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Un point fondamental du phénomène de la radicalisation : la perception du hasard
Publié le 19 mai 2019
Gérald Bronner publie "Déchéance de rationalité" chez Grasset. Ce livre propose de comprendre notre impuissance contemporaine face à ce que beaucoup appellent la post truth society. Gérald Bronner a rencontré les jeunes du premier centre de "déradicalisation" français à Beaumont-en-Véron. Comment « rendre à la raison » de jeunes gens qui ne sont pas malades en général, mais fanatiques ? Extrait 2/2.
Gérald Bronner est sociologue, spécialiste des questions relatives aux peurs collectives. Il est membre de l'Académie des technologies, et enseigne à l'université Paris 7.Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont les plus récents sont : L&...
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Gérald Bronner est sociologue, spécialiste des questions relatives aux peurs collectives. Il est membre de l'Académie des technologies, et enseigne à l'université Paris 7.Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont les plus récents sont : L&...
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Gérald Bronner publie "Déchéance de rationalité" chez Grasset. Ce livre propose de comprendre notre impuissance contemporaine face à ce que beaucoup appellent la post truth society. Gérald Bronner a rencontré les jeunes du premier centre de "déradicalisation" français à Beaumont-en-Véron. Comment « rendre à la raison » de jeunes gens qui ne sont pas malades en général, mais fanatiques ? Extrait 2/2.

Il s'agissait , par ces illustrations, d’approcher un point fondamental du phénomène de la croyance en général et de la radicalisation en particulier : la perception du hasard.

Mais il fallait le faire avec beaucoup de prudence, en affaiblissant progressivement les préventions qu’ils pouvaient avoir sur ces questions. C’est bien simple, à peine prononçais-je le mot de « hasard » qu’ils entonnaient à l’unisson le même refrain : « Mais, monsieur, le hasard ça n’existe pas ! » Il se trouve que de nombreux témoi- gnages soulignent que ceux qui entrent dans un cycle de croyances extrêmes le font parfois parce qu’ils sont frappés par une coïncidence, un événement heureux ou malheureux, qu’ils interprètent comme une injonction qui leur serait faite de s’engager plus avant dans leur foi. C’est précisément parce qu’ils vont lire certains de ces événements comme signifiants, c’est-à-dire comme ne pouvant être attribués au hasard, que ces individus vont basculer dans la radicalité. Une fois fait, ils se trouveront en position d’attente cognitive et liront les coïncidences les plus anodines comme des signes d’encouragement. Trois feux qui deviennent verts à leur passage, un oiseau blanc dans le ciel… l’univers tout entier se met à leur parler. Ces individus ressentiront parfois ces événements comme des injonctions à s’engager. S’ils ne le font pas, pensent-ils, alors qu’ils ont été les témoins pri- vilégiés d’un encouragement de ce genre, ils se montre- ront indignes du présent qui leur a été fait. L’impression d’avoir contracté une dette sera d’autant plus forte que l’événement en question aura été heureux. C’est dans ce cadre, par exemple, qu’il faut comprendre la radica- lisation de Majid, un individu incarcéré en France pour ses accointances avec Al-Qaïda et qu’a pu interviewer le chercheur Farhad Khosrokhavar : « J’ai eu un accident de voiture dans des circonstances assez compliquées. J’ai appelé Dieu à mon aide. J’ai promis d’arrêter de faire ce qui n’était pas halal. J’ai donc fait un pacte avec le Seigneur : je reviens dans le droit chemin et Il me sort de cette situation. »

C’est aussi dans ce sens que vont les confessions que Mohamed Merah, l’auteur (entre autres) du massacre dans l’école juive Ozar Hatorah, livre au négociateur du Raid alors qu’il est cerné dans son appartement du quartier de la Côte Pavée à Toulouse. Avant l’assaut final à la suite duquel il trouvera la mort, il explique que sa reconversion à l’islam date du 18 février 2008 précisément. Ce jour-là, raconte-t-il, on le sort de sa cellule, où il purge une peine de dix-huit mois, pour l’interroger sur une affaire en cours : « C’est là que j’ai invoqué Allah en arrivant à la gendarmerie, je lui ai demandé de m’aider. J’ai vu que les gendarmes étaient à côté de leurs pompes. Ça a été une preuve d’Allah. Depuis ce jour-là, le 18 février 2008, je me suis converti sérieusement à la religion et j’ai toujours été assidu dans mes prières. »

