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Saint-Etienne-du-Rouvray et enchaînement des attentats : quelle part de mimétisme chez des individus désaxés, quelle part de succès de la stratégie de l'Etat Islamique ?

Publié le 29 juillet 2016
En 1982, le sociologue David Philipps a théorisé l'effet Werther (en référence à un roman de Goethe dans lequel le héros se suicide à la fin) : une hausse de parution dans les médias de cas de suicides entraîne statistiquement une augmentation du nombre de suicides. Par analogie, si un acte terroriste violent est mis en scène et surexposé médiatiquement, cela encouragera et accélérera le passage à l'acte d'individus qui avaient déjà une idée suicidaire. Pour autant, l'effet Werther n'explique pas tout : la motivation religieuse reste un facteur déterminant.
François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’Iris. ...
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Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est...
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Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.
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En 1982, le sociologue David Philipps a théorisé l'effet Werther (en référence à un roman de Goethe dans lequel le héros se suicide à la fin) : une hausse de parution dans les médias de cas de suicides entraîne statistiquement une augmentation du nombre de suicides. Par analogie, si un acte terroriste violent est mis en scène et surexposé médiatiquement, cela encouragera et accélérera le passage à l'acte d'individus qui avaient déjà une idée suicidaire. Pour autant, l'effet Werther n'explique pas tout : la motivation religieuse reste un facteur déterminant.

Atlantico : Alors que plusieurs attentats ont eu lieu ces derniers temps en France mais aussi ailleurs dans le monde, pouvons-nous dire, oui ou non, que l'on assiste à une forme de terrorisme mimétique ? Certains observateurs évoquent un "effet Werther". Qu'est-ce que l'effet Werther et dans quelle mesure peut-on dresser un parallèle avec la situation que nous vivons ?

François-Bernard Huyghe : Ce que l'on a appelé l'effet Werther, c'est l'épidémie de suicides qui s'est développée dans la jeunesse allemande après la publication du célèbre livre de Goethe, Les souffrances du jeune Werther, où le héros se suicide à la fin. Dans la sociologie française, en particulier avec Gabriel Tarde, on a également réfléchi sur les effets d'imitation et les épidémies d'imitation. Cela se produit aussi dans le domaine criminel, on appelle cela un copycat, c’est-à-dire un criminel qui imite la manière de faire d'un autre.

En ce moment, nous faisons face à une épidémie de terrorisme. On a déjà connu cela à la fin du 19e siècle mais à l'époque, il s'agissait de venger les camarades ou de suivre leur exemple. La prise d'otage à Saint-Etienne-de-Rouvray est le fait de terroristes djihadistes. Nous assistons à une conversion au djihad : plus il y a d'attentats spectaculaires qui passent pendant des heures sur les télévisions, plus cela peut attirer des gens qui espèrent la même gloire, même si celle-ci est posthume. Toutefois, cela ne les empêche pas d'avoir des motivations religieuses. 

Alexandre Del Valle : L'effet Werther, ou suicide mimétique, a été théorisé par le sociologue David Philipps en 1982 après avoir constaté statistiquement une forte hausse du nombre de suicides en réaction à la médiatisation de cas de suicides. Cette expression a été inspirée initialement par l'impressionnante vague de suicides qui s’était produite en Europe après la parution du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther. Par analogie, même si tout n’est pas comparable (ceteris paribus), ceux qui étudient les phénomènes des attentats-­suicides ou des "suicides-barbares" (quelqu'un qui commet un acte suicidaire violent ou désespéré en tuant des gens et en se tuant lui­-même), et nombre de spécialistes imprégnés des études de Philips ont observé que si un acte terroriste de type suicidaire est mis en scène ­ comme cela est le cas avec des adeptes authentiques "islamikazes" ou autres psychopathes et désoeuvrés instrumentalisés par les djihadistes­-salafistes, ­ cela donne des idées à d’autres qui se sentiront à leur tour encouragés à passer à l’acte kamikaze après avoir été décomplexés, encouragés et influencés par l'exemple mortifère des terroristes auto­médiatisés par leurs vidéos apocalyptiques.

