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© MORRIS FINEBERG / THE NATIONAL ARCHIVES / AFP
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11 novembre : 1918 - 2018, ces 100 ans qui ont vu l’irruption de "l’individu" sur la scène politique mondiale pour le meilleur et pour le pire

Publié le 11 novembre 2018
L'armistice de 1918 signifie la fin de la Guerre et la fin d'une époque. La disparition des Empires et le triomphe des démocraties prépare la voie pour une nouvelle ère, celle de l'individu.
Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Jean-Baptiste Noé, historien, spécialiste de l’histoire du christianisme. Il est rédacteur dans la revue de géopolitique Conflits. Dernier ouvrage paru Géopolitique du Vatican (PUF), où il analyse l'influence de la diplomatie pontificale et élabore...
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Edouard Husson
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Jean-Baptiste Noé
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Jean-Baptiste Noé, historien, spécialiste de l’histoire du christianisme. Il est rédacteur dans la revue de géopolitique Conflits. Dernier ouvrage paru Géopolitique du Vatican (PUF), où il analyse l'influence de la diplomatie pontificale et élabore...
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L'armistice de 1918 signifie la fin de la Guerre et la fin d'une époque. La disparition des Empires et le triomphe des démocraties prépare la voie pour une nouvelle ère, celle de l'individu.

Atlantico: L'année 1918 est, en plus de mettre fin à la Première guerre mondiale, la fin d'une époque, sinon d'un monde, celui qui avait surgit avec la Révolution française, digérant les tensions entres Ancien Régime et nouvelles sociétés dans un XIXe siècle très mouvementé. Les années 20, années "folles", apparaissent comme une première forme de libéralisation de la société, que ce soit économiquement, politiquement ou encore d'une certaine façon dans les mœurs. Qu'est-ce qui explique ce triomphe de l'individu à la sortie de la guerre en France ?

Edouard Husson : Je souhaiterais compliquer le schéma, pour respecter l’histoire. Il y a bien triomphe de l’individu, à première vue, dans les années 1920. Mais les « années folles » sont essentiellement un phénomène des capitales et des grandes villes - et ce ne sont pas les Anciens Combattants qui en sont les protagonistes. La Première Guerre mondiale est, au-delà des apparences, une matrice de sentiment collectif: on sort de la « guerre totale ».

Les années 1920 sont pour cette raison un curieux mélange d’individualisme et de collectivisme. Les Etats-Unis mettent en place un contrôle très strict de l’immigration et la prohibition. La France connaît une phase d’intense patriotisme: réintégration de l’Alsace et de la partie de la Lorraine occupées; réconciliation, un peu laborieuse du fait des préjugés des radicaux et de la gauche, mais réelle, entre catholiques et républicains, dont la canonisation de Jeanne d’Arc par Benoît XV lance le coup d’envoi; mise en place des monuments aux morts; un patriotisme tranquille et pacifique, mélange d’immense fierté d’avoir porté une grande partie de l’effort de guerre et de souhait que cela ait été « la dernière des guerres ». N’oublions pas que c’est aussi le moment où la classe politique commence à réagir pour relancer la natalité (loi de 1920). En Allemagne, on se focalise sur Berlin, « moderne Babylone », mais l’immense majorité du pays rejette le libertinage de Berlin - qui ne fraie pas, d’ailleurs, dans sa ville, avec le monde ouvrier. Quant à la Russie soviétique, le retour à une morale « bourgeoise » au service du socialisme a précédé l’installation du pouvoir de Staline.

On peut cependant souligner que la montée en puissance de l’Etat, qui résulte de la guerre, est un facteur d’individualisme fort à moyen terme: l’emprise de l’Etat sur la société conduit progressivement à la destruction des corps intermédiaires, des institutions indépendantes et de l’idéal de la famille comme pourvoyeuse principale de l’éducation. 

Jean-Baptiste Noé : 1918 marque la fin du XIXe siècle et l’entrée dans le XXe siècle. La société d’ordre, héritée de l’ancien régime, disparaît totalement en Europe, notamment du fait de la disparition des Empires. Jusqu’à présent, l’Europe diplomatique était structurée par le traité de Vienne (1815) qui est désormais remplacé par celui de Versailles (1919). Le pouvoir économique n’est plus lié à la possession de la terre, mais à l’investissement dans l’industrie ou le commerce qui, étant plus volatiles, font et défont les fortunes. 

