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2015, l’année de la facture de l’éclatement de la famille française ?

Publié le 26 décembre 2014
La multiplication des vocations djihadistes sur le territoire, la croissance de l'isolement des personnes âgées et, fait nouveau, des jeunes, sont autant de problématiques observées en 2014 et qui trouvent leur réponse dans la fragmentation des liens familiaux et intergénérationnels. Un processus qui s'inscrit sur le temps long, et qui ne voit pas d'éléments pour l'enrayer à court terme.
Farhad Khosrokhavar est un sociologue franco-iranien, directeur de recherche à l'EHESS et chercheur au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS, EHESS-CNRS). Ses recherches portent sur la sociologie de l'Iran contemporain,...
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Gérard Neyrand est sociologue, est professeur à l’université de Toulouse), directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales (CIMERSS, laboratoire associatif) à Bouc-Bel-Air. Il a publié de nombreux...
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Vincent Touzé est économiste senior au département des études de l'OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques).
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La multiplication des vocations djihadistes sur le territoire, la croissance de l'isolement des personnes âgées et, fait nouveau, des jeunes, sont autant de problématiques observées en 2014 et qui trouvent leur réponse dans la fragmentation des liens familiaux et intergénérationnels. Un processus qui s'inscrit sur le temps long, et qui ne voit pas d'éléments pour l'enrayer à court terme.

Atlantico : L'émergence des vocations djihadistes en Europe, et particulièrement en France, a suscité de nombreuses incompréhensions. De nombreuses tentatives d'explication de ce phénomène consistent à évoquer une perte du lien social, qui in fine provoque un détachement de la société. Certains modèles familiaux -la famille étant la première structure socialisante d'une personne- peuvent-ils jouer un rôle dans l'apparition des vocations djihadistes ?

Farhad Khosrokhavar : Je vois au moins deux structures familiales en jeu. Tout d'abord, celui que l'on pourrait appeler "structure familiale des cités", qui s'organise autour d'un patriarcat sans père ou démissionnaire, avec un maintien de son rôle symbolique mais dépourvu de capacité d'action. Dans les pays de culture maghrébine, cette autorité paternelle s'illustre souvent par la violence, qui ne peut s'exercer en France où les enfants peuvent avoir recours aux protections légales. Le fait qu'une mère soit seule ne signifie pas pour autant qu'elle détient l'autorité symbolique. Bien souvent, on peut alors voir un grand frère qui conteste cette autorité, et souhaite s'imposer aux autres membres, bien qu'il n'y parvienne le plus souvent qu'à moitié. Cette absence d'autorité provoque alors un sentiment d'abandon des enfants, où les manques sont pris en charge par la rue, la délinquance, et aboutit à une forme de haine de la société, terreau propice de l'islam radical. Bien entendu, cela ne concerne qu'une minorité de personnes dans des situations similaires, mais ce contexte préalable a pu être observé.

La deuxième structure familiale est quant à elle plutôt différente de la première. Elle s'apparenterait davantage à une structure à autorité indécise. On peut la retrouver dans des familles de classe moyenne, intégrées professionnellement et socialement, mais où l'autorité est remise en cause de différentes manières : tout d'abord, par la famille recomposée, où l'autorité est diluée (et donc neutralisée) entre les deux parents séparés. Le jeune peut alors se sentir sans repère ni prise sur le réel, il s'enferme alors dans une attitude de post-adolescent -jusqu'à parfois 20 ans selon les psychanalystes-. Cette attitude peut pousser à rechercher d'autres formes d'affirmation de soi, faisant du djihadisme une opportunité parmi les autres. Car symboliquement, le djihadisme consiste précisément à se faire homme au sens le plus viril du terme, à faire peur, et à être violent.

Quelles sont les grandes mutations qu'a connu la famille en tant que structure socialisante et d'intégration dans la société au cours de ces dernières années ?