Le "terrorisme publicitaire" des djihadistes adeptes de mises en scènes, de réseaux sociaux et connaisseurs des faiblesses des médias modernes avides de sensation, débouche presque nécessairement sur un effet Werther ou un terrorisme mimétique en raison de la loi du "plus plus moins moins" : plus on parle et relaie l’acte "définitif", plus le mimétisme ou l'imitation morbide sont activés et plus il y a d'actes de ce type. En effet, on s'est aperçu depuis des années, en ce qui concerne le djihadisme d’Al­-Qaïda ou Daech, que lorsqu'il y a un attentat-suicide kamikaze quelque part dans le monde, surtout des actes qui mettent en scène des individus identifiables (principe de personnalisation-identification connu des spécialistes du marketing), au cours des jours et semaines qui suivent, un pourcentage de suicides bien plus élevé que d’habitude est constaté : plus de pilotes se crashent, plus d'autres crash surviennent, plus de voitures se jettent dans les ravins, plus de psychopathes ou dépressifs en phase finale suicidaire passent à l’acte et plus de crimes barbares ou autres égorgements sont commis, y compris parfois par des gens qui n'ont rien à voir avec le mobile.

Pourquoi ce désir d'imitation ? Parce que l'être humain est mimétique, grégaire, parce qu’il a besoin de s’appuyer sur ce que les spécialistes de l’influence comme Robert Cialdini (auteur d'Influence et manipulation) appellent la "preuve sociale" ou l’imitation de l’autre pour passer à l’acte et agir lui aussi dans un sens ou un autre. Parce que l'homme est un homo mimesis qui a besoin de "faire comme l'autre" et qui se sent autorisé à faire quelque chose lorsque d'autres font pareil (ou qu'un groupe fait pareil). Il y a donc ici un phénomène de légitimation par la geste d'autrui. Cela ne crée pas de vocations sui generis, cela ne veut pas dire non plus que nous avons affaire à un simple phénomène d'imitation dénué de contexte géopolitique et idéologique, mais cela veut dire seulement que plus nos médias relaient l'action, les images, les crimes et idées du "terrorisme publicitaire", plus cela rend service aux idéologues djihadistes qui savent que le désir d'imitation va réveiller, légitimer puis donner une justification décisive au passage à l'acte des gens qui couvaient une posture suicidaire latente mais qui ne pouvaient pas passer à l'acte sans cet "exemple légitimateur". D'une manière générale, le cerveau de l'être humain, qui lui permet de vivre en groupe, car Aristote a bien dit qu'il est un "animal politique", est foncièrement mimétique, et ceci est prouvé par les spécialistes du cerveau comme de la neuro­linguistique et de la psycho-sémantique qui ont étudié les processus d'auto­légitimation de la violence par l'imitation d'une autorité "légitime".

Ce phénomène a été constaté le 24 mars 2015 lorsque le copilote allemand Andreas Lubitz, identifié comme dépressif et suicidaire, ­ provoqua le crash de l’avion de Germanwings qui coûta la vie à 150 personnes lors du vol aller entre Düsseldorf et Barcelone. Déjà, en octobre 1999, un pilote de la compagnie Egyptair avait fait crasher volontairement son avion (217 morts). Un autre crash fut délibérément provoqué le 19 décembre 1997 par le pilote du Boeing 737 du vol Silkair 185 reliant Jakarta à Singapour qui s'écrasa en Indonésie et fit 104 morts. Là aussi, les experts conclurent au suicide du pilote déprimé et criblé de dettes mais inspiré par d'autres phénomènes suicidaires­-criminels de masse.

Plus récemment, dans autre registre, le jeune Germano­-Iranien à l'origine de la fusillade à Munich n'était pas du tout un terroriste sunnite, mais un chiite converti au christianisme, plutôt intégré, très pro­-allemand, assez remonté contre les immigrés musulmans turcs et albanais qui l'avaient rendu dépressifs à force d'humiliations, agressions et rackets à l'école, et qui est d'autant plus facilement passé à l'acte que des attentats­-suicides ou crimes de masses ont été commis par des jeunes ressentimentaux ou serial killers comme le Norvégien Breikvik ou des musulmans américains dont il avait étudié les cas qui l'ont clairement inspiré.

