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© DSK / SCANPIX SWEDEN / AFP
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Atlantico Business / Série de l'été

Alfred Nobel : "J’étais sans doute devenu le premier vendeur d’armes dans le monde. L’invention de la dynamite m’a apporté une influence politique importante mais tout ça m’a déprimé"

Publié le 23 août 2018
Série de l’été : Entretiens avec ceux qui ont change le monde, les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui : Alfred Nobel, l'inventeur de la dynamite et des prix qui portent son nom.
Aude Kersulec
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Série de l’été : Entretiens avec ceux qui ont change le monde, les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui : Alfred Nobel, l'inventeur de la dynamite et des prix qui portent son nom.
Dans cette série de l’été consacrée à l’histoire des plus inventeurs et des plus grandes personnalités scientifiques, nous avons choisi de vous les présenter en les interviewant pour qu ils se racontent. Interviews imaginaires et posthumes, évidemment mais pour le moins plausibles. Le plaisir du journaliste qui écrie et les questions et les réponses lui même l’oblige à ne pas trahir l’historien qui lui, fait parler les écrits, les témoignages et les documents. Donc que l’historien nous pardonne de quelques imprécisions. Notre intention est aussi noble que la sienne, faire connaître ceux qui ont changé le monde en profondeur par leur réflexion, leurs découvertes ou leur imagination. Après avoir rencontré Christophe Colomb, Alexander Fleming, le père de la médecine moderne, après une visite chez le Albert Einstein et dans le Paris du Baron Haussmann, nous sommes passé en cuisine avec Jean-Anthelme Brillat-Savarin, inventeur de la gastronomie moderne. Puis on a rendu visite à Léonard De Vinci, ingénieur de génie inventeur insatiable. Nous avons rencontré Gutenberg, l’inventeur de l’imprimerie. Et même Coco Chanel la première femme PDG d’une multinationale de la mode, qu‘elle a inventée. 
Aujourd’hui, arrêt sur Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite, le découvreur de la nitroglycérine et des prix qui portent son nom. 
 
 
Alfred Nobel est un personnage curieux, cet inventeur suédois a découvert la nitroglycérine qui a permis de mettre au point la dynamite et toute une famille d’explosifs qui ont semé la terreur et la mort dans le monde entier. 
Alfred Nobel était terrifié par ce destin dont il n’était pas seul responsable, mais dont il se pensait à l’origine. Alors pour se déculpabiliser d’une découverte aussi diabolique, il a demandé qu’après sa mort sa fortune soit consacrée à des prix qui seront attribués aux meilleures découvertes scientifiques qui auront permis des progrès pour tous. 
C’est ainsi que chaque année, l'Académie royale de Suède discerne les prix Nobel de médecine, de physique chimie et même de la paix. 
 
 

Alfred Nobel, savez-vous que les prix qui portent votre nom sont discernés chaque année et entrainent une pluie de commentaires ?

 
Alfred Nobel : Je le sais et je m’en réjouis. C’était l’objectif. Donner des exemples, provoquer un débat sur ce qui a de meilleur en sciences et en médecine pour améliorer la vie des gens. 
 

Mais savez-vous que cette distribution des prix Nobel provoque aussi beaucoup de débats ?

 
Alfred Nobel : Je le sais. Les débats sont lancés par des scientifiques jaloux qui pensaient avoir le prix. Le monde est parfois très petit. 
 

Mais certains débats se nourrissent du fait que vous avez refusé ou oublié de prévoir un prix Nobel pour les mathématiques.

 
Alfred Nobel : Je sais mais je ne regrette rien. C’est totalement volontaire. 
 

Sauf que ça ne nous dit pas pourquoi il n’y a pas de prix Nobel en mathématiques et il n‘y en aura sans doute jamais, ce débat est d’ordre quasi théologique chez les scientifiques. Il y a autant d’explications que de chercheurs en mathématiques qui aspirent à recevoir la médaille Fields, un prix qui a été créé pour compenser l'absence de ce prix Nobel.

La médaille Fields a été créée en 1936 est attribuée tous les quatre ans au cours du Congrès international des mathématiciens. 

Sauf que, aussi prestigieuse soit cette médaille, des générations de mathématiciens ont regretté ne pas avoir droit à un prix Nobel, au même titre que leurs confrères chercheurs en physique, chimie ou même littérature. Le mystère est total et suscite toujours autant de curiosité ou de débat. Et de frustration. 

Alfred Nobel, pour comprendre ce débat, pouvez-vous expliquer d’abord à quoi correspondaient les prix Nobel. 

