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© Essa Ahmed / AFP
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Géopolitico-scanner

L’horreur de la guerre au Yémen, ou le deux poids deux mesures des Occidentaux qui sanctionnent Russie et Iran… mais laissent tout passer aux Saoudiens ou aux Pakistanais !

Publié le 09 novembre 2018
Au moment où le Congrès américain vote des sanctions contre la Russie (au motif de son « ingérence » dans l’élection présidentielle américaines) et où Washington rétablit les sanctions contre l’Iran, les massacres commis par l’Arabie saoudite au Yémen n’ont déclenché aucune sanction américaine contre l’Arabie saoudite.
Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est...
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Alexandre Del Valle
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Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est...
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Au moment où le Congrès américain vote des sanctions contre la Russie (au motif de son « ingérence » dans l’élection présidentielle américaines) et où Washington rétablit les sanctions contre l’Iran, les massacres commis par l’Arabie saoudite au Yémen n’ont déclenché aucune sanction américaine contre l’Arabie saoudite.

Pas plus que le financement du salafisme international subversif par Ryad et sa « Ligue islamique mondiale pourtant épinglée par le Trésor américain qui estime à 70 milliards d’euros l’argent alloué au prosélytisme wahhabite dans le monde par la monarchie saoudienne depuis 40 ans… Même l’implication prouvée de milieux saoudiens officiels dans les attentats du 11 septembre n’ont pas endommagé la relation américano-saoudienne, comme l’a justement déploré le chercheur de la Rand Corporation Laurent Murawiec lui-même pourtant très philo-conservateur américain. 

A la différence de la guerre civile en Ukraine, dont les morts ont été attribués aux seuls Russes alors que les torts sont partagés avec les nationalistes ukrainiens, et contrairement au dossier syrien, où l’on attribue le carnage au régime de Damas sans jamais dire que la moitié des centaines de milliers de mort est le fait des rebelles/jihadistes, parfois soutenus par les Occidentaux, le désastre humanitaire au Yémen est traité par les médias et responsables occidentaux de façon étonnamment plus prudente. Indépendamment du scandale de l’assassinat barbare du Jamal Khashoggi, découpé en morceaux par les services saoudiens dans le consulat saoudien d’Istanbul, qui a déclenché une indignation planétaire mais qui n’a débouché sur aucune sanction, seul un moralisme à deux vitesses peut expliquer la mansuétude des Occidentaux envers « l’allié » saoudien. Un « étrange allié » qui a co-créé Al-Qaïda, diffusé le virus idéologique du salafisme partout dans le monde; qui a été impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 ; qui persécute ses minorités (chrétiens, chiites, etc), athées et « apostats », pratique pendaisons, lapidations et décapitations, mais qui demeure toujours impuni. 

Retour sur la catastrophe de la guerre civile du Yémen 

Fidèles à leurs diplomatie moraliste fondée sur le « deux poids deux mesures », les Occidentaux n’ont même pas songé à lancer des sanctions économiques et diplomatiques contre Riyad, dont le prince-héritier réputé éclairé » Mohamed Ben Salmane, est directement responsable de la mort de milliers de civils avec sa guerre folle et contre-productive au Yémen qui n’a fait que renforcer la présence iranienne jadis résiduelle. Il est intéressant de dresser un bilan de la situation yéménite au moment même où les Occidentaux somment la Russie et le régime syrien de ne pas bombarder les rebelles jihadistes sunnites syriens à Idlib pour « éviter une catastrophe » humanitaire. Une « catastrophe humanitaire » dont ils se soucient guère au Yémen…

