (contre 38 %). De même, la confiance des Français augmente de 4 points pour les grandes entreprises publiques (de 44 % en février 2020 à 48 % en février 2021). Ces résultats peuvent être mis en perspective avec la perception qu’ont les citoyens du système capitaliste, jugé perfectible mais qui n’est pas rejeté.

Soulignons que les valeurs de l’individualisme suscitent une vive adhésion. Plus de deux tiers des personnes interrogées (67 %) estiment en effet qu’« en faisant des efforts, chacun peut réussir ». Une importante majorité des répondants se situant à gauche (58 %) de l’échiquier politique abonde dans ce sens, même ils sont bien sûr plus nombreux à droite (71 %).

Y a-t-il un décalage entre l’offre politique et ce que les électeurs attendent ? Les élus ont-ils tendance à trop céder à des effets de mode auxquels ne cèdent pas forcément leurs électeurs ?

Les désordres en cours transforment en profondeur nos croyances individuelles. Or, ces dernières années, un fossé semble se creuser entre les craintes des électeurs et les difficultés qu’éprouvent certains partis politiques à se positionner clairement sur des enjeux majeurs, tels que le régalien, le sécuritaire ou encore la question identitaire. À l’opposée, en France, les débats politiques ainsi que le traitement de l’actualité par les médias, promeuvent des irréalités dans lesquelles les habitants des zones périphériques, qu’il s’agisse des zones rurales ou des villes petites et moyennes, ne se reconnaissent pas. C’est ce que Dominique Reynié qualifie d’« infidélité au réel »[3]. Ce sentiment d’être « laissé-pour-compte », que l’offre politique ne convient pas à combler, s’observe dans nos données : des quatre pays de l’enquête, la France est celui où la proportion des répondants déclarant ne pas savoir où se positionner sur l’échelle politique gauche-droite est la plus élevée. Ils sont 16 % au Royaume-Uni, 12 % en Italie, et seulement 9 % en Allemagne. Il s’agit pour l’essentiel d’individus qui se sont éloignés de la politique, estimant le plus souvent que la démocratie fonctionne mal.

La thématique de l’écologisme punitif illustre ce décalage[4]. Très présente dans l’espace publique[5], sa portée médiatique connaît en réalité de fortes limites de propagation au sein de l’opinion. Nos données montrent qu’en moyenne, en France, en Allemagne, en Italie et au Royaume Uni, plus de trois quarts des personnes interrogées (76 %) estiment que l’« on peut continuer à développer notre économie tout en préservant l’environnement pour les générations futures ». Ils sont 20 % à répondre que « si on veut préserver l’environnement pour les générations futures, on sera obligé de stopper la croissance économique » (4 % disent ne pas avoir d’avis). Durant la crise sanitaire, certains médias se sont fait l’écho de l’idée selon laquelle la décroissance gagnait en popularité dans les foyers confinés. C’est tout le contraire : en un an, le niveau de répondants favorables à un modèle de décroissance a baissé de 5 points au Royaume-Uni (passant de 25 % en février 2020 à 20 % en février 2021), de 3 points en Allemagne (de 25 % à 22 %) et d’un point en France (de 25 % à 24 %). En Italie, pays testé pour la première fois par le Baromètre de la confiance politique, seuls 13 % des citoyens se disent favorables à la décroissance.

Victor Delage est Responsable des études à la Fondation pour l’innovation politique



[1] Guillemette Lano et Raphaël Grelon, avec le concours de Victor Delage et Dominique Reynié, Élections européennes 2019. Le poids des électorats comparé au poids électoral des groupes parlementaires, Fondation pour l’innovation politique, juillet 2019, p. 3 (www.fondapol.org/etude/elections-europeennes-2019-le-poids-des-electorats-compare-au-poids-electoral-des-groupesparlementaires/).

[2] Dominique Reynié (dir.), Les attentats islamistes dans le monde 1979-2019, Fondation pour l’innovation politique, novembre 2019 (www.fondapol.org/etude/les-attentats-islamistes-dans-le-monde-1979-2019/).

[3] Entretien de Dominique Reynié avec Paul Sugy, « Notre démocratie ne survivra pas si nous ne savons pas répondre à la crise actuelle », Le Figaro, 9 juillet 2020 (https://www.lefigaro.fr/vox/societe/dominique-reynie-notre-democratie-ne-survivra-pas-si-nous-ne-savons-pas-repondre-a-la-crise-actuelle-20200709).

[4] Guillaume Bazot, Les coûts de la transition écologique, Fondation pour l’innovation politique, mai 2021 (https://www.fondapol.org/etude/les-couts-de-la-transition-ecologique/).

[5] Dominique Reynié (dir.), Tsunami dans un verre d'eau. Regard sur le vote Europe Écologie - Les Verts aux élections municipales 2014 et 2020 dans 41 villes de plus de 100.000 habitants, Fondation pour l’innovation politique, juillet 2020 (www.fondapol.org/etude/tsunami-dans-un-verre-deau/).

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