 
Alfred Nobel : C’est très simple. Je suis d’origine suédoise et j’ai inventé la dynamite, c’est à dire le moyen de stabiliser la nitroglycérine. Cette invention qui date de 1867 va me valoir une fortune colossale, mais une image épouvantable. Les journaux ne cesseront pas de parler de moi comme du marchand de la mort qui a fait fortune en développant le moyen de tuer plus d’humains que jamais. 
Au départ, je ne me suis pas rendu compte du développement que pouvait avoir la dynamite. Alors, j’aurai pu m’en douter. Mon père était ingénieur militaire et s’intéressait déjà à la nitroglycérine.
A la fin de mes études de chimie à Stockholm, j’ai très vite travaillé avec lui sur les explosifs. J’ai ouvert pour moi-même un atelier de fabrication de nitroglycérine près de Stockholm, mais l’instabilité de ce produit a entraîné plusieurs accidents et la nitroglycérine a été rapidement interdite en Europe. En 1864, une explosion détruit l’usine et tue mon plus jeune frère, ainsi que plusieurs ouvriers.
Je me suis retrouvé tout seul et mon objectif a été de trouver un système pour stabiliser la nitroglycérine. On est alors dans les années 1866-1867. Mon idée a été d'ajouter à ce produit des substances absorbantes qui le fixent. J’ai tout essayé. J’ai utilisé du charbon en poudre, de la craie, du sable et même des micro-algues qui sécrètent un squelette siliceux.
Grâce à toutes ces recherches, j’ai réussi à fabriquer un explosif solide, beaucoup plus sûr. Cet explosif moulé sous forme de bâtonnets enveloppés de papier et que j’ai baptisé "dynamite", a été breveté le 25 novembre 1867.
 

Donc vous êtes devenu fabricant et vendeur d’armes ?

 
Alfred Nobel : J’ai ensuite, c’est vrai mis au point d’autres explosifs en mélangeant la nitroglycérine à d'autres composants neutres ou actifs (soufre, cellulose ou nitrate de sodium). J’étais un apprenti sorcier. Sauf que c’est rapidement devenu une industrie. 
Dès 1871, des usines à dynamite ont vu le jour dans chaque pays d'Europe et aux Etats-Unis.
En 1875, j’ai fait breveter un nouveau produit, les dynamites gélatines à base de nitroglycérine et de nitrocellulose.
En 1887, j’ai inventé la "balistite", une poudre de nitroglycérine pouvant être utilisée comme poudre à canon. J’ai détenu jusqu’à 355 brevets, exploités dans les 80 usines implantées dans une vingtaine de pays. 
Alors, je pensais que la dynamite aurait des usages civils dans les mines et dans les travaux publics, pour la construction des tunnels. Je vous rappelle qu’on est au cœur de la révolution industrielle, en Europe et aux Etats-Unis. Ça construit des routes et des voies de chemin de fer partout. Le monde occidental est un immense chantier mais j’étais peut-être naïf. Les militaires s’en sont très vite emparés de la dynamite parce qu’elle pouvait faire de gros dégâts. Et mes recherches faisaient que la nitroglycérine pouvait être utilisée très facilement. 
 

Et vous êtes devenu immensément riche ? 

 
Alfred Nobel : Pour l’époque, oui, j’étais sans doute devenu le premier vendeur d’armes dans le monde. L’invention de la dynamite m’a rapporté une fortune considérable, et une influence politique importante. 
Et bien vous me croirez si vous voulez, mais cette réputation de marchand de la mort va profondément me déprimer et me donner l’idée de réhabiliter mon nom. C’est passé par la création d’un prix.
A ma mort, mon testament va réserver l’essentiel de ma fortune au financement de ces fameux prix qui doivent être décernés à « des humains sans aucune distinction d’âge ou d’origine qui auront apporté le plus grand bénéfice à l’humanité ».  
En clair et de cette façon, l’argent de ma mort a servi à récompenser les œuvres de vie d’autres savants. 
 
 

Mais vos critères d’attribution étaient assez imprécis.

 
Alfred Nobel : J’ai été très précis au contraire. Les prix Nobel doivent aller à la promotion de la paix, de la littérature, de la médecine (ou physiologie), de la chimie et de la physique. 
La liste s’arrête là : point de mathématiques. Pas de maths, donc pas de mathématicien. L’Académie royale de Suède qui gère ces prix Nobel n’a jamais dérogé à cette règle testamentaire. Et c’est tant mieux. 
A partir de ce testament qui ne parle pas des maths comme d’une discipline noble, la spéculation est allée bon train. Beaucoup d’hypothèse ont été formulées (normal pour des matheux), mais aucune n’a apporté de réelles certitudes. Ça n’a aucune importance. 
 

Détrompez-vous, les élites scientifiques mondiales ont élaboré des pistes.

 
Alfred Nobel : Et bien, donnez les moi et je vous dirai très simplement ce qui est vrai et ce qui est faux. 
 