La naissance de l’individu n’est pas tant liée à la guerre qu’aux évolutions techniques. La presse, par exemple, était très collective au cours du XIXe siècle : il y avait très peu de titres. Avec la baisse du prix du papier et l’amélioration technique des tirages (couleurs, formats), elle devient davantage pluraliste et peut s’adresser à des publics différents. On voit ainsi apparaître une presse féminine, une presse pour les enfants (La semaine de Suzette), une presse sportive (L’Auto). Elle répond donc aux goûts et aux attentes des individus. Le même phénomène se produit avec la télévision et la radio. Quand la télévision coûtait cher, il n’y en avait qu’une seule par foyer, et donc tout le monde regardait la même émission. Aujourd'hui, chaque personne peut regarder les émissions voulues sur une télévision ou un téléphone.    

Il est vrai qu’après la guerre, il y a eu une volonté de profiter de la paix et de la vie, ce qui a entraîné cette génération de fêtes et de joie. Mais cela est surtout un phénomène urbain. Les campagnes n’ont pas trop changé entre 1910 et 1930 ; leur grande transformation survient à partir de 1950. 

Qu'est-ce qui a concrètement changé pour que l'individu devienne le fondement de la société du XXe siècle (malgré l'opposition du collectivisme jusqu'en 1990) ?

Edouard Husson : Ce n’est pas tout le XXè siècle qui est individualiste, loin de là. La « Belle Epoque », avant la Première Guerre mondiale, est l’âge d’or du libéralisme. C’est le « monde d’hier » de Stefan Zweig. C’est l’époque où l’on pouvait se déplacer de Paris à Saint Pétersbourg sans contrôle d’identité et avec de la monnaie convertible en or dans ses poches. L’avant 1914 est beaucoup plus libre que les années 1920! La Première Guerre mondiale représente l’irruption de l’Etat dans la vie économique: pensez que les prélèvements obligatoires ne représentaient même pas 10% du PIB en 1914, malgré les dépenses militaires. Après la première Guerre mondiale, on est partout entre 20 et 25%. On sera à 35% dans les années 1960. Les années 1915-1965 sont les années où des socialismes et progressismes de toute sorte sont expérimentés: socialisme de guerre à la Rathenau, qui inspire largement Lénine; fascisme italien puis national-socialisme; stalinisme; « New deal » de Roosevelt, dont il faut rappeler qu’il commence par la confiscation de l’or des particuliers. C’est le moment où « liberalism » devient synonyme d’intervention de l’Etat aux USA, où le Labour se substitue au parti libéral comme deuxième grand parti britannique. Friedrich Hayek a écrit sa Route de la servitude au sommet de cette vague social-démocrate et socialiste. 

Le reflux se produit à partir des années 1960. C’est le basculement dans une ère néolibérale. Les quatre dernières décennies du siècle sont à nouveau très individualistes, mais d’une autre manière que la première décennie. Le néolibéralisme ne s’appuie plus sur le monde qui servait de fondation au libéralisme de 1900 (puritanisme victorien; éthique weberienne de l’entrepreneur protestant; étalon-or etc....) mais sur une société beaucoup plus atomisée, résultat de deux guerres mondiales et de la substitution de l’Etat-Providence à l’action caritative. Avec le papier-monnaie, l’accès à la contraception, la révolution de l’information, se met en place l’univers néo-libéral dont nous sommes seulement en train de sortir, pour basculer dans une ère qui sera aussi conservatrice que les années 1910-1960 furent socialistes.

Jean-Baptiste Noé : Les évolutions techniques, dont nous avons parlé, qui permettent de mieux répondre aux désirs des individus, et aussi de susciter ses désirs, notamment via la publicité. Les premières réclames apparaissent d’ailleurs au cours des années 1920, à la radio et dans le métro. On se souvient notamment de la célèbre publicité pour Dubonnet : Du beau, du bon, Dubonnet. 