Cela montre que le mimétisme peut réveiller tout autant des vocations déjà motivées idéologiquement que des gestes de psychopathes ou dépressifs­-suicidaires qui veulent une fin à la fois narcissique et apocalyptique sans fondements idéologiques ou religieux à leurs problèmes dont les responsables sont le genre humain et les autres, responsables de tous.

De ce point de vue, l'acte barbare salvifique­-morbide commis par des êtres haineux qui justifient leur violence par la dénonciation des autres diabolisés provoque chez certains dépressifs-ressentimentaux graves un renversement de la haine gigantesque qu'ils conçoivent envers eux-
mêmes contre les autres qui doivent être emportés dans la chute finale dans un élan de rédemption et de purification-­vengeance par la mort.

Par ailleurs, si les terroristes se mettent en scène comme ils le font, c'est parce qu'ils savent que dans nos sociétés, il y a une omniprésence du phénomène narcissique-voyeuriste : on a besoin d'exister en se mettant en scène et en étant vu par les autres dans un acte "héroïque" définitif qui donne la certitude de la 'reconnaissance" et de la "notoriété". Même les terroristes obscurantistes les plus arriérés (qu'il ne faut pas sous­-estimer) connaissent parfaitement ce type de phénomène. De ce fait, notre société du spectacle et de la télé­réalité, caractérisée par le vide existentiel et la quête incessante de "live", nourrit le terrorisme publicitaire de type mimétique.

Les djihadistes de Daech ou d'autres groupes terroristes islamistes anti­-Occidentaux et totalitaires fondés sur la purification par la mort barbare et médiatique ont de beaux jours devant eux, contrairement aux autres organisations terroristes qui les ont précédées et qui ont toutes eu des limites d'objectifs et de moyens, car dans le cas présent, les chefs djihadistes appellent tous les "perdants radicaux" et psychopathes en puissance (et pas seulement les islamistes convaincus) à tuer partout tout le monde (y compris des musulmans "impurs"), de n'importe quelle façon.

Depuis que Daech a appelé à tuer les "infidèles" en les "jetant des immeubles", en "lançant des voitures sur eux", en "attaquant aux couteaux" ou même "au tournevis ou de ses propres mains", les idéologues de l'Etat Islamique, qui s'inspirent à la fois de l'ouvrage de Abou Bakr Naji, La gestion de la barbarie et de Abou Mousab al­-Suri, concepteur du "Jihad global" et auteur de L'Appel à la résistance islamique mondiale, ont lancé un phénomène viral auto­-alimenté, réticulaire, qui n'est pas prêt de s'arrêter. Cet appel au djihad global, à la fois individuel et total, va réveiller les psychopathes, haineux pathologiques et autres fanatisés en sommeil de tous les pays, et il aura plus de succès et d'adeptes que les appels de Ben Laden après le 11 septembre, car les professionnels de la publicité savent que lorsqu'un acte médiatisé implique des individus identifiables, le pourcentage de public­-cible sensibilisé est bien plus nombreux en raison du phénomène décrit plus haut de mimétisme et d'identification : si je ne peux pas m'identifier à 19 islamikazes du 11 septembre 2001 ou du 11 mars 2004 à Madrid, je peux aisément m'identifier à l'acte "publicitaire" d'une personne parfaitement identifiable, qui habite dans mon pays, qui a fréquenté les mêmes écoles, les mêmes quartiers ou les mêmes discothèques et donc qui est "proche". Nous sommes donc revenus à l'ère de la "guerre de tous contre tous", à une sorte d'âge de pierre de la violence aveugle et imprévisible qui est paradoxalement favorisé par les réseaux sociaux et les moyens modernes de communication.