Un récent rapport du Conseil des Droits de l’Homme (HRC, 17 août 2018) dresse un constat accablant du « travail » de la coalition menée par l’Arabie Saoudite et ses alliés (Emiratis, égyptiens, mercenaires pakistanais, etc) au Yémen. Entre l’entrée en scène, en mars 2015 de l’Arabie Saoudite, venue prêter main forte au gouvernement (sunnite pro-Frères musulmans) contre les rebelles (chiites pro-Iraniens) dits « houthis », et le 30 juin 2018, la coalition menée par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis a mené environ 18 000 raids aériens, chaque attaque aérienne pouvant compter jusqu’à une vingtaine de frappes. Sur 6 575 civils tués depuis le début du conflit (les chiffres réels pourraient être en réalité bien plus élevés), au moins 4 300 sont attribués aux frappes de la coalition saoudienne soit deux tiers des victimes. Faisant fi des lois humanitaires internationales, la coalition a frappé sans discrimination infrastructures médicales, pédagogiques, culturelles et religieuses, parfois jusqu’à leur destruction complète, forfaits qui ont déclenché des indignations et résolutions occidentalo-onusiennes sans précédent dans le cas syrien. Des rassemblements civils (mariages, enterrements, ...), des marchés, des zones résidentielles ont été touchées à plusieurs reprises, avec comme résultat des pertes civiles massives. Même des infrastructures comme celles de Médecins sans Frontières n’ont pas été épargnées, alors que leurs emplacements avaient été communiqués à la coalition, faisant partie d’une « no-strike list » (liste d’objets à éviter) systématiquement ignorée. Ainsi un centre de traitement du choléra a été frappé le 11 juin 2018, alors que les coordonnées du site avaient été données à douze reprises. Cet assaut indiscriminé contre des « objets » pourtant protégés par la loi internationale et le nombre de blessés et tués dans la population civile ont amené le HRC à s’interroger sur la façon dont la coalition opère au Yémen. Sans information sur le processus de ciblage fourni par les Saoudiens, le Groupe des Experts sur le Yémen (mis sur pied fin 2017 par les Nations Unies) a dû baser ses observations sur l’analyse du résultat des frappes aériennes, et déplore l’absence total de respect du principe de distinction, des problèmes dans la façon dont les cibles militaires sont définies et sélectionnées, puis se questionne sur l’efficacité des « estimations de proportionnalité », entre autres. Le Groupe constate ainsi des « double frappes » rapprochées dans le temps, la deuxième salve frappant alors les équipes médicales venues en réponse à la première. En plus des frappes aveugles faisant de nombreuses victimes parmi les enfants, on recense une augmentation inquiétante du nombre d’enfants enrolés dans les combats, en majorité par les rebelles Houthis et dans une moindre mesure par la coalition. D’après le Groupe des Experts sur le Yémen, le Gouvernement du Yémen, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite sont « coupables de violation des droits de l’homme, y compris de disparitions forcées », apparentées à des crimes de guerre tels que viols, traitements dégradants et cruels, tortures et outrages à la dignité humaine. 

Désastre humanitaire

Avant le conflit, le Yémen importait 90% de sa nourriture, carburant et matériel médical. L’économie est en berne avec une population paralysée et des blocus à répétition imposés par l’Arabie Saoudite sous couvert d’un embargo sur les armes qui ont débouché sur une famine massive et même une pénurie mortelle d’eau potable. Le 6 novembre 2017, en représailles contre les rebelles houthis qui avaient tiré plusieurs missiles sur l’Arabie Saoudite, un embargo fut imposé sur toutes les frontières du Yémen : la nourriture, le carburant et même l’aide humanitaire ont été interdits sur le territoire yéméniste. Le rapport du HRC révèle que les premières cargaisons de nourriture ne parvinrent à Hodeydah que le 26 novembre, et le premier cargo de carburant  le 22 décembre. La famine aurait déjà fait 50 000 morts parmi les enfants, et en avril 2018 on comptait 8,4 millions de personnes au bord de la famine. Un rapport des Nations Unies alerte sur le sort de plus de 22 millions de yéménites nécessitant une aide humanitaire, urgente pour 11 millions d’entre eux, sur une population totale de 29 millions. Système de santé en miettes, situation sanitaire désastreuse et pénurie d’eau favorisent la propagation du choléra, avec la plus grande épidémie de ces dernières années en 2017. Un yéménite sur 200 est infecté, et au plus fort de l’épidémie, on recensait 5 000 nouveaux cas par jours. En août 2017, la Croix-Rouge Internationale estimait à 2 000 le nombre de décès dus au choléra et en décembre 2017, plus d’un million de personnes étaient infectées. La diphtérie se propage également. Avec un manque de matériel et un personnel médical qui n’a plus été payé depuis longtemps, la Croix-Rouge recense encore que 25 % de patients sous dialyse meurent chaque année depuis le début du conflit. Malgré l’urgence de permettre une circulation de l’aide humanitaire et des produits de première nécessité, le processus d’autorisation de la coalition sur toutes les entrées au Yémen prend parfois plusieurs semaines, avec des articles interdits arbitrairement et sans qu’une liste des interdictions ne soit communiquée qui pourrait faciliter la tâche. 