Le système démocratique conduit aussi à donner le pouvoir à l’individu et à prendre en compte ses revendications. Ce qui a aussi changé, c’est l’atomisation du travail. Au début du XXe siècle, le système social est assez simple : il y a les paysans, les ouvriers et le monde des petits commerçants. À cela s’ajoutent les classes d’élite : notaires, médecins, avocat, etc. Du fait des évolutions économiques, cette répartition sociale n’existe plus. Les métiers sont beaucoup plus divers et différents, si bien que plus personne ne s’identifie à une grande catégorie sociale qui pourrait donner le sentiment d’appartenir à un groupe bien défini. Le terme de cadre est par exemple très flou. Les cadres n’ont pas le sentiment d’appartenir à un groupe social particulier.  

Cent ans après ce triomphe de l'individualisme, où en sommes-nous ? Qu'est-ce que le XXe siècle nous a appris sur les succès et échecs de l'individualisme ? 

Edouard Husson: Il faut bien comprendre tout d’abord que l’histoire de l’Occident n’est pas seulement une histoire de l’émancipation de l’individu mais aussi des résistances à cette émancipation. Le mouvement fondamental qui distingue la civilisation occidentale de celles qui l’ont précédée, c’est la fin des représentations et pratiques holistes. René Girard, l’un des plus puissants esprits de la seconde moitié du XXè siècle, a pensé l’avènement de l’individualisme comme la sortie des ordres religieux archaïques, clos, fondés sur le mécanisme de la victime émissaire, sacrifiée pour réconcilier la communauté divisée. Jusqu’à l’univers hébraïque, personne, même pas les Grecs, ne dénonce le mensonge qui consiste à décréter seule coupable une victime qui réconcilie la communauté contre elle. Parce qu’il nie d’emblée la possibilité de la responsabilité individuelle, ce système enferme l’individu: il le maîtrise en le niant, en le forçant à se soumettre complètement à la société. L’Empire romain a détesté les premiers chrétiens parce qu’en refusant de sacrifier aux divinités romaines, ils menaçaient la cohésion sociale. 

Mais le christianisme et le judaïsme vont en fait beaucoup plus loin: ils proclament, d’Isaïe à Jésus, l’innocence de la victime émissaire. Ce faisant ils érodent les ordres religieux clos et les mécanismes culturels, institutionnels, sociaux, politiques fondés sur le sacrifice archaïque. Caïphe, en une phrase, va beaucoup plus loin que Machiavel ou Hobbes, lorsqu’il proclame « Il vaut mieux qu’un seul meure pour tout le peuple ». Mais en le disant explicitement, il rend inefficace le mécanisme inconscient qui régissait les sociétés humaines. Depuis lors, pour parler comme Girard, l’ordre social et la croyance dans les institutions archaïques s’effondrent partout à moins d’être fondées sur la conviction que le bouc émissaire est innocent de ce dont on l’accuse et sur le principe de la responsabilité de tous les individus qui composent la société. 

C’est la grandeur de l’Occident d’avoir embrassé l’intégralité de cette conviction. L’habeas corpus, la délibération parlementaire, le suffrage universel, la substitution de l’épargne à la thésaurisation et de l’intérêt à l’usure (on appelle cela le capitalisme), la révolution scientifique etc.... sont les produits de la révolution d’Isaïe et de Jésus, poussée à son paroxysme en Occident - y compris en passant par la phase de l’athéisme moderne qui nie l’identité des fondateurs de l’ordre individualiste sur lequel repose l’Occident. Evidemment, l’émancipation de l’individu n’est pas un long fleuve tranquille. L’ère libérale de la seconde moitié du XIXè siècle est tourmentée par la montée du nationalisme et du socialisme: Erich Fromm a bien analysé comment l’émancipation individuelle engendre une « peur de la liberté » et la tentative de revenir à des formes de holisme. Mais un autre penseur tout à fait extraordinaire, Louis Dumont, soulignait à juste titre comme les tentatives modernes de restaurer le holisme, depuis les totalitarismes jusqu’à des formes plus douces, échouent systématiquement. La dynamique individualiste occidentale connaît des flux et des reflux mais elle est continue depuis le Moyen-Age. 

Jean-Baptiste Noé: Ce succès, c’est la meilleure prise en compte des goûts et des particularités de chacun. Cela est marqué notamment dans les études : chaque personne peut faire les études qui lui plaisent et qui répondent à ses goûts, et ainsi travailler dans des secteurs très variés. Beaucoup de ces secteurs et de ces métiers n’existaient pas il y a encore trente ans. D’autres se sont profondément transformés. 