Quelquefois, cette radicalisation relève d’un effet de dévoilement qui n’implique pas directement la vie de l’apprenti extrémiste, mais suscite chez lui le sentiment qu’une vérité incorruptible vient de lui être révélée. L’un d’entre eux, par exemple, peut penser décrypter des vérités cachées dans les livres sacrés, il peut encore être affecté par la mort d’un proche et prendre pleine- ment conscience de la finitude de la vie, il peut enfin être frappé par un événement international (par exemple, l’annulation des élections en Algérie alors que le FIS – Front islamique du salut – était en passe de prendre  le pouvoir) qui lui révèle ce qu’il croit être un complot généralisé contre les musulmans. En réalité, ces événements fondateurs dans la fanatisation d’un esprit sont la plupart du temps précédés d’une montée en puissance progressive d’idées extrémistes. Il arrive fréquemment que ces deux processus soient encapsulés. L’abandon inconditionnel à une idée nécessite une sorte de cataly- seur cognitif, un rôle que remplit précisément l’effet de dévoilement, le sentiment d’une révélation qu’autorise une dérégulation forte de la perception du hasard. On en a d’ailleurs des exemples qui ne ressortissent pas à l’isla- misme radical. Ainsi, Thierry Huguenin, miraculé des massacres de la secte de l’Ordre du Temple solaire qui firent soixante morts entre 1994 et 1995, narre-t-il son processus de radicalisation d’une façon assez similaire (il quitta la secte juste à temps pour lui survivre et écrire un livre de témoignage). Dans son enfance, Huguenin vou- lait devenir pasteur, puis missionnaire laïque. Contrarié dans sa vocation, il choisit le métier de prothésiste den- taire qui ne l’intéressait pas du tout. Désespéré par sa vie professionnelle, il aspire à la recherche spirituelle mais ne sait où chercher. Son réflexe ressemble alors à celui de beaucoup d’autres : il fait feu de tout bois, lit des livres, assiste à des conférences. Au cours de l’une d’elles, explique-t-il, le conférencier propose une réflexion pour « ouvrir les portes de l’esprit » des auditeurs. Huguenin a alors le sentiment que ce conférencier le fixe et l’in- vite du regard à prendre la parole et à faire état, devant l’assistance, de ses réflexions ésotériques. Impressionné d’abord, puis, prenant confiance, il cède au conférencier et explique sa quête spirituelle. Il s’entend dire qu’il va, dans un avenir proche, faire preuve d’une « grande activité spirituelle » et rencontrer des « personnages importants ». Cette déclaration ébranle Huguenin, il l’a attendue toute sa vie. Le conférencier vient de mettre  le doigt sur ce qui lui paraît être son destin. Peu de temps après, il fait une très mauvaise rencontre, celle de Jo Di Mambro, le leader de la secte de l’Ordre du Temple solaire. Huguenin insiste dans son récit sur le fait que, pour lui, le destin est une réalité concrète, la vie a un sens et « le hasard n’existe pas ». Il est persuadé que les épreuves qu’il a traversées avant de rencontrer Jo Di Mambro ont un sens : « Mais je sais que ça ne suffit pas et que je dois également me mettre en situation d’entendre la réponse. D’où viendra-t-elle ? De nouveau, je suis à l’écoute. » C’est cette disponibilité mentale qui va conduire Thierry Huguenin de Charybde en Scylla, pour quinze longues années dans les filets d’une secte particulièrement dangereuse. Lorsque la quête de Thierry Huguenin  rencontre  le  discours  de  Jo Di Mambro, le premier a le sentiment que tout cela ne peut être fortuit, que c’est tout simplement une « révélation ».

Ces jeunes gens que j’avais devant moi ne croyaient donc pas aux coïncidences et plutôt que d’argumenter contre eux, je devais leur faire trouver les ressources en eux-mêmes pour comprendre que, parfois, une explication fondée sur le hasard est plus satisfaisante qu’une théorie fondée sur une entité supérieure. Pour en arriver là, je devais éviter tous les exemples qui pouvaient avoir une connotation religieuse. Ce qu’il fallait toucher, c’est l’invariant cognitif qui est à l’œuvre dans cette dérégu- lation du hasard sans perturber la variable culturelle qui lui donne sa forme si spécifique. Pour commencer sur ce sujet en mobilisant des exemples visuels, ce qui était plus simple pour eux, j’avais opté pour les paréidolies. Mais là encore, le terrain était miné, nombre de paréidolies sont religieuses. Ainsi, un simple toast grillé présentant soi-disant la figure de la Vierge Marie avait-il trouvé acquéreur pour 24 000 dollars sur eBay. L’islam, quoiqu’il interdise la représentation de Dieu, pouvait aussi avoir ses paréidolies, ainsi trouvait-on facilement des individus montrant des objets du quotidien marqués de ce qu’ils croyaient être le nom d’Allah.

Extrait de "Déchéance de rationnalité", de Gérald Bronner, publié chez Grasset

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