A côté de l'effet Werther, il y a aussi l'effet ou expérience de Milgram : cette étude, qui date des années 1950, montre qu'un être humain se sent autorisé à commettre un acte violent ou sadique dès lors qu'une autorité morale (qu'elle soit scientifique ou religieuse) le lui permet, le dédouane, ce qui est le cas de Daech, Al­-Qaïda ou même Boko Haram, AQMI, les Tribunaux islamiques et les Shabbab somaliens qui citent tous des jurisprudences islamiques officielles qui légitiment le djihad, la crucifixion, l'égorgement, la lapidation, la prise du butin sur les infidèles, leurs enlèvements, etc. Ici, l'équivalent du professeur en blouse blanche est l'imam/ouléma en djellaba noire.

On doit donc additionner les deux phénomènes : l'effet mimétique Werther rencontre un autre effet connu dans la psychologie sociale, l'effet Milgram, qui constate la déculpabilisation totale de la violence sadique par la soumission à l'autorité qui donne des ordres et donc endosse la vraie responsabilité et donc dédouane. En effet, Daech ne se contente pas de donner un exemple en montrant des gens qui se font sauter, ce qui va créer un effet mimétique. Il accorde une extrême attention à la médiatisation de la caution morale-­religieuse en s'appuyant sur des textes très précis contenus dans le Coran et surtout dans les Hadith de la Sunna (Tradition/corpus islamique sunnite jamais réformé depuis le XIe siècle) et abondemment cités par les djihadistes, comme on le voit bien dans leurs revues diffusées sur le Web à l'usage des Occidentaux : Dar al-Islam (en français) et Dabiq (en anglais). On ne peut pas séparer l'un de l'autre, les deux effets se combinent et de ce point de vue, Daech est mille fois plus dangereux qu'Al­-Qaïda dans nos sociétés car les cerveaux de l'EI mettent l'accent sur les deux phénomènes, le mimétisme via les vidéos de massacres et le recours à l'autorité morale salafiste, via les textes religieux et la figure d'imams, à commencer par le Calife Al-­Baghdadi, qui est docteur en religion musulmane sunnite et bien plus "savant" au sens théologique­-juridique que Ben Laden ou son successeur Zawahiri. D'où aussi le nom même d'Etat Islamique et sa proclamation du Califat qui visent à puiser dans l'orthodoxie sunnite et dans l'histoire de la fondation de la civilisation islamique elle-même, ce qui est très "chargé" en termes de légitimation et d'inconscient collectifs et archétypes.

Nous sommes donc face à un phénomène à la fois viral, atomisé, réticulaire, absolument incontrôlable et dont le carburant est, outre les mobiles islamistes et personnels (suicide), le désir mimétique de réalisation existentielle par un acte "définitif" qui redonne du sens face au vide et à l'anomie si bien décrite par Durkheim dans ses études sur le suicide en Occident. Les policiers ou militaires armés dans la rue ne pourront pas empêcher cela par les opérations sécuritaires Sentinelles ou Vigipirate ou autres mesures impressionnantes qui donnent encore plus de force légitimatrice "héroïque" aux islamikazes. Ce qu'il faudra, c'est contre­carrer par la doctrine et la guerre psychologico-­médiatique le discours mobilisateur et mimétique des djihadistes. Nous ne répondons pratiquement pas aujourd'hui à leur appel très scientifiquement étudié visant à déstabiliser nos sociétés en se nourrissant de leurs faiblesses et de leur anomie. C'est sur cet appel lancé à tous les "vrais musulmans" et autres ressentimentaux à tuer de n'importe quelle manière le "mécréant" qu'il faut travailler, sur le modus vivendi et la portée virale, contagieuse, de cette incitation planétaire à réveiller/légitimer/désinhiber tous les dépressifs suicidaires violents, tous les psychopathes en sommeil et tous les fanatiques islamistes anti­chrétiens, anti­-Occidentaux, judéophobes, dont la haine est incroyablement alimentée et légitimée par nos sociétés elles­-mêmes qui produisent de la repentance et de la haine de soi politiquement et islamiquement correcte, là où elles devraient produire de l'auto­-estime collective et du "patriotisme intégrateur".

Dans quelle mesure la prise d'otage dans une Eglise à Saint-Etienne de Rouvray et plus globalement les différentes cibles des attaques terroristes confirment-elles que l'une des visées de l'Etat Islamique est de diviser la population et de susciter une guerre civile intercommunautaire ? Cela a-t-il été théorisé par l'Etat Islamique ?

