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Taxis en folie et vols gouvernementaux peu justifiés : ce que pourrait nous révéler un audit global des "menues" dépenses de la fonction publique

A l'image du voyage controversé de Manuel Valls à Berlin, les hauts fonctionnaires ont pris l'habitude de compenser des salaires en décalage avec leurs responsabilités et leurs qualifications par de petits (et parfois gros) avantages.

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Taxis en folie et vols gouvernementaux peu justifiés : ce que pourrait nous révéler un audit global des "menues" dépenses de la fonction publique

Manuel Valls assistant à la finale de Roland Garros. Crédit Reuters

Atlantico : Peut-on observer une évolution de la perception, de la part des hauts fonctionnaires sur leurs avantages, passant du simple avantage à une véritable logique de compensation ? 

Erik Neveu : Sans idéaliser un imaginaire âge d’or, on peut soutenir en s’appuyant sur les travaux de Delphine Dulong que les générations de haut-fonctionnaires passées par l’ENA jusqu’aux années soixante-dix avaient majoritairement intégré une vision qu’on pourrait appeler sacerdotale, ou plus modestement de service public de leur mission. Sans négliger l’idée d’une carrière gratifiante, ils se voyaient autant comme les serviteurs d’une modernisation de l’administration et de l’économie, en charge d’une idée de bien commun qui transcendait leur personne.

Le « Club Jean Moulin » des années soixante en témoigne. Ce modèle s’est graduellement brouillé à partir des années quatre-vingt avec ce qu’on a nommé le « tournant néo-libéral » qui questionne l’efficacité de l’Etat, le périmètre de son action. Ce qui pouvait être le levier d’une salubre sensibilité autocritique a produit une paradoxale méfiance anti-étatique au sein des générations nouvelles de haut-fonctionnaires, moins disposés à s’identifier au (très relatif !) ascétisme d’un clergé de la chose publique. Dans le même temps rémunérations et gratifications (golden hand-shake, stock options) des dirigeants de grandes entreprises se sont envolées, le prestige symbolique du « public » s’est affaissé. Les normes de comparaison en furent bouleversées.

 

William Genieys : Historiquement, les hauts fonctionnaires ont des avantages liés à leur statut et à leur carrière (retraite, stabilité de l'emploi, avancement de la carrière) ainsi qu'un certain nombre d'avantages liés à l'exercice de hautes fonction de l'Etat. La grille traditionnelle de rémunérations de nos hauts fonctionnaires étaient ainsi très différentes de leurs collègues du privé. En contrepartie, il existait des avantages symboliques pour incarner la puissance de l'Etat français, comme sous De Gaulle notamment. La faiblesse des rémunérations étaient comblée par ce type d'avantages et une reconnaissance au sein de la société. Le haut fonctionnaire (préfet ou directeur d'une grosse administration par exemple) était reconnu comme quelqu'un de puissant, incarnant l'intérêt général. Les années 1980, avec l'amorce progressive de la mondialisation et le début de certaines crises économiques, ont vu ces avantages symboliques reculer. Les carrières dans le privé connaissaient alors une explosion des rémunérations, quand la grille des salaires du public n'évoluait pas. 

Il existait dans ces années une frontière poreuse entre public et privé, avec un système d'aller retour qui permettait à de nombreuses personnes de varier leurs expériences et de connaître des salaires beaucoup plus importants dans le privé. Ce système portait le nom de "pantouflage". Des gens ayant fait le choix de carrières faiblement rémunérées pouvaient, à un moment de leur vie, endosser des rôles importants et connaître des salaires importants. 

Enfin, un des avantages et une spécificité du système français réside dans le fait que certains étudiants, dès leur réussité à un concours (Polytechnique, ENA ou ENS) deviennent des agents de l'Etat, et sont rémunérés par l'Etat, celui-ci payant en plus leur formation. C'est unique au monde. Tel un mandarin chinois de l'Empire Ming, un jeune était élevé par l'Etat, payé par l'Etat puis travaillait pour l'Etat. Ces jeunes, une fois diplomés, doivent plusieurs années à l'Etat. Aujourd'hui, de plus en plus de ces jeunes souhaitent racheter ces années pour aller plus rapidement dans le privé. 

Aujourd'hui, on note soit une recherche de compensation "normalisée", en allant plus rapidement dans le privé ; soit une recherche de compensation "détournée", condamnable, que l'on a pu lire dans la presse. 

 

Comment les hauts-fonctionnaires se perçoivent-ils, disposant d'un salaire "moindre" pour un niveau de qualification très élevé ? Quelles sont les influences et les ressorts de cette "culture de compensation" ? 

