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Entretien
Les vérités de Christiane Lambert, agricultrice, patronne de la FNSEA et lauréate du prix de la femme d’influence politique 2017
Publié le 30 novembre 2017
Christiane Lambert vient de recevoir le prix de la femme d'influence politique pour son rôle à la tête du FNSEA, le tout face à trois ministres et une députée.
Christiane Lambert est présidente de la FNSEA depuis le 13 avril 2017. Le 29 novembre de la même année elle gagne le « Prix 2017 de la femme d’influence politique ». 
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Christiane Lambert est présidente de la FNSEA depuis le 13 avril 2017. Le 29 novembre de la même année elle gagne le « Prix 2017 de la femme d’influence politique ». 
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Christiane Lambert vient de recevoir le prix de la femme d'influence politique pour son rôle à la tête du FNSEA, le tout face à trois ministres et une députée.

Atlantico : Vous venez de recevoir le prix de la femme d’influence politique, vous qui êtes à la tête d’un syndicat agricole, monde généralement masculin s’il en est, comment en êtes-vous arrivée là ? A-t-il été difficile de vous imposer dans cet univers d’hommes d’une part, traditionnel d’autre part ?

Christiane Lambert : Non, j'ai toujours été un peu garçon manqué ! J'ai fait des études agricoles, je suis allé dans des lycées agricoles avec une majorité de garçons, je jouais au foot avec eux. J'étais toujours sur l'exploitation à travailler au milieu des animaux, à conduire le tracteur, et c'est naturellement que je me suis retrouvé après dans l'équipe de handball avec les garçons, puis dans l'équipe syndicale avec une majorité d'hommes… mais le fait d'avoir une formation agricole m'a beaucoup aidé à être complètement mêlée aux conversations techniques, économiques… J'ai été très bien accueillie ! Et il y a une originalité peu connue dans le monde agricole, c'est que les organisations syndicales ont traditionnellement une vice-présidente. C'est un héritage du mariage de la Jeunesse Agricole Chrétienne Garçons et de la Jeunesse Agricole Chrétienne Filles qui avait imposé une vice-présidence féminine. C'est ce qui fait que j'ai pu être très poussé dès le début pour prendre ces responsabilités.  

Avec le temps, mes collègues m'ont connu, ont apprécié mon travail sur les dossiers, et peu à peu, de fil en aiguille, j'ai pris de plus en plus de responsabilités… au niveau du canton, du département, puis au niveau national.

C'est donc plutôt en dehors de votre sphère professionnelle que vous trouvez le plus de surprise ?

Vous avez raison, c'est là que cela a surpris. Quand j'ai été élue présidente de la FNSEA, cela n'a surpris personne en interne, parce que les gens me connaissaient. J'avais été présidente du CNJA pendant 4 ans, j'avais déjà sillonné toute la France.

C'est à l'extérieur qu'il y a eu le plus de surprises, parce que beaucoup d'observateurs ont des clichés tout faits sur le fait que le monde agricole serait ringard et macho. Pas du tout. Il n'est ni ringard, ni macho. Quand une agricultrice bosse, elle n'a pas de problème à se faire sa place.

Il faut aussi bien noter qu'il y a eu des circonstances particulières cependant, avec le décès de Xavier Belin, qui du fait de la façon dont cela c'est passé et de la rapidité, a donné à cette transition un caractère dramatique. Mais aujourd'hui c'est vrai qu'à l'extérieur les gens sont surpris, par exemple des observateurs américains, de retrouver une femme à ce poste.

Le fait d’être une femme vous amène-t-il à gérer votre quotidien de manière très différente d’un homme, à la tête de la FNSEA comme à la tête de votre exploitation agricole ?

Oui, parce que le travail demande parfois des capacités physiques importantes. Il faut rester en forme – ce qui est très agréable entendons-nous, j'ai toujours adoré travailler en extérieur avec des animaux – et qui fait qu'il faut remplacer la force physique par la finesse ou le matériel. Aujourd'hui, il existe des équipements performants qui nous permettent de faire mieux. Et à la tête de la FNSEA, je ne vois pas grand-chose de différent, à part qu'il faut s'imposer un rythme sérieux. Je pars tôt le matin et je rentre tard le soir. Il faut travailler beaucoup, mais ça c'est pareil pour les hommes comme pour les femmes. Et ensuite il y a le côté vestimentaire, qui est un peu plus compliqué ! Mais sinon pas de difficultés particulières.