François-Bernard Huyghe : L'État Islamique explique pourquoi il frappe. Parmi les raisons qu'il donne très souvent de frapper la France, il y a d'abord l'idée de nous punir parce que notre gouvernement bombarde la Syrie et l'Irak et tue des enfants innocents. Selon eux, nous sommes des croisés qui font la guerre à Allah (c'est l'expression qu'ils emploient). Deuxièmement, ils veulent nous frapper parce qu'à leurs yeux, nous sommes une société croisée et impie. Nous sommes à la fois les descendants des croisés du Moyen-Âge, les descendants des inventeurs de la démocratie et des Droits de l'homme, et une société où les gens boivent, forniquent, tolèrent l'homosexualité, etc.

Évidemment, puisque pour eux il n'y a que deux solutions, à savoir que l'on est soit avec eux, soit contre eux, ils cherchent à favoriser les divisions de toutes les sociétés et à pousser à la guerre entre musulmans et non-musulmans. Dans ses vidéos, l'État Islamique fait d'ailleurs de très nombreux appels aux musulmans de France pour leur dire de ne plus tolérer d'être opprimé dans ce pays de mécréants.

Alexandre Del Valle : Oui cela a été théorisé, tant par Abou Bakr Naji dans son idée­-force de la "gestion de la Barbarie" ou du chaos, que par l'artisan du djihadisme de "3ème génération" Abou Moussab Al­-Suri, auteur de L'Appel à la résistance mondiale, qui prophétisait déjà au début des années 2000 le chaos islamiste en Occident grâce à la radicalisation violente des musulmans européens instrumentalisés et par le terrorisme individuel réticulaire. Il envisageait aussi la division et la guerre civile là où les communautés musulmanes à radicaliser sont nombreuses. On peut citer également des djihadistes venus des "banlieues de l'islam" européen comme Omar Diaby (ou "frère Omsen"), ce Franco-Sénégalais qui a vécu à Nice, devenu le plus célèbre francophone de la djihadosphère et considéré comme l’un des principaux recruteurs français. Son documentaire/vidéo intitulé "19 HH" fondé sur la théorie du complot a été vu par plus de 170 000 personnes sur YouTube.

En fait, l'objectif réel recherché peut être certes la guerre civile, entre musulmans et non-­musulmans, plus encore qu'entre chrétiens pratiquants ou musulmans, mais il vise surtout, en France et ailleurs en Europe, à créer un effet de soumission volontaire connu sous le nom de dhimmitude en terre d'islam (ahl al­dhimma) ou sous l'expression de "syndrome de Stockholm" chez les spécialistes de la psychologie du terrorisme. L'Etat Islamique est parfaitement conscient que les églises dans les pays européens sont vides, qu'elles ne sont pas peuplées de jeunes européens aguerris et prêts à attaquer les musulmans pour "se venger" mais de quelques curés et personnes très âgées incapables de se battre et surtout amoureux de la paix et capables de tendre la joue gauche. Les troupes chrétiennes croyantes sont absolument pacifiques et insusceptibles de se battre dans nos sociétés pacifiques où l'Eglise catholique croit et oeuvre depuis le Concile Vatican II à l'entente islamo-­chrétienne, comme l'attestent les profils des moines de Tibhirine en Algérie ou le père Jacques Hamel, tous égorgés alors qu'ils pratiquaient le dialogue islamo­-chrétien et fréquentaient les imams puis luttaient contre le racisme et l'islamophobie. L'Etat Islamique sait très bien que ceux qui se rendent dans les églises classiques (donc sans parler des ultras-­traditionnalistes catholiques ou des protestants évangéliques hostiles à l'oecuménisme et critiques envers l'islam) ne sont pas ceux qui risquent de combattre et de se radicaliser. Le but de Daech est plutôt de susciter la soumission volontaire des chrétiens pacifiques et des milieux modérés tout en déclenchant une radicalisation politique et répressive susceptible de fanatiser encore plus de musulmans afin de provoquer leur embrigadement terroriste mimétique ou leur émigration vers l'Etat Islamique qui a besoin de bras.