L’échec, c’est l’atomisation du corps social. Si l’individu est maître et tyran, qu’est-ce qui fonde une société, qu’est-ce qui nous fait appartenir à un même groupe ? D’où l’incompréhension du sens des combats et de la mort des millions de soldats de la Grande Guerre. On semble incapable de comprendre que ces personnes ont combattu et donné leur vie pour un idéal plus grand qu’eux, qui dépasse leur simple personne : la patrie, la France, la liberté du pays. 

Peut-on considérer que notre époque réagit à l'atomisation de la société par l'individualisme, en tentant de redonner de l'importance aux unités intermédiaires ?

Edouard Husson : La dynamique de l’individualisme est profondément déstabilisatrice, pour l’individu lui-même et la société. Il y a donc en permanence des contre-feux allumés. Le totalitarisme repose sur la volonté de rétablir le principe du bouc émissaire au fondement de la société. Lénine pense réconcilier la société russe contre le « bourgeois »; Staline contre le « koulak ». Hitler désigne le « Juif » comme ennemi absolu de l’Allemagne. Mais cela fait deux mille ans que la proclamation de l’innocence absolue du Christ, et à travers lui, de toutes les victimes émissaires, agit de manière totalement corrosive sur tous les ordres sociaux qui veulent se fermer. Même les anti-chrétiens les plus fanatiques ne se rendent pas compte qu’ils ont accepté le message tout en rejetant le messager. Les dictateurs totalitaires entassent en vain les victimes émissaires, par groupes entiers (ça s’appelle un génocide) mais cela ne marche plus, cela ne ramène pas l’unanimité de la société fermée au-delà de quelques années. 

Le système individualiste occidental a été capable, aussi, de susciter des mécanismes de rééquilibrage modérés et rationnels: c’est la social-démocratie, qui cherche à faire émerger des mécanisme d’organisation collective et de protection de l’individu, en particulier sous l’impulsion de l’Etat. Ce peut être aussi le conservatisme, qui fait moins confiance à l’Etat et plus à la capacité de la société à construire des corps intermédiaires; et qui croit qu’il subsiste, même après l’émancipation libérale, une cellule naturelle, organique, la famille. On sent bien que dans un monde où a déferlé, pendant cinquante ans, la vague néolibérale, quelque chose d’autre cherche à s’imposer. L’ordre néolibéral devient d’autant plus arrogant qu’il se sent moins sûr de ses bases; et il n’existe, dans un premier temps, d’espace que pour des populismes, incapables de déloger le libéralisme du pouvoir. Mais nous sommes en train de sortir de l’ère des populismes. Orban, Trump, Kurz, peut-être Theresa May, sont en train d’inventer un nouveau conservatisme. Emmanuel Macron se trompe quand il veut maintenir à tout prix un débat entre progressistes et populistes. Cette période est déjà derrière nous. C’est parce que Marine Le Pen n’a pas su formuler un nouveau conservatisme que Macron a gagné aussi facilement. Et c’est parce que le monde occidental est en train de basculer dans l’affirmation de démocraties conservatrices, de plus en plus, que Macron est aussi fragile politiquement. Il aurait pu injecter une dose de conservatisme dans son libéralisme (en pratique, s’attacher à fixer 50 à 70% de l’électorat des républicains) mais il y a apparemment renoncé; la seule porte de sortie qui lui reste serait d’aller vers une social-démocratie à la Corbyn mais c’est par définition beaucoup plus opposé encore à son libéralisme.

Jean-Baptiste Noé : Le grand atout de la France, c’est le réseau et la variété de ses associations. Il y a des milieux de bénévoles qui donnent de leur temps pour s’occuper des autres, par exemple dans des clubs sportifs ou des associations culturelles. Ils le font gratuitement, mais cette activité est indispensable au lien social. Elle permet aussi l’inclusion des enfants et leur assure une éducation et une instruction dans un cadre différent de celui de la famille et de l’école. On apprend beaucoup sur un terrain de sport ou dans un conservatoire de musique.

En revanche, cela n’endigue en rien le communautarisme. Il y a désormais en France différents groupes culturels et humains qui vivent les uns à côté des autres, sans réel contact ni sentiment d’appartenance commune. Et nous n’avons pas encore trouvé de solution pour bâtir une nation avec l’ensemble de ces communautés. 

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