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© Jean-Pierre MULLER / AFP
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Léonard de Vinci : "Parce que j’étais passionné de sciences, on ne m'a jamais pardonné d’avoir peint la Joconde. On m‘a donc accusé d’être faussaire et escroc"

Publié le 16 août 2018
Série de l’été : Entretiens avec ceux qui ont change le monde, les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui : Léonard de Vinci.
Aude Kersulec
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Diplômée de l'Essec, Aude Kersulec est specialiste de la banque et des questions monétaires. Elle est chroniqueuse économique et blogueuse. 
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Série de l’été : Entretiens avec ceux qui ont change le monde, les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui : Léonard de Vinci.

Dans cette série de l’été consacrée à l’histoire des plus grandes personnalités scientifiques, nous avons choisi de vous les présenter sous la forme d’interview. Interviews imaginaires évidemment mais pour le moins plausibles. Le plaisir du journaliste qui se fait plaisir en écrivant lui même les réponses ont consisté aussi à ne pas trahir l’historien qui lui, fait parler les écrits, les témoignages et les documents. Donc que l’historien nous pardonne quelques imprécisions. Notre intention est aussi noble que la sienne, faire connaître ceux qui ont changé le monde en profondeur par leur réflexion, leurs découvertes ou leur imagination. Après avoir rencontré Christophe Colomb, Alexander Fleming, le père de la médecine moderne, après une visite chez le Albert Einstein et dans le Paris du Baron Haussmann, après être passé en cuisine avec Jean-Anthelme Brillat-Savarin, inventeur de la gastronomie moderne, aujourd’hui, on rend visite à Léonard de Vinci, peintre génial de la Renaissance. Peintre mais pas seulement, c’était surtout un ingénieur de génie, inventeur insatiable.

 
Quel parcours que celui de Léonard de Vinci. On ne connaît pas dans le monde et dans l’histoire d’esprit aussi universel que Leonard de Vinci. On le présente à l’école comme un peintre florentin génial, auteur de La Joconde, le plus célèbre tableau de la planète, mais Léonard de Vinci n’a achevé qu‘une quinzaine de toiles. Mais sait-on qu’il était surtout scientifique, anatomiste et spécialiste de la médecine, à la fois ingénieur et architecte, urbaniste et inventeur ? Sait-on qu’il a eu le premier l’idée de concevoir un avion, un hélicoptère, le sous-marin et la voiture ? C’est assez incroyable, d’autant qu’on est au XVème siècle et que le secret du moteur à vapeur ou du moteur à explosion n’a pas été découvert. 
Parallèlement, il sera écrivain, musicien, homme de théâtre. Son esprit est tellement fertile en projet, ses écrits et ses dessins tellement nombreux, il sera l’objet de campagnes d’opinion et accusé de plagiat ou de copie. En bref, Léonard de Vinci, ce pur génie, aurait peut-être été un génie de l’escroquerie. Ce dont il se défend. 
 

Léonard de Vinci, vous êtes né en 1452 dans la république florentine, la cité de Machiavel  trois ans après lui, puisque lui est né en 1449. C’est assez extraordinaire cette coïncidence. Vous êtes mort en 1519 en France au château d’Amboise, vous nous expliquerez pourquoi avoir fait ce périple à la fin de votre vie. Mais d’abord, Florence, ville d’art, de commerce, déjà à cette époque, ça aide de naître là-bas.

