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THÉÂTRE : "Orphée" de Jean Cocteau, quand Orphée s'amuse, et nous, pas mal !

Publié le 06 mars 2019
Anne-Claude Ambroise-Rendu pour Culture-Tops
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Anne-Claude Ambroise-Rendu est chroniqueuse pour Culture-Tops. Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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THÉÂTRE

Orphée

de Jean Cocteau

mise en scène: CÉSAR DUMINIL, ASSISTANT CLARK RANAIVO

avec: CÉSAR DUMINIL (ORPHÉE), JOSÉPHINE THOBY (EURYDICE), JÉRÉMIE CHANAS (HEURTEBISE), UGO PACITTO (RAPHAËL / GREFFIER), YACINE BENYACOUB (AZRAËL / COMMISSAIRE) WILLIAM LOTTIAUX (LA MORT)

INFORMATIONS 

THÉÂTRE Le  Lucernaire, 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris

Jusqu'AU 24 mars, du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 15h.

Réservations : 01 45 44 57 34

https://web.digitick.com/orphee-theatre-contemporain-css5-lelucernaire-pg51-ei643825.html

RECOMMANDATION  :BON

THÈME

Orphée, poète critiqué et contesté, vit avec Eurydice un mariage orageux sous le regard d’un cheval blanc qui « fait des phrases ». Ancienne bacchante ayant déserté son sacerdoce pour suivre Orphée, Eurydice meurt empoisonnée par les bacchantes. Désespéré Orphée, sur le conseil d’Heurtebise, un ange attentionné, part à sa recherche en « traversant le miroir ». Il obtient le droit de ramener son épouse des enfers à la condition de ne plus jamais la regarder. Evidemment il n’y parvient pas - et peut-être même n’essaye-t-il pas vraiment - et Eurydice meurt une deuxième fois, tandis qu’Orphée est lynché par une meute de bacchantes déchaînées qui lui coupent la tête et déchiquètent son corps. Suite à un retournement brutal de l’opinion le poète, réhabilité, fait l’objet d’un hommage public. Le buste exposé pour la circonstance est fabriqué avec la tête réelle du défunt.

POINTS FORTS 

Cette tragicomédie « en un acte et un intervalle » réactualise et revitalise un mythe qui a inspiré des centaines et peut-être des milliers d’oeuvres.

- On saluera une mise en scène astucieuse et inventive. Au sein d’un décor peint, d’inspiration antique et très en phase avec l’univers graphique de Cocteau, le déplacement des acteurs et l’organisation des scènes partagent l’espace en deux : coté cour, l’espace familier et profane, celui où on mange, se querelle, bref où on vit ; coté jardin (et ici du miroir) l’espace du sacré, de l’empoisonnement, de la mort et accès aux enfers.

- Un écran, des personnages au comique accentué, quelques pas de danse, une musique éclectique, de jolis costumes blancs ou grèges, le magnifique manteau d’une mort rigoureuse et facétieuse à la fois et superbement campée par un très bon comédien (William Lottiaux), tout ceci fait que l’on s’amuse beaucoup avec des comédiens qui eux-mêmes ont l’air de s’amuser.

- Le commissaire est lui aussi incarné par un excellent comédien (Yacine Benyacoub).

POINTS FAIBLES 

Il n’y en a que deux mais ils ne sont pas négligeables :

- La distribution charmante mais inégale d’abord même si, au total, la maladresse des jeunes acteurs qui sont en train de roder leur jeu, sied à ce texte alerte et grave à la fois.

- Le texte n’est pas, il faut bien le dire, la meilleure pièce de Jean Cocteau. On y retrouve l’atmosphère onirique du poète, ses thèmes habituels (l’invisibilité créatrice, la traversée du miroir, la porosité des frontières entre l’imaginaire et le réel, le jugement dernier), sa fantaisie, sans être emporté par l’intensité du texte. Il est vrai que ces thèmes ne sont pas encore habituels en 1926 et qu’il y a dans le Cocteau de cette période les promesses du Cocteau cinéaste de l’après guerre.

EN DEUX MOTS 

Cocteau décentre le thème originel de la mythologie pour construire, en s’amusant, sa propre cosmogonie. Les querelles du couple disent assez que ce n’est pas l’intensité de l’amour d’Orphée pour Eurydice qui concentre son attention mais la question de la création (c’est le cheval qui fournit à Orphée la phrase qu’il soumet au concours de poésie), du succès et de la postérité d’une oeuvre et de son auteur. 

Pourtant, l’insistance mise ici sur la magie, sur la fantaisie de la pièce – le maquillage blanc et noir accentué des comédiens, les pas de danse esquissés de manière approximative - fait que si l’on s’amuse beaucoup, on perd un peu de vue les ambivalences de ce voyage parmi les morts, sorte de métaphore tragicomique des destinées humaines.  Comme tous les clowns, les personnages ne manquent pas de poésie mais affaiblissent néanmoins la dimension sacrée et /ou surréaliste de la pièce – à l’exception peut-être de la mort. On peut accepter cette lecture, sans y adhérer. 

Si le spectacle ne manque pas de grâce, il ne donne pas véritablement tort à ceux qui pensent, après André Breton, que Cocteau, décidément frivole, manque parfois de consistance.

Reste que, si on aime Cocteau, on retrouvera ce mélange de légèreté et de gravité qui peut ou séduire ou laisser sur sa faim mais qui donne un très agréable moment de théâtre à 18h30.

UN EXTRAIT

«Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne »

L’AUTEUR 

Après le trio formé par Hector Crémieux, Ludovic Halévy et Offenbach et leur Orphée aux enfers, opéra bouffe de1858, Cocteau poursuit en écrivant Orphée l’entreprise commencée avec Antigone et qui consiste à « recoudre la peau de la vieille tragédie grecque » pour « la mettre au ryhtme de notre époque. »

La pièce est jouée pour la première fois au Théâtre des Arts à Paris du 17 au 30 juin 1926. En 1960, Cocteau développe les thèmes évoqués par la pièce dans le film Le Testament d’Orphée ou ne me demandez pas pourquoi !, avec Jean Marais et Maria Casarès.

Création du Lucernaire, Orphée est emmenée cette fois par une jeune troupe sympathique, la compagnie du premier homme.

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