La première hypothèse est fabriquée à partir d’une rumeur colportée par les milieux protestants suédois. Vous auriez oublié volontairement les mathématiques parce que votre femme a eu une histoire amoureuse avec un grand chercheur en maths. Il s’agirait de Goasta Mittag-leffler. Et vous ne vouliez pas que l’Académie qui décernerait les prix en vienne à lui donner, parce que ses travaux étaient tellement importants qu’il aurait pu être un des premiers à le recevoir. Cette idée de donner le prix Nobel à l’amant de votre femme vous était insupportable.

 
Alfred Nobel : Alors, celle-là, je la connais. C’est une histoire complètement fausse ; d’abord je n’étais pas marié. C'est embêtant ! Donc pour les pasteurs protestants, il ne pouvait pas y avoir tromperie. Mais je ne crois pas une seconde que ma femme ait pu me tromper. Tout cela a été relayé par les envieux jaloux.
 

Cela dit pour la bonne société protestante de l’époque, est ce qu’un couple non marié peut se rendre coupable d’infidélité ? Non puisqu‘ils ne se sont jamais donné serment devant Dieu par la célébration du mariage. Toujours est-il que votre femme (ou plutôt votre compagne) a toujours nié avoir eu des aventures. Donc si elle a nié… Il paraît que cette rumeur s’est nourrie de la haine que vous aviez contre ce chercheur. Vous le détestiez. N’est-ce-pas ? 

 
Alfred Nobel : C’est complètement stupide. On se connaissait, mais on ne s’est pas beaucoup fréquentés parce que j’ai quitté la Suède très tôt pour l’Angleterre et les Etats-Unis, alors que Mittal-leffer, lui, est resté fidèle à la Suède. On ne fréquentait pas les mêmes milieux. J’étais dans le monde des affaires et toujours en voyage. Lui avait son travail à  l’université. 
 

La deuxième hypothèse est très technique. Vous auriez fait deux testaments. Un premier très détaillé qui oublie les mathématiques, et un second très général, antérieur, qui stipulait seulement que l‘Académie royale de Suède aurait pour mission de décerner des prix à des personnes remarquables pour le bien qu’ils auraient fait. Ce deuxième testament aurait été perdu. On s’est donc basé sur le premier. 

 
Alfred Nobel : Non, et non. Je ne pouvais pas être aussi vicieux ou pervers. 
 

La troisième hypothèse est sans doute la plus crédible. Vous n‘aimiez pas les mathématiques, vous le disiez, vous ne les compreniez pas. Vous n’en faisiez pas et surtout, vous ne croyiez pas que les maths fussent utiles. C’est la raison pour laquelle vous ne fréquentiez pas les mathématiciens. 

 
Alfred Nobel : Ca oui, je peux vous dire que je n’aimais ni les maths, ni les mathématiciens. Ce n’est un secret pour personne. Les médecins, les physiciens, les chimistes, je les adorais et je les protégeais quand je pouvais ; mais les mathématiciens avec leurs formules, leurs abstractions, leurs symboles, je ne m’en sentais pas proche. Pourquoi les maths, pourquoi faire, sinon à embêter les étudiants en leur déformant l‘esprit ? Vous êtes d’accord, non ?
 

Non, surtout que vous vous adressez à un français. Vous savez que la France a les meilleures écoles de mathématiques du monde. C’est peut-être la raison pour laquelle nos scientifiques, particulièrement, regrettent qu‘il n’y ait pas de prix Nobel de mathématiques.  

 
Alfred Nobel : Je sais que la France a produit beaucoup d’ingénieurs et de savants en mathématiques, mais je sais aussi que la mathématique moderne a été préemptée par l’industrie financière moderne. Les produits dérivés, les algorithmes boursiers, les subprimes. Vous connaissez. Et vous voudriez que les prix que décerne l'Académie royale aille récompenser des fabricants d’outils pour la spéculation. Mais la spéculation financière, c’est pire que la dynamite. Alors, je me félicite tous les jours d’avoir exclu du jeu les mathématiciens. 
 

Ne vous fâchez pas. Ce qui est paradoxal, c’est que vous aviez aussi oublié de créer un prix Nobel d’économie. Or, il existe maintenant. 

 
Alfred Nobel : C’est vrai, mais ça n’est pas un vrai Nobel. Ce nouveau prix a été créé et financé par la Banque royale de Suède en 1968 pour célébrer le tricentenaire de ma naissance et s’appelle officiellement le « prix de la Banque de Suède en science économique en mémoire d’Alfred Nobel ». Mais tout le monde simplifie en parlant de prix Nobel. D’ailleurs, son attribution suit les mêmes règles et le même cahier des charges que les autres prix de l’Académie royale. Alors ça ne me gène pas trop. Et si les mathématiques, discipline très présente en économie, tiennent ainsi leur revanche, c’est pour la bonne cause. 
Si au moins avec les maths, les économistes pouvaient moins se tromper dans leurs analyses et leurs prévisions, on aurait fait œuvre utile pour tout le monde…
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