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Jeu de maux
La crise du sens derrière la crise de l'essence : comment une addition de réformes rationnelles produit un résultat politique qui ne l'est plus du tout
Publié le 15 novembre 2018
La grogne des gilets jaunes dit bien plus sur l'état de notre société et son rapport à l'action politique que sur la simple réforme sur le prix de l'essence. Cette dernière peut-être perçue comme rationnelle... mais tout comme bien d'autres réformes avant elle.
Éric Verhaeghe est l'ancien Président de l'APEC (l'Association pour l'emploi des cadres) et auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Diplômé de l'ENA (promotion Copernic) et...
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Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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La grogne des gilets jaunes dit bien plus sur l'état de notre société et son rapport à l'action politique que sur la simple réforme sur le prix de l'essence. Cette dernière peut-être perçue comme rationnelle... mais tout comme bien d'autres réformes avant elle.

Atlantico : Le symbole même du gilet jaune en est un exemple frappant, il s'agit de ce qu'on nous force à mettre dans nos voitures pour éviter les accidents. Pris séparément, plusieurs réformes gouvernementales peuvent être vues comme rationnelles et relèvent du bons sens. Mais misent bout à bout, quelle peut-être la perception de cette "rationalité" pour la population ? Ne peut-elle pas être vécue comme du rationnement ou du harcèlement et donnant lieux à une mobilisation de grande envergure comme celle prévue le 17 novembre prochain ?

Eric Deschavanne : La rationalité d'un programme, d'une mesure ou d'une action ne garantit nullement le consentement ou l'absence de mécontentement. Le problème est de savoir si, par rapport à un but donné, on assume le mécontentement généré par l'action qui conduit à sa réalisation. La rationalité politique est rationalité des moyens par rapport à un but. En l'espèce, si le but est de réduire les émissions de particules fines dans l'atmosphère, la taxe sur le diésel est sans doute nécessaire. Si le but est de libérer le travail en réduisant les taxes dont les Français sont accablés, ou de valoriser "la France qui se lève tôt", c'est raté, le moyen choisi n'est pas rationnel. Si le but tactique est d'éviter la dispersion de l'électorat écolo qui a voté pour Macron, le moyen est bon. Si le but tactique est de réduire la fracture entre la base et le sommet de la société, comme le président en a émis le voeu, en revanche, on pouvait difficilement concevoir pire moyen d'arriver au but. La question est donc plutôt de saisir la rationalité du projet gouvernemental : quelles sont les priorités ? Les moyens sont-ils adaptés aux objectifs poursuivis ? Le problème n'est pas dans l'excès de réformes rationnelles, mais tient au déficit de rationalité stratégique, au manque de maîtrise des réformes, à l'incapacité à hiérarchiser les priorités, ou à la propension à poursuivre des objectifs que l'on ne peut pas poursuivre en même temps sans contradictions.

Eric Verhaeghe : Il me semble surtout que beaucoup de citoyens ont le sentiment d'une frénésie réglementaire qui se serait emparée des pouvoirs publics, et qui est de plus en plus intrusive dans leur vie quotidienne. L'être humain a besoin d'espaces de liberté et d'horizontalité: il lui faut des moments, des lieux, des séquences dans la journée et des segments de vie où il choisit librement, sans une multitude de règles collectives qui posent des interdits ou des obligations. Or, durant les dix dernières années, ces espaces de liberté se sont considérablement réduits, du lever au coucher, et la logique macronienne a accéléré ce phénomène de réduction de la vie privée. Ecoutez Marlène Schiappa et ses ambitions d'intervention publique sur un domaine éminemment privé, individiduel et même intime: la connaissance de son propre corps. A l'entendre, il serait de la responsabilité de l'Etat d'éduquer les femmes à la connaissance de leur corps. C'est une sorte d'acmé de la frénésie réglementaire, qui transforme la société française, d'ordinaire si libertaire, en une démocrature de la bienpensance. Je prends cet exemple, comme je pourrais prendre l'exemple de la route et du transport automobile, qui est devenu un univers hypernormalisé et hyperréglementé. Là où devrait commencer le voyage ou l'aventure, commence en réalité l'empire de l'interdit et de la surveillance, et de plus en plus l'empire de la sanction. Au-delà des aspects circonstanciels du mouvement des gilets jaunes, la société française est en train de se réveiller, d'utiliser les médias sociaux pour résister de façon virale, horizontale, à l'excès de normes verticales imposées par l'Etat. 

