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Deux vies en une

Otto Skorzeny ou la très improbable reconversion d'un officier nazi en tueur d'élite israélien

Publié le 31 mars 2016
Otto Skorzeny, commando spécial SS, fut nommé "l'homme le plus dangereux d'Europe" par les Alliés. Aujourd'hui, le quotidien israélien Haaretz révèle que dans les années 1960 il a travaillé pour le Mossad.
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Otto Skorzeny, commando spécial SS, fut nommé "l'homme le plus dangereux d'Europe" par les Alliés. Aujourd'hui, le quotidien israélien Haaretz révèle que dans les années 1960 il a travaillé pour le Mossad.

"L'homme le plus dangereux d'Europe". Otto Skorzeny était de ces personnages de roman que la Seconde Guerre Mondiale a produit à foison. Grand, blond, balafré sur le côté du visage depuis une partie d'escrime à l'adolescence, on n'y aurait pas cru s'il était personnage de film. Et pourtant, ce nazi de la première heure, issu d'une famille militaire autrichienne, a bien existé. En 1939, il s'engage dans la division SS Leibstandarte, la garde personnelle de Hitler. Très vite, il se distingue par ses coups d'éclat et devient une légende des opérations spéciales. Hitler, qui s'entretient directement avec lui, lui confie ses missions les plus délicates.

C'est par exemple lui qui fut responsable de l'extraction de Benito Mussolini, gardé prisonnier après la chute de son Gouvernement. Il a mené un commando qui s'est introduit dans sa prison de nuit avec des planeurs… Pas un tendre, donc.

Autre coup d'éclat : après le Débarquement, il réunit une équipe de commandos anglophones, ils endossent des uniformes américains volés et même des chars d'assaut volés, s'introduisent derrière les lignes alliées et les attaquent par derrière pour semer la confusion.

Et en tant que Waffen SS qui a aussi été actif sur le front de l'Est, il a très probablement participé à la Solution Finale et à des massacres de Juifs, même s'il n'y a pas de preuves formelles et qu'il n'en fait pas état dans ses mémoires. Après la guerre, il est arrêté et fait partie des inculpés aux procès de Nuremberg, mais après deux ans… il s'évade. A ce jour, personne ne sait comment. Selon certaines rumeurs, c'est l'OSS, ancêtre de la CIA, qui l'aurait fait sortir en échange de bons et loyaux services.

Les missiles égyptiens

Et pourtant, c'est à lui que le Mossad a fait appel. Une histoire révélée pour la première fois par le quotidien israélien Haaretz, qui a eu accès aux archives secrètes du Mossad et à certains des agents de cette opération. Le problème : une équipe de scientifiques allemands qui travaille en Egypte sur un programme de missiles balistiques. Suite moins connue d'un épisode connu de la guerre : le programme de missiles allemand, qui a failli faire plier le Royaume-Uni, et dont les Etats-Unis et l'Union soviétique se sont arrachés les scientifiques. Wernher von Braun, le plus brillant, finira par travailler pour la NASA et concevoir la fusée qui emmènera les astronautes américains sur la Lune…

Mais certains scientifiques sont restés en Allemagne, et d'autres pays ont cherché à les recruter. Notamment l'Egypte, qui dans les années 1960 est un ennemi d'Israël, et pour laquelle une équipe de scientifiques allemands travaille sur un programme secret de missiles balistiques. Heinz Krug, chef de l'équipe, a refusé une offre de von Braun de venir aux Etats-Unis travailler avec lui. Pour les Israéliens, il n'y a pas de doute : si Krug et ses collègues préfèrent travailler pour l'Egypte que pour les Etats-Unis et pour l'URSS, c'est aussi par convictions nazies, et parce qu'ils voient dans leur travail de production de missiles, dont la cible prioritaire serait forcément Israël, une continuation de la Shoah…

Il faut se souvenir de ce qu'Israël était à l'époque. Pays encore plus petit qu'aujourd'hui, beaucoup plus pauvre, dont tous les voisins, plus grands, sont des ennemis déclarés dont la propagande d'Etat appelle à l'extermination jour après jour. Et se souvenir de ce qu'était le Mossad, le service de renseignement israélien : la plupart de ses agents étaient des anciens de la guerre d'indépendance, souvent rescapés de la Shoah et ayant perdu des membres de leur famille dans la Shoah. Pour protéger le petit Etat juif entouré d'ennemis, dont l'existence est la seule garantie contre un nouvel Holocauste, tout était envisageable. La devise de l'armée et des services de sécurité israélienne : "en brera", "pas le choix". Certains pays peuvent se permettre de perdre un conflit ; pour Israël, une défaite, et c'est l'extermination. Et quand on est tout petit, le culot et l'audace gagnent tout.

Pour empêcher les scientifiques allemands de collaborer avec les Egyptiens, le Mossad commence par l'intimidation. Lettres anonymes, coups de fil au milieu de la nuit… Mais ça ne suffit pas. Il faut trouver un moyen de s'approcher d'eux, et pour cela trouver un homme en qui ces scientifiques auront confiance. Bref, le Mossad a besoin… d'un nazi.

Joe Raanan, un des meilleurs "agents traitants" (les espions qui sont chargés de recruter d'autres espions, correspondants et agents doubles ou triples) du Mossad, est au départ choqué par l'idée. Joe Raanan est né Kurt Weisman, Juif autrichien, rescapé de la Shoah où il a perdu toute sa famille, et s'est distingué dans la guerre d'indépendance d'Israël avant d'être recruté par le Mossad. Comme beaucoup de cette génération de pionniers de l'Etat d'Israël, il a troqué son nom germanique pour un nom hébreu. L'idée de travailler avec un ancien SS est difficile à avaler. Mais il s'y résout.

