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© ALBERTO PIZZOLI / AFP
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Paille italienne et poutre française

Bruno Le Maire, docteur Jekyll et Mister Hyde du respect des règles budgétaires européennes

Publié le 03 octobre 2018
En réaction à la présentation budgétaire italienne, Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances, a pu déclarer « les règles » européennes concernant le budget « étaient les mêmes pour tous les Etats membres » (...) « Ces règles sont les mêmes pour chaque Etat, car notre avenir est lié », dans une forme de rappel à l’ordre.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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En réaction à la présentation budgétaire italienne, Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances, a pu déclarer « les règles » européennes concernant le budget « étaient les mêmes pour tous les Etats membres » (...) « Ces règles sont les mêmes pour chaque Etat, car notre avenir est lié », dans une forme de rappel à l’ordre.

Atlantico : Ne peut-on pas considérer une telle déclaration comme largement hasardeuse alors que le budget présenté par Rome pour 2019 affiche un déficit de 2,4% alors que celui présenté par la France est de 2,8% ? 

 
Michel Ruimy : Il y a quelques mois Bruno le Maire avait déjà prévenu que la stabilité financière de la zone euro serait menacée si le gouvernement italien, nouvellement constitué, ne respectait pas les engagements du pays concernant la gestion de ses finances publiques c’est-à-dire un endettement public inférieur à 60% du Produit intérieur brut (PIB) et un déficit budgétaire inférieur à 3% du PIB en cas de circonstances exceptionnelles. Il avait précisé que l’avenir de l’Italie était en Europe et pour que cet avenir soit en Europe, il fallait respecter les règles en vigueur. Enfin, il avait ajouté que, même s’il respectait la décision souveraine du peuple italien, les engagements qui ont été pris dans le long terme par un pays valaient quel que soit le gouvernement.
 
Devant l’annonce faite par le gouvernement italien d’un déficit budgétaire de 2,4% du PIB pour les trois prochaines années, au lieu des 0,8% prévu par l’équipe précédente - de quoi énerver passablement la Commission européenne et les marchés financiers…-, il s’est permis de répéter ses propos antérieurs, oubliant sûrement quelques instants que la France a, elle, un déficit de 2,8% du Produit intérieur brut. C’est, en quelque sorte, l’Europe « punitive » qui s’est exprimé même s’il entendait revoir, avec les partenaires européens, le cadre de la gouvernance économique… ce qu’exigeaient, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2017 !
 
En fait, en réitérant ses propos, il y a quelques jours, il a certes montré qu’il avait de la continuité dans son discours mais également un sens certain du burlesque… ! En démocrate vigilant, il ne pouvait que se ridiculiser, lui,… et la France, au passage. 
 

Comment Bruno Le Maire pourrait-il considérer que les « règles s'appliquent à tous » mais surtout aux autres ? Comment évaluer les réactions aussi bien en Italie qu’à Bruxelles sur ce point ? 

 
En se basant sur la situation économique de la France, qui est globalement en meilleure condition que son voisin italien, Bruno le Maire a cru vraisemblablement pouvoir se permettre de rappeler l’Italie à ses engagements. Cette impression est partagée par les marchés financiers qui ne se sont d’ailleurs pas trompés en proposant des taux d’intérêt à 10 ans, bien différents, à la France (0,80%) et à l’Italie (3,20%). Le « spread » - l'écart entre le taux d’emprunt italien et celui allemand - a fortement grimpé, le 1er octobre, atteignant 280 points.
 
Ce sentiment se confirme également si on regarde certains indicateurs concernant l’Italie. Le montant de la dette publique (132% du PIB) correspond au ratio le plus élevé de l’Union européenne, après celui de la Grèce. Son taux de croissance prévu pour 2018 serait de 1,4% contre un peu plus de 2% pour la zone euro. Selon Eurostat, le taux de chômage (11%), au sens du Bureau international du travail, est le quatrième taux le plus important du Vieux continent après la Grèce, l’Espagne, et Chypre. Enfin, entre 2000 et 2016, la productivité a baissé de 0,3% en rythme annuel dans l’ensemble de l’économie. Tous ces éléments ont vraisemblablement incité M. Le Maire à tancer son partenaire transalpin. Cette fermeté a été soutenue par Wopke Hoekstra, ministre néerlandais des Finances, qui s’est rapidement taillé une réputation de « dur » dans les cercles européens.
 
 
Du côté de l’Italie, le secrétaire fédéral de la Ligue - parti anti-immigration et eurosceptique - a assimilé les propos de Bruno Le Maire à « une invasion de terrain inacceptable ». Il a fait valoir que si la Commission européenne fait preuve de mansuétude à l’égard de la France, l’Italie devrait en profiter aussi. Il a réaffirmé les axes majeurs de la politique qu’il souhaite mettre en œuvre, rappelant dans un premier tweet qu’il ne voulait pas « continuer sur la voie de la pauvreté, de la précarité et de l'immigration : les Italiens d’abord ! ». En effet, en rupture très nette avec la doctrine économique préconisée par la Commission européenne, la Ligue et le Mouvement 5 étoiles se sont entendus sur des mesures anti-austérité assez ambitieuses. 
 
En décidant de dépenser davantage pour relancer l’économie, le gouvernement italien inquiète et agace les technocrates de la Commission européenne. Le commissaire aux Affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, ancien ministre français des Finances, a estimé que le budget italien était « hors des clous » des règles européennes. Quant au président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, il considère qu’il n’est pas question, pour la zone euro, de vivre une nouvelle crise de la dette, après celle provoquée par la Grèce, qui avait failli venir à bout de l’euro. 
 