Une récente et timide prise de conscience

Certes, depuis quelques semaines, et depuis l‘affaire Khashoggi, nombre de voix occidentales y compris américaines et même trumpistes se sont élevées et ont exigé de la coalition saoudienne la fin des bombardements aveugles au Yémen. Mais la prise de conscience qui n’est pas assortie de la moindre sanction à la différence des cas russes, iraniens et syriens, n’a débouché sur rien de concret et n’a aucunement impressionné ni fait plier les Saoud. Pourtant, en avril 2016 déjà, l’Assemblée Générale du Conseil de Sécurité rendait ses observations sur les frappes saoudiennes contre des écoles et de  hôpitaux, ainsi que le sort des enfants tués dans les raids ou enrôlés dans des combats. Le rapport comportait en annexe la liste des « parties recrutant ou utilisant des enfants, tuant ou blessant des enfants, commettant des viols et autres formes de violences sexuelles contre des enfants, ou perpétrant des attaques contre des écoles et/ou hôpitaux  en situation de conflits armés » pour une série de pays. Pourtant, un mois après le rapport, un addendum était publié mentionnant seulement que « la coalition menée par l’Arabie-Saoudite » avait été retirée de la liste en question concernant le Yémen, sans explication qui justifie ce retrait. Le rapport d’août  2018 ne fait que confirmer ceux de 2016 mais on attend encore une condamnation ferme de la « communauté internationale » similaire à celle formulée contre la Russie pour son intervention en Syrie. Le Council on Foreign Affairs, une organisation américaine non-partisane, pointe la résistance des 47 pays membres du HRC à se prononcer de façon ferme sur la guerre saoudienne au Yémen de peur que cela soit assimilé à une façon d’accuser indirectement les Etats-Unis de crimes de guerre. La « guerre diplomatique » menée par l’Arabie Saoudite pour étouffer les enquêtes et condamnations internationales semble pourtant perdre de ses effets, surtout depuis l’affaire Khashoggi qui a été très préjudiciable au Prince MBS subitement tombé de son pied d’estalles. L’Arabie Saoudite est certes un allié crucial pour Washington, mais sur le plan purement stratégique, la guerre au Yémen s’avère être un fiasco complet pour les Américains eux-mêmes. En effet, si l’on sait que les Etats-Unis combattent intensément Al-Qaïda au Yémen, l’une des bases majeure de l’organisation qui a tué 3000 Américains et dont le Yémen est la base-arrière avec la zone Af-Pak puis le pays d’origine des Ben Laden, la guerre saoudienne au Yémen qui vise les forces chiites-houthistes a été profitable à Al-Qaïda qui a scellé une sorte de nouvelle alliance tacite avec les Saoud face aux ennemis chiites-pro-iraniens communs aux jihadistes sunnites, aux Frères musulmans yéménites et aux Saoud wahhabites. Très mauvaise pour les milieux anti-terroristes américain, on sait (tel que l’a révélé une dépêche de l’Associated Press) que l’Arabie Saoudite, « allié  de l’Occident contre le jihadisme », a recruté au Yémen plus d’une centaines de combattants d’Al-Qaïda puis indirectement financé la branche terroriste en payant pour qu’ils quittent certaines zones sans livrer bataille, les laissant partir parfois avec des armes dans d’autres zones du pays hors contrôles devenues des bases-arrières épargnées. Ce renflouement d’Al-Qaïda, dont les rangs aux Yémen ont grossi pendant le conflit alors que l’Arabie Saoudite prétendait les combattre, et alors que les Américains sont actifs contre le terrorisme au Yémen depuis dix-huit ans, est un sérieux revers.  