Gérard Neyrand : Depuis 50 ans la famille a connu une transformation d'une telle importance qu'on a pu parler de mutation, et que désormais on parle plutôt de familles au pluriel que de la famille. A la fin des années 1960 entrent en phase un certain nombre d'évolutions de niveaux et temporalités différents qui font basculer dans un autre mode de fonctionnement, même si l'ancien système de références résiste, y compris jusqu'à aujourd'hui. Rapidement, on peut évoquer la montée de l'individu, qui court depuis les Lumières et la révolution française, et a été renforcée par l'évolution du capitalisme vers la consommation de masse et l'individualisation des cibles commerciales. La généralisation de l'enseignement à tous les enfants, notamment aux filles, depuis la IIIe république. Le passage à une société essentiellement salariale, où c'est d'abord le niveau de diplôme qui détermine la place des individus, et où on constate la perte d'importance des logiques économiques et patrimoniales de constitution et maintien des unions, parallèlement à l'affirmation du sentiment amoureux comme raison prépondérante non seulement de la constitution des couples mais de leur maintien.

Egalement, les progrès de la médecine du corps, notamment avec la mise au point des moyens modernes de contraception et les avancées de la procréatique, permettant à des couples non féconds d'avoir des enfants. La valorisation de l'enfance est un phénomène très récent, facilitée par la diffusion des connaissances psychologiques sur la petite enfance, alors que les médias prennent une importance de plus en plus centrale dans le fonctionnement social et l'information des individus. En parallèle, l'évolution des représentations, et des conceptions des relations hommes-femmes et parents-enfants, portée notamment par la génération du baby boom, celle née en masse après guerre et qui accède massivement aux études supérieures 20 ans après.

Toutes ces évolutions, et d'autres encore, expliquent le basculement dans un autre ordre familial, qui s'appuie sur une adaptation du système juridique à cette mutation : 1967, loi autorisant la diffusion des contraceptifs modernes ; 1970 remplacement de la "puissance paternelle" par l'autorité parentale partagée entre père et mère ; 1975, loi Veil sur l'avortement, et loi sur le divorce qui introduit la possibilité de se séparer par consentement mutuel, et remplace la faute d'un des conjoints comme principe de gestion de l'après-divorce par l'intérêt supérieur de l'enfant ; 1983, création du comité national d'éthique un an après la naissance du premier "bébé éprouvette" français Amandine ; 1987-93, intégration de la coparentalité (maintien des liens aux deux parents) après séparation parentale dans l'intérêt supérieur de l'enfant, suivi en 2002 par la reconnaissance de la résidence alternée, et l'allongement du congé paternel à la naissance d'un enfant...

De fait, le principal effet visible de cette mutation réside dans un processus de désinstitutionalisation de l'union conjugale, se traduisant par la montée des unions libres autant que des divorces (le taux de 10% en 1970 est passé à plus de 30% dix ans après), ainsi que par une reconfiguration des rapports parents-enfants, une autorité beaucoup plus explicative et communicante... Du coup, montée des familles monoparentales, puis des familles recomposées, enfin des familles homoparentales. On assiste à une grande diversification et complexification non seulement des formes de vie en famille mais aussi des fonctionnements familiaux, à une époque où se sont mis à coexister plusieurs modèles de référence en matière familiale, depuis un modèle traditionnel asymétrique, plus ou moins indexé au religieux, et un modèle égalitaire, "démocratique", où les rôles de sexe et les relations intergénérationnels tendent vers l'égalité...

Outre certaines d'entre-elles qui représentent de réelles avancées, en quoi ces mutations ont-elles pu provoquer un délitement du lien social constitué traditionnellement par la famille ?

Gérard Neyrand : Cette société demande de plus en plus de mobilité professionnelle et spatiale, ce qui  n'est pas sans effet sur les relations familiales, beaucoup de personnes se trouvant éloignées de leur famille. Cela peut devenir d'autant plus problématique en cas de séparation conjugale, qui a tendance à produire aussi bien des désaffiliations parentales (surtout des pères, car les enfants sont d'abord confiés à leur mère) que des précarités pour les mères qui se retrouvent isolées. Plus globalement, la montée de la précarité depuis les années 1980 a un impact négatif sur les fonctionnements familiaux, de plus en plus de familles ont des difficultés à assurer leur survie et peuvent difficilement s'occuper de leurs enfants, surtout au niveau du suivi scolaire.