Il faut savoir que les hommes en agriculture savent ce que les femmes en agriculture font. Au niveau professionnel, nous sommes de plus en plus formés dans les exploitations, et il y a pas mal de femmes qui ont des responsabilités aujourd'hui. Plus souvent au niveau départemental et régional, du fait des enfants et de la contrainte que cela peut représenter. Parce que le national suppose du remplacement, de la garde d'enfants etc.

En la matière, ce qui a été déterminant pour moi est le soutien de deux hommes : tout d'abord mon mari, qui a accepté de prendre un part plus importante dans la partie enfants et famille, qui a accepté d'avoir moins de responsabilités quand les enfants étaient petits pour être plus présent auprès d'eux. Et l'autre homme est le président du CDJA de 1992, qui m'a dit "nous on aimerait que tu ailles à Paris et que tu aies une responsabilité pour défendre le département. Tu as les capacités, on veut que ça soit toi." Et qui m'a mis à disposition le remplacement qu'il fallait pour s'occuper de tes enfants. À l'époque, Guillaume avait 3 ans et Thibault avait un an. On a embauché une nounou, agent de remplacement proposée par le service des remplacements des agriculteurs. 24 ans après elle était encore auprès de nous parce que nous avons eu Pauline après, et, restant à temps très partiel aujourd'hui, nous avons gardé le lien avec elle.

Pour moi la garde d'enfant était le sujet clé, parce que je suis très famille et je ne voulais pas passer à côté de mes enfants. Aujourd'hui ils sont supers, ils ont 28, 26 et 18 et on a une très grande proximité !

On dit souvent que les femmes sont plus soucieuse des questions de santé et des questions de bien-être. Sur le dossier du glyphosate et au regard des risques qu’il fait notamment peser sur la santé des agriculteurs, avez-vous développé de ce point de vue là une attitude différente de celle qu’aurait eue votre syndicat sans vous ?

C'est un sujet extrêmement compliqué parce qu'il y a eu énormément de controverses et de polémiques, études contre études, scientifiques contre scientifiques, ONG contre praticiens de l'agriculture. Le fait d'avoir brandi la peur est quelque chose d'épouvantable. J'entendais ce matin à la radio d'autres études qui sortent et qui disent que finalement, sur une cohorte de 54000 agriculteurs aux Etats-Unis, il n'y a aucune trace de cancer ou de quoi que ce soit. Il y a eu une approche très polémique et une instrumentalisation des peurs qui a été très complexe à gérer.

Alors oui, j'ai été très touchée par les critiques sur ce registre-là. Les lettres que j'ai reçues, très insultantes, toujours anonymes - les gens ne sont pas courageux, ils ne signent même pas – c'est très violent, très méchant.

Il faut dire qu'avec le matraquage médiatique qu'il y a eu, c'est normal que cela soit perçu de cette façon-là.

C'est Michèle Mouton, qui était pilote de rallye et qui est aujourd'hui présidente internationale des rallyes qui dit que les femmes ont plus l'instinct de conservation, et sont donc plus attachés à la durée, à la longévité que les hommes.

Et il y a un autre sujet sur lequel les femmes ont certainement un regard différent, c'est celui de l'alimentation, de l'évolution de l'alimentation, de la sécurité alimentaire. Les femmes cuisinent et font les courses encore plus souvent que les hommes. Et elles sont peut-être sur ce point plus attentives aux aspects innovation, praticité, sécurité, diversité… elles font peut-être plus facilement le lien entre le produit de base qui sort de nos exploitations et ce qui arrive dans le supermarché. Je suis productrice de porcs, donc évidemment, ils ont beaux être les plus beaux du monde, quand ils ont quatre pattes et deux oreilles, ils sont à un monde de la barquette de jambon que vous achetez.

Idem sur le respect animal. Nous sommes très sensible aux critiques qui nous disent : "vous n'êtes pas humains, vous ne respectez pas les sentiments des animaux…" cela nous touche énormément. Il y a une sensibilité aux critiques qui est peut-être plus forte.

Les suicides d’agriculteurs font malheureusement partie des dossiers pressants que vous avez à gérer, existe-t-il de ce point de vue là une différence entre la manière dont les hommes et les femmes qui dirigent des exploitations agricoles appréhendent leurs situations de difficultés économiques ?