 
Léonard de Vinci : Ce qui est extraordinaire, c’est la fertilité de Florence. Nous sommes au XVème siècle, dans une république qui donne naissance à des personnalités assez étonnantes. 
Je crois que la fortune de Florence était due à la famille des Médicis et à son habileté, mais cette habileté était le résultat des conseils de Machiavel. J’avais une certaine admiration pour Machiavel et sa science de la politique qui m’était totalement étrangère. Toujours est-il que les Médicis avaient des intuitions géniales, celles de penser que l‘art, et notamment la peinture, portait les être humains au-delà des limites de la vie et que l’art quelque part dépassait Dieu. Cette famille m’a beaucoup aidé par son mécénat. Mais Machiavel leur a enseigné qu’il ne pouvait rester au pouvoir et continuer leur œuvre que si et seulement si le peuple l’acceptait. Il fallait donc plaire au peuple sans démagogie ou populisme, c’est cela que vous dites maintenant. Plaire au peuple en lui apportant ce dont il a besoin sur le long terme. C’était donc beaucoup de responsabilité. 
 

Léonard de Vinci, votre naissance est entourée de mystère ? 

 
Léonard de Vinci : Pas du tout. Il n’y a pas de mystère. Je suis un enfant illégitime. D’abord mon nom. Je m appelle en vrai, Leonardo di sera Piero Da Vinci, ce qui signifie Léonard, fils de maître Piero De Vinci ; l’homme du peuple est désigné par son prénom, auquel on adjoint toute précision utile : le nom du père, le lieu d’origine, un surnom, le nom du maître pour un artisan, etc. Cela dit, vous devez savoir que j’ai signé mes peintures et mes travaux Leonardo ou Io, Leonardo (« Moi, Léonard »). Publiquement je n’ai jamais employé le nom de mon père. 
Je suis un enfant illégitime né d’une relation amoureuse. Mon père était notaire, il a été ambassadeur, c’était un notable riche à Florence, sa famille était d’ailleurs très riche depuis très longtemps. Mon père est tombé amoureux de la fille de petits paysans assez pauvres qui étaient installés près de Vinci, sur le territoire de Florence. 
Alors ce qui est curieux, c’est que j’ai passé mes cinq premières années chez mon père et j’étais traité comme un enfant légitime. J‘ai été baptisé, avec des parrains et des marraines du village.
Au bout de 5 ans, ma mère se marie avec le fils d’un paysan de la région, je suis alors resté chez mon père dont la femme, ne pouvant pas avoir d’enfant, m’a aimé comme le sien. Mon vrai père va se marier quatre fois, ce qui fait que j’ai eu dix frères et deux sœurs légitimes. Je vais m’entendre assez bien avec tout le monde sauf que je ne serai jamais légitime, pour mon père. 
Sans doute, parce que je ne suis pas issu du même monde. Toujours est-il que je vais bénéficier d‘une éducation que je n’aurais jamais eue en restant avec ma mère biologique. 
 

Mais alors votre éducation va commencer par l’art ou par les sciences ? 

 
Léonard De Vinci : Je vais d’abord bénéficier de la culture qui domine dans cette famille florentine, dont le niveau d’éducation est très abouti. Nous baignons dans les arts, la peinture, les langues anciennes et modernes, les livres, le grec et le latin. On est dans le cœur de l‘Italie, à Florence. 
Je pense avec le recul que mes passions sont le résultat d’un double apprentissage. D’abord la nature, ses couleurs, ses odeurs, la géographie et l'histoire. Ensuite, l’école, les ateliers qu’on va me faire fréquenter.
Ma chance aura été de rencontrer Verrocchio. C’est mon père qui lui a montré des dessins et Verrocchio lui a dit que c’était exceptionnel et qu’il était prêt à me prendre dans son atelier. 
Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais dans cet atelier il y avait d’autres artistes comme Botticelli ou Ghirlandaio. 
Alors la première année ; ça n’était pas drôle, je nettoyais les pinceaux, puis après j’ai commencé à peindre, en fait je terminais les tableaux des autres. Mais je n’avais pas 18 ans.
C’était déjà un privilège que de terminer les tableaux des autres, Verrocchio m’avait confié cette tache parce qu’il continuait d’apprécier la façon que j’avais de peindre.  
 