N'oublions pas que Benoit XVI comme le pape François ont tenu compte des pressions d'organisations musulmanes (pas forcément terroristes d'ailleurs) et islamistes en ce qui concerne la critique de la violence islamique qu'ils n'osent plus désigner comme telle et que tous deux ont fait marche arrière et témoigné leur amour et leur respect de la religion musulmane de façon bien plus nette après qu'avant les menaces ou réprimandes. On a donc obtenu d'eux une soumission volontaire, soit par la menace d'actes terroristes envers eux ou les chrétiens d'Orient, soit par les pressions des pays musulmans de l'Organisation de la Coopération islamique (OCI) qui dénoncent systématiquement "l'islamophobie" de l'Occident, des chrétiens ou des juifs afin de faire taire tout appel à la remise en question de l'islam et des racines juridiques religieuses de la violence du djihad. En outre, l'islam orthodoxe voit le chrétien comme un soumis. D'ailleurs, le statut dans le Coran et la charia donné aux chrétiens et aux juifs est celui de "soumis" ou "gens du pacte" (Ahl al-­Dhimma, celui qui est protégé s'il se soumet et paie un impôt puis accepte son humiliation). Le but n'est pas forcément de le tuer pour qu'il devienne violent, mais plutôt de soumettre volontairement le chrétien pour fasciner­/sidérer/recruter les djihadistes potentiels et autres psychopathes visés de façon mimétique.

Si vous m'aviez parlé du Liban, de l'ex­-Yougoslavie ou de la Russie, voire même des Etats­-Unis, où il existe des groupes chrétiens très durs et capables de violence, ma réponse aurait été différente. Mais en Europe de l'Ouest, je ne pense pas que les chrétiens abreuvés de très belles idées pacifiques et tolérantes vont prendre les armes. Ils vont plutôt se refermer et montrer des signes de faiblesse qui permettront aux djihadistes qui rêvent de conquérir Rome de dire que l'heure est proche. Sans aller jusqu'aux djihadistes de Daech, l'un des penseurs de référence des Frères musulmans, Youssouf al-­Qardaoui, appelle clairement les musulmans à profiter de la faiblesse des chrétiens et des sociétés européennes vieillissantes pour reconquérir Rome. Ses propos et fatwas sont faciles à retrouver sur le Net et très nombreux sur ce sujet. D'une manière générale, le carburant parallèle du terrorisme islamo­-djihadiste, c'est la mauvaise conscience : ce terrorisme-là a pour but de faire plier, grâce aux médias, des âmes faibles qui se disent que si les terroristes tuent de façon si barbare, c'est que nos sociétés ont "fait quelque chose de mal", qu'elles sont coupables de quelque chose (les Croisades, la colonisation, les guerres au Mali ou en Syrie, etc). En effet, les terroristes veulent faire plier les gouvernements au travers des opinions publiques en créant un syndrome de Stockholm, car la soumission volontaire à ses objectifs est le véritable but du terrorisme.

Saint Etienne de Rouvray, la Bavière, Nice, Magnanville : quelle part attribuer à la surexposition médiatique dont jouissent les terroristes dans la volonté de certains de passer à l'acte ? Les médias ne font-ils pas inconsciemment de ces individus des héros ? Dans la mesure où il est impossible de passer sous silence ces événements, comment traiter médiatiquement ces individus et les actes qu'ils commettent ? Quel serait le bon équilibre ?

François-Bernard Huyghe : Dans tout acte de terrorisme, il y a une volonté publicitaire. Les terroristes ne veulent pas tuer beaucoup de gens, ils veulent que beaucoup de gens sachent. Si les médias donnent un grand écho à leurs actions, s'ils amplifient par-là la panique de la population et s'ils flattent l'ego des terroristes, cela les stimule forcément. Les terroristes pensent qu'ils passeront à la postérité. Dans le cas des djihadistes, ils pensent même qu'ils vont gagner le paradis.