Oui et non. Il y a des hommes qui sont très sensibles à la difficulté. Je connais des gens qui font des choses remarquables pour les accompagner. S'il y a un sujet sur lequel les femmes sont beaucoup plus sensible en revanche, c'est quand cela arrive auprès d'elles. Un agriculteur qui se suicide parce qu'il a des difficultés, c'est quelque chose d'épouvantable. Un agriculteur est d'abord un homme qui est le fils de quelqu'un, qui est le frère de quelqu'un, qui est le conjoint de quelqu'un, qui est le père de quelqu'un. C'est la détresse totale quand cela arrive, et l'incompréhension. Nous disons aujourd'hui qu'il faut tout faire pour éviter cela. Il vaut mieux changer de métier plutôt que de se suicider. Parce qu'il y a une vie à côté de l'agriculture. Beaucoup d'agriculteurs pensent qu'ils ne savent faire que ça. C'est à nous de les accompagner s'ils pensent qu'ils peuvent évoluer, s'ils sont capables de rebondir et de faire autre chose. Mais surtout pas faire le geste fatal parce que c'est épouvantable pour leur entourage. J'avoue en frémir à chaque nouveau cas. C'est vraiment terrible.  

En tant que leader syndical, avez-vous constaté une différence selon que vos interlocuteurs soient des hommes ou des femmes ?

Cela dépend. C'est plus une question de personnalité qu'une question de genre.

Ségolène Royal était par exemple plus à l’écoute que Nicolas Hulot ?

Ils sont très différents mais pour d'autres raisons. Ségolène Royal était très compliquée, changeante, volatile, mais extrêmement stratège et mordante. Mais cela n'a rien à voir avec une personnalité comme Mme Péricaud : c'est impressionnant comment cette dernière est professionnelle, précise, sérieuse etc.

Ce sont des profils différents. Il y a de la même façon des hommes qui ne sont pas des hommes de dossier, qui sont approximatifs… C'est donc bien plus lié à la personnalité qu'au genre

L’influence pour vous, c’est quoi ? Et à quelles priorités souhaitez-vous utilisez la vôtre qui vient d’être consacrée hier soir lors de la remise des prix des femmes d’influence ?

Mon souhait, c'est faire reconnaître les professions agricoles. L'agriculture est aujourd'hui mal connue, avec des approximations, des caricatures, des polémiques. C'est invraisemblable mais c'est blessant pour les agriculteurs. J'ai toujours voulu être agricultrice. Dès l'âge de huit ans, quand j'ai dit à mes parents que je voulais être agricultrice, j'ai essuyé des moqueries et des railleries. Avec mes profs qui m'ont dit que j'étais trop intelligente et que je ne devais pas devenir agricultrice. Avec mes maîtres de stage qui m'ont dit d'aller dans un centre de gestion, de faire autre chose. Moi j'ai toujours aimé ce métier, j'ai toujours voulu porter la bannière des agriculteurs. J'ai la chance d'avoir des talents qui m'ont été donné par mes parents, avec une éducation rigoureuse, humaine et humaniste. Je suis croyante et pratiquante, et je suis très attentif aux autres et à ce qu'ils ressentent. J'ai le goût de l'utilité, je n'aime pas agir que pour moi.

J'ai été élevée dans une famille qui était tournée vers les autres et j'ai gardé ça. Je sais que je peux je peux jouer un rôle pour être le porte-drapeau d'une profession que j'aime et que je connais. Certains disent que c'est parce que je suis bavarde ! Mais de fait j'aime expliquer l'agriculture telle qu'elle est et non pas telle que certains la décrivent en la caricaturant ou la déformant. On ne parle que des défauts de l'agriculture, personne ne parle de ses grandes qualités. On est dans une société où le pessimiste prévaut, mais je suis une optimiste de combat, et je me bats, en regardant toujours devant.

J'ai connu des choses très dures dans ma vie, j'ai perdu mon papa dans un accident de travail sous mes yeux. Et je me dis souvent, quand il m'arrive quelque chose qu'il faut relativiser. J'ai été opéré du cœur à 50 ans, j'ai eu très peur de mourir – je vais bien Dieu merci ! – mais mon reflexe est de me dire que c'est dur mais qu'il y a des gens qui vivent des choses pires.

Ce qui ne faut pas dire qu'il faille être angélique ! Oui il y a des difficultés. Mais je sais en tant qu'agricultrice qu'il faut travailler pour réussir. Tout ne tombe pas du ciel. J'ai cultivé ça, j'ai éduqué mes enfants dans cet esprit-là. Un jour le soleil revient !

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moneo
- 30/11/2017 - 11:25
Que dire?
Bravo madame