Mais vous n’avez, à cette époque, signé de votre nom aucune œuvre. Or, on sait par exemple que vous avez beaucoup collaboré à une peinture de Verrocchio, dénommée le baptême du Christ, et que Verrocchio, qui se serait senti dépassé par votre talent, aurait décidé d’abandonner la peinture. 

 
Léonard de Vinci : Oui, on a dit tellement de choses. Mais Verrocchio avait tant d’autres choses à faire qu’on peut dire ce qu’on veut. 
 
 

On a raconté aussi que vous avez servi de modèle pour Verrocchio et pour Botticelli ? 

 
Léonard de Vinci : Oui, ça arrivait et c’était l’habitude. Une tradition dans les ateliers de cette époque. Les apprentis prenaient la pose pour que le maitre puisse travailler. Donc au début, j‘ai été très sollicité comme modèle du statut de bronze de David. On m’a dit aussi que l’archange Raphael, de l’œuvre de Tobie et l’ange de Verrocchio me ressemblaient, c’est possible.
 

Mais il n’y avait pas de formations académiques en parallèle?

 
Léonard de Vinci : Vous plaisantez, pendant toutes ces années, je me suis passionné non seulement pour la peinture, ses techniques, mais aussi pour la sculpture. Et pour les mathématiques, le calcul algorithmique... 
 

Votre carrière de peintre démarre officiellement à quel âge ? 

 
Léonard De Vinci : J’avais 20 ans en 1472, quand je suis officiellement enregistré à Florence dans la Guilde de Saint-Luc, qui était une confrérie de peintres. Et je crois que mon premier tableau date de 1473, c’est le paysage de Santa Maria della neve, c’est un dessin à l’encre qui est conservé encore aujourd’hui à la Galerie des Offices à Florence.
Après, j’ai dû faire l’Annonciation, dont on m’a dit que la technique était très nouvelle. Ce tableau est aussi à la Galerie des Offices à Florence depuis la fin du XIXème siècle J’ai travaillé dix ans dans l’atelier de Verrocchio avant de m’installer comme peintre indépendant. J’avais un peu le statut d’auto entrepreneur, vous connaissez ? 
 

Ce que vous ne dites pas, c’est qu’à Florence, vous êtes devenu très jeune une star du show-biz artistique ? 

 
Leonard de Vinci : Show biz ?  Drôle d’expression. La vérité, c’est que Laurent de Médicis va beaucoup me faire travailler et que je suis immergé dans le monde des affaires et de la science. Je fais de la peinture, on m’appelle pour faire des décors de maison ou d’opéra, on me sollicite pour dessiner des bâtiments, faire des plans d’urbanisme. Un peu comme une agence de conseil, j’apporte mon expertise. Je commence à voyager en Italie puis en Europe.
Donc, ce foisonnement d’activité me conduit à imaginer plein de techniques. Je travaille pour Michel-Ange qui a des difficultés avec le bronze, je travaille pour l’armée qui cherche des armements nouveaux, je travaille pour des marques d’horlogerie et des fabricants de matériels de travaux publics. Je leur invente des grues pour monter des blocs de pierre…
Ca me passionnait, je me suis senti autant artiste qu‘ingénieur. L‘artiste comme l’ingénieur, les deux travaillent à préfigurer l’avenir. A l’améliorer. Au terme de nombreux voyages, j‘ai été rappelé par le gouvernement de Florence pour occuper la fonction de ministre de la guerre.
 

Ministre de la guerre, vous plaisantez ? On ne vous imagine pas belliqueux.

 
Léonard de Vinci : Moi, jamais. L’armée était très intéressée par tout cela. Ca a été génial au contraire et extrêmement productif. Dans ce cadre-là que nous avons amélioré le fonctionnement des catapultes, que nous avons aussi mis au point des systèmes de levage hydraulique. 
 

Vous allez me dire que l’avion, l’hélicoptère, la voiture automobile, c’est vous aussi ? 