Le nazi du Mossad

L'histoire du recrutement de Skorzeny semble trop romanesque pour être vraie, mais elle est pourtant relatée noir sur blanc dans les archives du Mossad.

Skorzeny vivait depuis longtemps au soleil en Espagne. Après quelques semaines de surveillance, Joe Raanan se fait passer pour un touriste autrichien. Assisté d'une jeune Autrichienne recrutée pour l'occasion, Raanan se retrouve comme par coïncidence dans le même bar que Skorzeny. Les deux familiarisent du fait de leurs origines communes : il s'avère que le touriste s'est fait voler tous ses papiers et son argent, quelle tristesse... Skorzeny est là avec sa compagne, et les couples boivent ensemble…allant jusqu'au flirt. L'ancien SS offre l'hospitalité à ces pauvres touristes qui n'ont nulle part où loger.

Chez Skorzeny, l'atmosphère devient chaude entre les deux couples… jusqu'à ce que ce dernier sorte un pistolet et mette en joue ses invités. "Vous êtes du Mossad et vous venez me tuer".

"Vous avez à moitié raison", répond Raanan, du tac au tac. "Nous sommes du Mossad, mais nous venons vous recruter. Nous voulons vous payer".

"Je ne vous crois pas".

"Si nous voulions vous tuer, vous seriez déjà mort. Et si vous nous tuez, vous ne verrez jamais les prochains avant qu'ils ne vous tuent".

Skorzeny déclare qu'il n'a pas besoin d'argent. Ranaan demande ce qu'il veut. Après un moment de réflexion, Skorzeny lâche : "Je veux que Wiesenthal me retire de sa liste". Simon Wiesenthal est le fameux "chasseur de nazis" qui tient une liste de criminels de guerre nazis et les poursuit à travers le monde. Wiesenthal est un individu privé et l'Etat israélien n'a aucune prise sur lui, mais Raanan promet. Le Mossad demandera à Wiesenthal de retirer Skorzeny de sa liste, mais celui-ci refusera. Le Mossad ira jusqu'à faire une fausse lettre de Wiesenthal promettant à Skorzeny de le retirer de sa liste, le chutzpah israélien. En brera

A partir de ce jour-là, Skorzeny devient un agent du Mossad. Joe Raanan devient son correspondant, celui qui lui donne ses ordres et les éléments pour accomplir ses missions. Il est emmené en Israël pour formation, qui inclut une visite de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah. Il montre un intérêt, mais pas d'émotion. Là, un survivant de la Shoah le reconnaît et le pointe du doigt, hurlant que c'est un criminel nazi. Raanan, son accompagnateur dont les parents sont morts dans la Shoah le couvre, l'assurant que c'est un cousin qui a lui aussi survécu à la Shoah.

En fait, il semble probable que Skorzeny ait collaboré avec le Mossad non par intérêt ou par conviction, mais simplement par goût de l'action. Il est très efficace. Il suit les scientifiques allemands en Allemagne et en Egypte. Il poste une lettre piégée qui tue plusieurs Egyptiens, et participera à d'autres coups de main.

Krug kaput

Mais il montrera surtout son utilité lorsque Krug, le chef des scientifiques allemands, l'appelle pour lui demander son aide et sa protection. Skorzeny lui répond qu'il l'aidera avec plaisir.

L'ancien SS va chercher le scientifique nazi chez lui dans une Mercedes et l'emmène dans les bois. Dans la voiture derrière eux, il y a ses nouveaux gardes du corps. Ils vont dans un coin tranquille pour le briefer sur sa sécurité et la marche à suivre. Krug est rassuré. Une fois arrivés dans une clairière, les hommes sortent de la voiture et Skorzeny exécute Krug froidement, sans autre forme de procès.

Les deux gardes du corps, qui sont des agents du Mossad, dont Raanan, recouvrent le corps d'acide pour le rendre non identifiable, puis l'enterrent dans un trou creusé au préalable, non sans avoir mélangé de la chaux à la terre pour éviter que des chiens de police, ou d'autres animaux, ne trouvent le corps.

Plus personne ne verra jamais Krug ou n'entendra parler de lui. Jusqu'à ce jour, son sort était resté un mystère. Le programme de missiles balistiques égyptien se délite.

Une expiation ?

Personne ne sait si Skorzeny a également agi un peu pour se racheter. Il est décédé bien plus tard, à 67 ans, d'un cancer. A ses funérailles, il n'y aura que des anciens SS, qui n'hésiteront pas à draper son cercueil d'un drapeau à croix gammée et de le saluer par des chants et des saluts nazis. Et un homme discret, cachant son visage, ne disant rien : Joe Raanan, né Kurt Weisman.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Commentaires (2)
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Outre-Vosges
- 02/04/2016 - 14:59
On en reste pantois
Quelle aventure ! On sent que les romans d’espionnage font pâle figure à côté de ce récit, mais la réalité ne dépasse-t-elle pas bien souvent la fiction ? Merci à Atlantico d’avoir donné le lien vers l’article anglophone d’Haaretz où on nous conte l’histoire de façon détaillée. Elle mériterait qu’on en tirât un film mais il faudrait des acteurs chevronnés pour y figurer ; j’imagine surtout la scène finale, le transport des cendres de Skorzeny dans le caveau familial : on y verrait des bonzes nazis faire le salut hitlérien devant les restes de leur ancien compagnon d’armes tandis que le regard de Joe Raanan semblerait dire : « Les imbéciles ! S’ils savaient ! »
Deudeuche
- 01/04/2016 - 13:18
intéressant et utile
aux islamo-gauchistes qui se délecteront de cette histoire qui leur permet d'aligner Israel et nazisme.