Erik Neveu : Au premier chef le "pantouflage" qui faisant circuler de la haute-fonction publique aux directions d’entreprises et parfois aux cabinets ministériels crée une transparence des écarts de rémunération. Peut-on s’étonner que dans un monde où l’excellence humaine et professionnelle sont censées se mesurer aux critères de la « Rolex à cinquante ans » et du binôme salaire-patrimoine, les dirigeants de l’administration comparent (défavorablement) leurs rémunérations à d’autres ? A mesure aussi que s’érode jusque chez les Enarques la croyance en une légitimité, une efficacité singulière de l’action publique au service de grands idéaux, c’est aussi un aristocratisme des grands serviteurs de l’Etat, avec sa part de retenue devant l’argent, qui se défait. Le « New Public Management » a importé dans les services publics des modèles du privé. En faire le bilan est complexe. Il a pu secouer les routines de fonctionnement pour plus d’efficacité. Il a introduit une pratique pathologique de l’évaluation qui fait agir pour et sur les statistiques et non pour le service du public. Il a aussi légitimé une attente de récompenses monétaires pour toute performance (l’inverse ne jouant d’ailleurs pas...) d’autant plus forte qu’on est haut placé.

 

William Genieys : Le salaire moindre est connu de tous les gens qui sont formés par les grandes écoles ou qui passent par les grands corps de formation. Ces individus connaissent également très bien le dispositif de prime, lié à certaines fonctions, dont on peut bénéficier dans la carrière de haut fonctionnaire ; et connaissent les moyens de passer dans le privé, s'appuyant sur des expertises et un réseau. Ces salaires moindres, pour une dose de travail, allant de 12 à 15 heures de travail par jour, 6 à 7 jours par semaine, seront ainsi compensés -c'est une possibilité- à un moment de la carrière. 

La compensation est une tolérance, qui existe depuis très longtemps. Je pense qu'il y a deux élements importants. La publicité sur les salaires dans le secteur privé est important et de notoriété publique. Aujourd'hui, la réussite ne passe plus par le pouvoir symlbolique de l'Etat. Deuxièmement, après de nombreux allers retours privé public, on peut faire l'hypothèse que certains individus ont ramené une certaine culture et ont utilisé des pratiques et des réflexes du privé, s'émancipant de la culture de l'intérêt général et de restrictions budgétaires. Pour le dire autrement, la France a les inconvénients du "revolving doors" américain. Outre Atlantique, on observe une frontière très poreuse pour faire des allers retours et extrémement ferme idéologiquement. 

 

 
Commentaires

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  • Par lexxis - 10/06/2015 - 09:21 - Signaler un abus LE CONFLIT D'INTERETS, CHANCRE DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE

    Manifestement, il a échappé quelque chose d'important à cet article, C'est qu'en quelques décennies à peine, les fonctionnaires ont investi la classe politique au point qu'ils ont quasiment partout pris le contrôle de l'Etat ou des collectivités qu'ils devaient normalement servir. Il s'agit là d'un de ces innombrables conflits d'intérêts à la française qui constituent l'un des chancres majeurs de notre République. Mas bien sûr, on reste extrêmement discret sur ce point dans les classes dirigeantes et l'appareil médiatique, on ne va quand même pas scier la branche sur laquelle on est si bien assis!

  • Par luxyluxy - 10/06/2015 - 11:40 - Signaler un abus reforme de l'ena

    comme le dit fort bien lexxis,la quasi confiscation par l'ena de l'exercice du pouvoir politique ne semble pas avoir emu outre mesure les contributeurs ,le pb de l'enarchie et de la fonction publique en general sont: absence de risque, absence d' evaluation ,absence de sanction c'est pourquoi tte reforme de ce pays passera inevitablement ,tot ou tard , par la reforme du statut de la fonction publique ,et la reforme particuliere du statut de l'ena reforme 1 :le statut des fonctionnaires est aligné sur le statut des entreprises privées (avec licenciement a la clé si faute grave ou crise economique) , avec une exception pour la justice (troisieme pouvoir) reforme 2 : (et corollaire de la reforme 1) tt fonctionnaire briguant un mandat politique n'aura aucune certitude d'etre reintegré dans son poste evidemment ,en france ,c'est un reve...

  • Par vangog - 10/06/2015 - 17:52 - Signaler un abus La France a besoin d'un grand coup de balai!

    Les patriotes feront le ménage chez les corrompus de la République, depuis les années 80, soit depuis que les socialo-communistes ont diffusé leur vision clientéliste et corrompue de la pratique étatique: dehors, tous ces nobliaux gauchistes, la France ne s'en portera que mieux!

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William Genieys

William Genieys est politologue et sociologue. Il est directeur de recherche CNRS au Centre d’études politique de l’Europe latine (CEPEL) et directeur d’un master 2 recherche bilingue à l’Université Montpellier 1 : Comparative Politics & Policy / Politique et action publique comparée.

Il est l'auteur de Sociologie politique des élites (Armand Colin, 2011), de L'élite politique de l'Etat (Les Presses de Science Po, 2008) et de The new custodians of the State : programmatic elites in french society (Transaction publishers, 2010).

Il a reçu le prix d’Excellence Scientifique de la Fondation Mattéi Dogan et  Association Française de Science Politique 2013.

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Erik Neveu

Erik Neveu est un sociologue et politiste français, professeur des universités agrégé en science politique et enseigne à Sciences Po Rennes.

Il est l'auteur de l'ouvrage "Sociologie politique des problèmes publiques".

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