Lundi, alors que les taux d’intérêt italiens étaient à nouveau à la hausse, la réunion des ministres des Finances - Eurogroupe -, qui devait se pencher principalement sur le Mécanisme européen de stabilité (MES), a finalement abordé le cas italien, sur l’insistance de la France notamment. Il ressort que le budget italien n’est pas totalement finalisé et qu’il reste encore des marges de discussion. C’est pourquoi, l’exécutif européen souhaite maintenir le dialogue avec le gouvernement italien qui doit présenter son projet de budget le 15 octobre prochain. 
 
Dans ce contexte, les ministres ont malgré tout débattu de l’avenir du MES, l’un des quatre grands sujets qu’ils doivent aborder en vue du sommet européen de décembre qui doit déboucher sur une feuille de route claire pour l’avenir de la zone euro. L’objectif visé est de renforcer les capacités d’action de ce MES pour prévenir et gérer les crises dans un Etat-membre. Un sujet délicat que la trajectoire italienne risque de compliquer un peu plus…

 

Comment évaluer les efforts budgétaires comparatifs entre France et Italie depuis la création de l’euro ? Les « efforts » fournis par Rome ne sont-ils pas bien plus élevés que ce que la France a pu faire au cours de ces années ?

 
L’expérience de la consolidation budgétaire italienne est particulièrement instructive parce que l’Italie est la troisième économie de la zone euro, au niveau tant de la population que de la production nationale, derrière l’Allemagne et la France. 
 
Pour bien comprendre l’évolution de la situation italienne, il faut commencer l’histoire à la fin de la deuxième guerre mondiale. En effet, au lendemain de ce conflit, elle a connu une croissance économique très forte qu’ont entretenue la création du Marché Commun et les aides européennes au développement régional. Le « miracle italien » est plus présent encore dans les mémoires que nos « Trente Glorieuses ». Il a fait passer l’Italie du statut de « pays pauvre » à celui de « pays riche ». La nostalgie de cette période fondatrice explique sans doute que l’opinion publique reste attachée à des interventions significatives de l’Etat dans l’économie, tant par les dépenses publiques et les mécanismes de protection sociale que par les règlementations. Elle est sans doute également à l’origine de la défiance d’une partie de l’opinion vis-à-vis de l’économie de marché.
 
 
Par la suite, la gestion des finances publiques est très laxiste. A la suite des chocs pétroliers, les déficits, de 1981 à 1993, sont en permanence supérieurs à 10% du PIB, ce qui hisse la dette publique à 130% du PIB en 1993. Certes, l’effort de consolidation consenti à la suite du traité de Maastricht installe le budget en excédent primaire mais l’endettement public se situe encore à 103% du PIB en 2007. A cette époque, l’Italie se caractérise notamment par un niveau élevé de dépenses publiques et de retraite et les prélèvements obligatoires sont, de ce fait, importants. En 2007, l’Italie est considérée, par certains observateurs, comme le « pays malade » de l’Europe.
 
Mais, si le niveau élevé de la dette publique prive l’Italie de marges de manœuvre, ce qui provoque la crise au printemps 2011 est que les investisseurs se convainquent brutalement que le pays n’est pas capable de mettre en œuvre les réformes structurelles nécessaires. 
 
A cet égard, il faut situer, dans son contexte, le débat actuel entre le gouvernement italien et la Commission Européenne sur les déficits. En effet, les politiques des gouvernements précédents, en particulier ceux de Messieurs Monti et Tremonti, ont permis à l’Italie de sortir de la procédure de déficit excessif, dès mai 2013. L’effort structurel réalisé par l’Italie sur ses finances publiques a été bien réel, même s’il a été plus modeste que ceux de l’Irlande, de l’Espagne ou du Royaume-Uni, pays qui partaient d’une situation budgétaire d’avant 2008 plus saine. Le gouvernement a initié un véritable programme de revue générale des dépenses dès 2012, puis nommé, pour trois ans, un commissaire à ce titre dès 2013, avec des pouvoirs étendus. En témoignent la procédure du non remplacement des agents de la fonction publique partant à la retraite ou la réduction de la rémunération des fonctionnaires. 
 
Toutefois, l’exemple italien montre que les réformes de structure, si elles sont nécessaires, ne sont pas suffisantes. Leur impact ne sera, en effet, visible sur les finances publiques à moyen voire long terme qu’au travers l’accélération de la croissance qu’elles favorisent. Or, le niveau de la dette publique italienne est tel qu’il ne permet pas de tergiverser. La consolidation des finances publiques devra être poursuivie. D’autant plus que si le déficit budgétaire a été substantiellement réduit, l’impact effectif des mesures de consolidation a été nettement inférieur aux prévisions - malgré une baisse des dépenses supérieure aux attentes - car la diminution des recettes a été limitée par la dégradation du contexte économique. L’effort doit donc être poursuivi ce qui n’est pas envisagé à ce jour.
 
L’expérience italienne est riche d’enseignements. Mais il en est un qui l’emporte sur tous les autres. Un grand pays très endetté ne peut se permettre de perdre la confiance des investisseurs. Il doit démontrer qu’il a la volonté et la capacité de se réformer, qu’il en accepte les risques politiques. Il doit pour cela décider et conduire à temps les réformes structurelles et les ajustements budgétaires manifestement nécessaires. Ceci s’adresse tant à l’Italie qu’à la France. 
 
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