Selon vous, nos élites ont-elles conscience de cette crise du sens cachée derrière la "crise" de l'essence ?

Eric Deschavanne : Le problème en l'occurrence n'est pas la crise du sens mais la fracture profonde entre deux peuples,qui existe en France comme dans l'Amérique de Trump. Le mouvement du 17 novembre est un symptôme et un révélateur de cette fracture. Dans cette affaire de taxes sur l'essence, Macron est pleinement soutenu par son électorat. On le voit clairement sur les réseaux sociaux, où les gilets jaunes sont vilipendés : les gens "éduqués" et "bien informés" dénoncent ces beaufs irrationnels d'extrême-droite qui s'opposent aux mesures de bon sens et de salubrité publique prises par le gouvernement. Le clivage est radical entre ceux qui se préoccupent de leur survie au quotidien et ceux qui sont préoccupés par la survie de la planète, entre les invisibles/inaudibles dont plus aucune organisation, parti politique ou syndicat, ne défend les intérêts et les maîtres de la parole publique. Ce clivage, le président le perçoit mais n'en a pas vraiment pris la mesure. Il se prend un râteau, en mobilisant les trois quarts de l'opinion contre lui, pour essayer de satisfaire les attentes du quart qui l'a élu. Le moment le plus pathétique de l'interview qu'il a donné sur la porte-avion Clemenceau fut  le moment où il évoqua sa fidélité aux choix effectués par les gouvernements précédents. "Les élites sont d'accord, a-t-il en substance imploré le bon peuple, comment pouvez-vous m'en vouloir de vouloir pour vous ce que veulent tous les gens intelligents, éduqués, informés et bien intentionnés ?"

Eric Verhaeghe : Les élites françaises sont aujourd'hui totalement crispées et recroquevillées sur le besoin de tout réglementer. Cette crispation est profonde, et exprime d'abord l'angoisse d'une caste qui est remise en cause par des phénomènes systémiques bien plus profonds que le pouvoir d'achat. L'élite française, largement héritière de l'aristocratie d'Ancien Régime et de ses réflexes, est la caste de l'autorité verticale. Elle aime décider dans le secret d'un entre-soi trié sur le volet, et imposer ses décisions de façon unilatérale. Sa conception de la bonne gouvernance repose sur cette verticalité. Il suffit d'entendre les discours sur les dangers du populisme qui seraient inhérents à ce mouvement de protestation pour comprendre que ce qui est en cause, c'est le droit du peuple à s'exprimer qui est contesté par l'élite parisienne. A écouter celle-ci, une protestation ne serait audible que si elle était adressée en dentelle et dans les beaux quartiers, c'est-à-dire dans le huis clos des beaux quartiers. A ce compte-là, on peut aussi dire que le 14 juillet est une fête populiste. Or, le principe de la démocratie, c'est la liberté d'expression du peuple lui-même. Il est amusant de voir que ce principe-là est devenu, dans l'esprit de nos élites, un moment populiste. Bien entendu, la qualification de populisme n'est rien d'autre que l'expression d'un élitisme aristocratique, qui montre bien que nos élites, de façon incorrigibles, sont incapables d'écouter et de s'amender. 

Derrière l'image de donneur de leçon qui pourrait être rattachée à nos élites, n'y-a-t-il pas au final une forme de violence symbolique qui s'exerce auprès de la population ? Comment en est-on arrivé la ?