Le bon équilibre serait probablement de moins insister sur la peur et l'émotion des populations. Ce n'est pas la peine de leur donner ce plaisir ou cette gloire. Par ailleurs, il faudrait être plus pédagogue dans la façon de l'expliquer, trouver un équilibre entre la peur de l'islam et le discours pseudo-humaniste de "pas d'amalgames" et "tous ces gens sont fous". Ces gens ne sont pas fous mais ils obéissent à une logique très précise qui est le salafisme djihadiste.  Il faudrait expliquer qu'ils sont à la fois très minoritaires mais que cela correspond à un projet politique et religieux précis et que l'on ne devient pas djihadiste parce que l'on est bisexuel, divorcé ou que l'on a eu des problèmes dans la vie comme on a pu l'entendre à propos de Nice.

Alexandre Del Valle : Bien évidemment, depuis les années 1970 et le terrorisme arabe palestinien qui a inauguré une nouvelle vague de phénomènes de violence anti­-occidentale, on s'est rendu compte que sans les médias, le terrorisme n'existerait pas, car les terroristes ne tuent jamais juste pour tuer mais pour créer un phénomène de soumission à travers la sidération de l'opinion publique. Je rajouterais même que depuis qu'il existe, le terrorisme moderne est intrinsèquement lié à la nécessité d'être médiatisé, qui est sa raison d'être et son carburant. Sans la médiatisation, un terroriste n'a plus d'intérêt et s'il ne peut pas faire parler de lui et exhiber de façon pornographique son massacre barbare, le terrorisme 3.0 narcissique adepte de téléréalité, de jeux vidéos et de selfie ne peut pas mourir sans la certitude que l'on parlera de lui comme une célébrité. Lui promettre l'anonymat serait son pire malheur et s'il avait la certitude que personne ne parlerait de lui, il ne commettrait pas son forfait. C'est pourquoi je préconise que nos démocraties reprennent le pouvoir sur les médias et que les pouvoirs souverains trop souvent esclaves des médias obligent ces derniers comme les serveurs Internet et les réseaux sociaux à participer à la guerre contre le terrorisme djihadiste 3.0 qui a actuellement une longueur d'avance sur nous.

Si nous voulions vraiment les contrecarrer, nous devrions réagir de manière extrêmement différente. Premièrement, les terroristes islamistes qui veulent une fin narcissique et "racheter des pêchés" après une vie dissolue devraient être informés par nos médias et forces de l'ordre qu'ils ne pourront pas aller au paradis, parce qu'ils ne seront pas enterrés de manière islamique, qu'ils ne pourront pas mourir en bon musulman car des autorités religieuses de très haut niveau les déclareront totalement apostat et délégitimeront le corpus islamique orthodoxe qui fonde le djihad, etc. Il faut essayer de trouver des réponses à la fois théologiques, sociologiques, tactiques qui puissent véritablement faire douter le terroriste quant à l'issue rédemptrice de son acte. Cela n'a pas du tout été fait jusqu'à aujourd'hui. Et nos responsables politiques en sont responsables car ils auraient pu travailler depuis longtemps avec des religieux musulmans modérés et intelligents pour élaborer un contre­-discours, un anti­-extrémisme délégitimateur de djihadiste potentiel.

Par ailleurs, si l'on revient à l'essentiel, il faut aussi rappeler que la plupart des terroristes comme ceux qui ont égorgé le père Hamel sont des gens qui ont été fichés S, qui ont bénéficié du laxisme judiciaire et dont on n'a pas été en mesure de détecter les signaux faibles inhérents à un processus de radicalisation terroriste. Tout cela, cette guerre contre le terrorisme, demande donc une implication civique et patriotique de tous. A la guerre contre tous doit répondre une réaction de tous.

Le fait qu'un prêtre ait été attaqué ravive la crainte de tensions entre les différentes communautés en France... Quelle est la réalité de ce scénario ?