Ruse de la géopolitique, si l’intervention saoudienne avait initialement pour but de réhabiliter le gouvernement yéménite sunnite pro-frère-musulman et pro-saoudien et d’’empêcher que l’Iran n’assoie son influence sur le territoire à travers son aide avec les rebelles chiites houthis, la radicalisation du conflit et la nécessité pour les Houthis de se défendre face aux bombardements aveugles saoudiens et face à l’embargo n’ont fait que mettre bien plus qu’avant les Houthis dans les mains des Iraniens, qui se posent en « sauveurs » des « opprimés » (« mustadhafin ») chiites-zaidites du Yémen et d’ailleurs « persécutés par les sunnites »... Auparavant, les Américains avaient apporté leur soutien à l’Arabie Saoudite pour contrer tout autant l’Iran chiite expansionnistes que l’AQPA (Al Qaïda dans la Péninsule arabique). Aujourd’hui, cette dernière a les coudées franches et prospère de plus belle. 

Une intervention saoudienne tournée « contre l’Iran » en réalité totalement contre-productive

Trois ans après l’entrée en action de la coalition, force est de constater – comme commencent à le faire les Américains – que le conflit n’a fait que renforcer l’influence iranienne au Yémen. Téhéran, ses milices du Hezbollah international, ses pasdarans et espions supervisés par les légions Al-Qods et les services du général iranien Suleymani n’y ont jamais été aussi présents. En effet les Houthis dépendent de plus en plus de l’armement fourni par l’Iran, et celui-ci en échange jouit d’une porte d’entrée nouvelle au Yémen. Et à ceux qui affirment que cela était déjà le cas depuis longtemps on peut répondre que tous les experts du dossier affirment le contraire. La présence stratégique iranienne au Yémen est récente et elle résulte du fait que l’Arabie saoudite et ses alliés ont très mal et brutalement géré leur intervention mal préparée, mal plannifiée et très mal exécutée par des troupes saoudiennes très peu professionnelles. De ce point de vue, les Emirats, qui mènent leur propre jeu au Sud, ont agi avec bien plus de finesse que les Saoud. Les rebelles houthis pourraient donc devenir la version yéménite du Hezbollah, dont ils copient le discours et les slogans. Si le Prince Ben Salmane voulait endiguer l’Iran au Yémen, de l’avis de tous les connaisseurs du dossier, il a obtenu le résultat exactement contraire… Et les stratèges israéliens et américains le savent pertinemment et le déplorent en sous-main. Le ressentiment à l’égard des Saoudiens (et des Américains) s’accroît de jour en jour au Yémen, minant déjà les possibilités de stabilisation du pays si le conflit prenait fin. ET loin de lâcher les rebelles houthistes pour faire lever l’embargo et stopper les bombardements aériens aveugles, la population yéménites de l’Ouest tend au contraire à se rallier de plus en plus à la cause des houthistes dans ce qui ressemble de plus en plus à une « résistance » populaire face à la domination sunnite. La chose est d’autant plus stupide que durant des décennies, les chiites-zaïdites yémenites, très éloignés du chiisme duodécimain iranien et très proche du sunnisme, furent proches des Saoudiens ! 

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