 
Léonard de Vinci : Ca tombait sous le sens à partir du jour où je me suis mis à étudier le vol des oiseaux et le déplacement des animaux. On avait, avec quelques ingénieurs qui travaillaient avec moi, imaginé des engins volants ou se déplaçant. On avait simplement un problème de propulsion. 
On était en pleine Renaissance, époque magique, mais on n’avait pas trouvé la machine à vapeur et on ne savait pas domestiqué l’électricité. On se doutait bien que dans les orages, il y avait des masses électriques qui représentaient une énergie folle, mais le temps nous a manqué. 
 

Et vous trouviez le temps de peindre, mais comment faisiez-vous ? 

 
Léonard de Vinci : Je n’ai pas peint beaucoup, tout au plus une vingtaine d’œuvres, la majorité est restée à Florence. Mais ce qui m’a donné cette notoriété d’artiste peintre, c’est le succès de quelques toiles comme la Joconde. Ne me demandez pas pourquoi la Joconde a eu un tel succès, je n’en sais rien. Le modèle, la lumière ou peut-être le regard ?
 

Levez aujourd’hui le mystère, Leonardo. Qui est Mona Lisa ? 

 
Léonard de Vinci : Les historiens vous diront que c’est probablement le portrait de Lisa Gherardini, l’épouse de Francesco Del Gicondo. Je n’ai jamais confirmé ou infirmé cette information, mais elle est plausible, ça fait si longtemps. J’ai mis deux années pour faire ce tableau. 
 

Et savez-vous pourquoi le tableau est en France ? 

 
Léonard de Vinci : Je sais que c’est François 1er qui l’avait acquis pour le mettre dans son château de la Loire, et depuis la France l’a conservé. Le tableau a beaucoup été exposé par Louis XIV, puis plus tard par Louis XV qui l’a ramené au Louvre où il est resté. 
 

Léonard de Vinci, votre fin de vie a été compliquée, vous êtes venu en France à la demande de François 1er, qui voulait vous faire travailler et ça n’a pas été très brillant. Vous êtes mort en France d’ailleurs, à Amboise, tout près du roi.

 
Léonard de Vinci : Il faudrait plusieurs jours pour raconter cette histoire… 
 

Après votre mort, beaucoup d’historiens se sont interrogés sur la réalité de cette œuvre immense. Plus récemment, un film entier a été fait pour savoir si vous étiez un artiste génial ou un génial copieur. 

 
Leonard de Vinci : Je suis au courant. Ça n’est ni faux, ni injurieux pour moi. Je vais vous expliquer. Toute modestie, mise à part, je crois avoir été un accélérateur de science, pour reprendre le film auquel vous faites allusion.
De moi, on connaît "La Joconde", c’est le tableau le plus célèbre du monde et "La Cène", dont je suis très fier. Alors on me dit que je n’aurais peint que 15 tableaux. C’est faux, j’en ai compté 16 avec le "Salvator Mudi" qui a été retrouvé et vendu récemment à 450 millions de dollars à New-York. Un record je crois…
Mais savez-vous que mes carnets contiennent plus de 6000 pages de notes et dessins, rédigées en écriture inversée, lisibles grâce à un miroir. J’y ai traité d'urbanisme, d'architecture, d'ingénierie, de mécanique, d'anatomie, de géologie, de botanique, et y décrit tout en les illustrant, certaines inventions comme le gilet de sauvetage, l'hélicoptère, le tank ou le parachute. Ses carnets sont rassemblés aujourd’hui en dix Codex.
Alors, on vient me soupçonner d’avoir copié ou plagié. Et bien oui, je me suis inspiré de tout ce qui a été fait et imaginé avant moi et je l’ai dépassé pour rendre tout ce progrès possible. 
Une dernière chose avant de vous quitter, je n’ai pas travaillé pour la gloire ou pour l’argent, d’ailleurs de l’argent j’en avais beaucoup. J’ai travaillé pour les générations futures, par humanisme, et nous étions quelques-uns en ce siècle de Renaissance.  
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