Eric Verhaeghe : Il y a plein de bonnes raisons d'en être arrivé là. L'aristocratisation est un mouvement naturel à toute élite qui n'est pas mise en concurrence, qui n'est pas questionnée par le peuple. Les élites parisiennes ont, à l'esprit, l'image constante de la noblesse d'Ancien Régime comme modèle, comme guide, pour l'exercice de leur prédominance sur la société. On a tort de croire que ce modèle est disqualifié. Par exemple, le Conseil d'Etat, institution bonapartiste colonisée par la botte de l'ENA, c'est-à-dire par des conservateurs triés socialement sur le volet, revendique ouvertement des origines d'Ancien Régime, remontant pratiquement à la Renaissance. A ma connaissance, personne ne s'offusque de voir cette élite républicaine dont Edouard Philippe est issu manifester son attachement à un système politique que la République est supposée avoir balayé. La question n'est donc pas de savoir comment nous en sommes arrivés là. La question est de savoir pourquoi les élites parisiennes n'ont pas compris qu'elles devaient changer de paradigme, changer de modèle et de slogans réducteurs sur le prétendu populisme du peuple français. Sur ce point, il faudra un jour analyser à froid les raisons pour lesquelles une élite dans un pays avancé peut s'accrocher avec autant de hargne à des recettes qui ne marchent pas et qui petit à petit appauvrissent leur pays. Il y a, dans nos élites, de tous temps, une constante de la cécité, qui a conduit en son temps à 1789, et qui conduit aujourd'hui la France à se déclasser dans le concert des nations les plus riches. 

Peut-on parler ici d'une faillite des élites ? Et comment en sortir ? 

Eric Deschavanne : La situation de la France est particulière, en raison de son histoire propre, mais il est à craindre que l'Amérique ne réprésente une fois de plus notre futur. Une figure populiste, émancipée des idéologies héritées du passé, qui tiendrait un discours simple à la Trump, du type "Non aux taxes et aux migrants", pourrait finir par emporter la mise. Nous avons besoin de nos élites mais il est impératif qu'elles fassent les bons choix stratégiques et qu'elles gouvernent pour l'ensemble des Français. 

Il n'est pas raisonnable, du point de vue de la rationalité stratégique, de faire de la lutte contre le réchauffement climatique une priorité aux dépens de la possibilité de gagner sa vie  décemment et dignement. On ne peut toutefois en rester aux protestations. Nous avons besoin de projets rationnels pour la France. Macron a raison sur un point : on ne peut vouloir en même temps la hausse des dépenses publiques et la baisse des impôts. Cela, je pense que tout le monde peut l'entendre. Réduire la dépense publique est un objectif non seulement raisonnable mais nécessaire, si l'on veut que l'Etat retrouve des marges de manoeuvre budgétaires. Mais il faut fixer des priorités. Réduire la dépense publique pour libérer le travail; taxer le travail pour lutter contre le réchauffement climatique : ce sont deux objectifs politiques sans doute incompatibles.

Eric Verhaeghe : C'est un joli débat. Je crains que le sujet ne soit pas la faillite des élites, mais la trahison des élites pour paraphraser Julien Benda. Nos élites sont toutes des produits du système républicain. Elles devraient toutes chérir la démocratie, le peuple comme corps social maître de son destin, et le rayonnement universel de la France comme objectif. Au lieu de cela, nos élites n'ont jamais de mots assez durs pour stigmatiser le populisme du peuple français, pour le rabaisser. Ecoutez Macron parler des Gaulois réfractaires. On croirait entendre le grand bourgeois parisien qui a honte de ses cousins de province. Macron a profité du système public pour s'élever dans la hiérarchie sociale. Il a fait l'ENA, école payée par les contribuables français. De quel droit méprise-t-il aujourd'hui ceux qui lui ont permis d'être là. Nos élites n'ont jamais de mots assez durs pour la France elle-même. Leur leit-motiv est de répéter en boucle que la France est une puissance moyenne, que son destin solitaire est fini, qu'elle doit désormais se fondre dans une entité supra-nationale pour exister. Je ne pense que ce défaitisme corresponde à un mandat donné par le peuple français. Je ne pense pas non plus qu'il contribue à relever le pays de ses ruines industrielles. Ce discours-là est, de mon point de vue, un discours de trahison dans la mesure où il valide, il assume, la désindustrialisation du pays. 

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edac44
- 18/11/2018 - 09:24
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vauban
- 17/11/2018 - 07:44
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Toutes nos félicitations au webmaster d.atlantico qui en ce jour important saborde l’acce de lecteurs a jour de leur abonnement

Quel silence de la part de M r FERJOU assimilable au comportement de nos élites médiatiques

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milefe
- 16/11/2018 - 16:06
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