Jérôme Fourquet : Entendu par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée Nationale, Patrick Calvar, le patron de la DGSI, déclarait le 10 mai dernier : "Les extrémismes montent partout et nous sommes nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation. Et cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires" . Ce diagnostic déjà très inquiétant, car émanant d’un ponte du renseignement intérieur, allait encore être noirci quand le même Patrick Calvar lâcha quelques semaines plus tard, et toujours devant des députés, la phrase suivante : "Nous sommes au bord de la guerre civile". Rapportés quelques jours seulement après le meurtre d’un couple de policiers dans les Yvelines et l’arrestation en Ukraine d’un Français en possession d’un stock d’armes de guerre qu’il comptait utiliser pour attaquer différents objectifs, dont une mosquée, ces propos allaient susciter un large écho dans la presse. Au lendemain de l’attentat de Nice, ces déclarations entrent en résonance avec une inquiétude largement répandue dans la société.

Dans un sondage réalisé quelques jours après l’attaque de Magnanville, 73% des interviewés jugent certain (19%) ou probable (54%) qu’en cas de nouveaux attentats menés par des terroristes islamistes dans les prochains mois, nous assisterons alors à des actions de représailles incontrôlées de la part d’individus qui voudraient "se venger ou se faire justice" en attaquant par exemple des mosquées, des commerces ou des quartiers fréquentés par la population musulmane. C’est parmi les sympathisants frontistes que ce scénario apparaît le plus plausible (82% dont 36% de "certainement") mais ce pronostic est également partagé par 79% des proches des Républicains, 76% de ceux du PS et par 68% de ceux du Front de Gauche.

Il convient de remarquer que ce scénario de guerre civile sur base communautaire est précisément l’objectif avoué des théoriciens djihadistes. Comme le montre Gilles Kepel dans son dernier livre, Abu Musab-al-Suri a notamment pensé ce processus dans L'Appel à la résistance islamique mondiale. A la suite d’une campagne d’attentats visant notamment des rassemblements sportifs ou festifs, les stratèges du djihad escomptent que des actions de représailles viseront de manière indistincte les musulmans et qu’en allant crescendo, ces actes de vengeance viseront à terme tous les musulmans, lesquels rompraient alors leurs liens avec le reste de la population pour se placer sous la bannière des combattants djihadistes. Les sociétés européennes se fractureraient alors et les zones ou les quartiers musulmans rentreraient en résistance. A partir de là, une "guerre d’enclaves" (on retrouve donc une vision très proche de celle véhiculée par le FN) pourra être développée aboutissant à terme à une guerre civile prenant la forme d’un affrontement entre territoires homogènes sur le plan ethno-religieux.

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Commentaires (3)
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emem
- 27/07/2016 - 15:42
Midi à quatorze heures
Pourquoi dire :"Nous assistons à une conversion au djihad" alors que le djihad est inscrit dans le coran ?
vangog
- 27/07/2016 - 11:24
Les Français aiment blablater sur le pourquoi du comment?
Est-ce pour s'épargner le courage de trouver des solutions concrètes? On peut se le demander quand on voit ces articles dithyrambiques énonçant les hypothèses qui ont pu nous amener là, mais n'énonçant jamais aucune solution pour nous en sortir...ah oui, c'est vrai! Commencer à aborder les solutions efficaces, c'est évoquer celles proposées par le Front National...pas bien! Méchant! Bouh! Mieux vaut continuer à pleurnicher de concert, en attendant la suite...
adroitetoutemaintenant
- 27/07/2016 - 10:29
Tout à fait d’accord
Je hais entendre les commentateurs parler de « ce jeune homme » ou autres épithètes civiles. Ils doivent être désignés comme « cette ordure » ou ce « déchet ». Garder les prénoms pour que la population sache d’où ils viennent. Et s’il y en a plusieurs, les numéroter. Puis selon la tactique du General Pershing ils doivent savoir qu’ils seront abattus par des balles trempées dans de l’huile de cochon et qu’ils seront incinérés dans une peau de cochon pour respecter leur impiété puis que leurs cendres seront jetées en mer. Qu’un conseil composé d’un Rabin, d’un Prêtre et d’un Imam les déclare impie. Quant aux journalistes qui ne voudraient pas s’y plier plusieurs moyens de pression existent : contrôle fiscal, abrogation de la carte etc..