De même, l'ensemble de ces évolutions a tendance à favoriser le développement de l'isolement des personnes, certaines catégories se trouvant plus exposées, d'abord les personnes âgées, les pauvres, et maintenant de plus en plus de jeunes...

D'ailleurs, et ce jusqu'à 2010, la tranche d'âge des 18-29 ans était relativement épargnée par les problématiques d'isolement et de solitude. Or entre 2010 et 2014, la proportion de cette tranche d'âge à en souffrir à plus que doublé, passant de 3% à 7%, selon une étude de la Fondation de France (disponible ici). Quelle est l'importance actuellement de la socialisation par les occupations socio-économiques, dans nos sociétés occidentales, comparativement à celle qui passe par la famille ?

Gérard Neyrand : On constate l'accroissement du nombre de personnes qui n'ont plus beaucoup de relations sociales et de sociabilité (au niveau familial, professionnel, amical, affinitaire, de voisinage...), y compris chez les jeunes, dont la proportion d'isolés passe de 3 à 7%.

Quant à la socialisation, elle a toujours été plurielle, la socialisation familiale reste très importante, mais elle est concurrencée notamment par une diversification des instances y intervenant, ainsi la socialisation par les médias a pris une place grandissante, à l'heure où un enfant passe plus de temps devant un écran qu'à l'école... Quant à la socialisation par les occupations professionnelles, qui concerne les adultes, elle est moins présente chez les 18-29 ans, c'est-à-dire les jeunes adultes. Il s'agit d'une socialisation seconde, qui interagit avec et peut modifier les acquis antérieurs, et lorsqu'elle est absente pour cause de chômage ou  non accès à l'emploi, cela peut devenir d'autant plus préoccupant que cela a un impact très négatif sur l'individu et l'image qu'il a de lui-même.

Dans quelle mesure est-ce que cet isolement croissant des jeunes est-il imputable à un lien intergénérationnel friable ?

Gérard Neyrand : On est à une époque où les jeunes restent de plus en plus longtemps chez leurs parents, et où l'interaction générationnelle se négocie spécifiquement à l'intérieur de chaque famille, ce sont les plus défavorisés qui vont avoir tendance à se retrouver seuls. Par ailleurs, il y a beaucoup plus de séparations parentales, ce qui peut entraîner une baisse des relations et une perte du lien, mais les désaffiliations (notamment paternelles) sont moins nombreuses qu'autrefois, avec l'évolution des moeurs et l'égalisation des rôles de sexe... C'est à cause de la menace portée par la montée des séparations pour les liens intergénérationnels, que le principe de coparentalité après séparation a été mis en avant, et les enquêtes ont montré une certaine efficacité de cette adaptation de la société à son évolution, et les risques dont elle était porteuse.

La France est régulièrement épinglée par les différents classements en matière d'échec scolaire. Dans quelle mesure également la redéfinition des familles a-t-elle pu y jouer un rôle ?

Gérard Neyrand : La montée de l'échec scolaire est d'abord liée à la massification de l'enseignement des années 1950-70, et si la France a raté sa démocratisation c'est sans doute d'abord parce que le système scolaire était assez mal adapté à cette ouverture, et que l'institution demandait un gros effort de transformation pour répondre à cet objectif. Si un pays comme la Corée est aussi dans le peloton de tête, c'est aussi le pays où le taux de suicide des jeunes est le plus élevé, tant la pression à la réussite scolaire est forte, notamment dans les familles...

Tout cela pose effectivement beaucoup de questions, et les sociologues de l'éducation ont montré depuis les années 1960 à quel point la reproduction des inégalités passait par la famille, et que l'institution scolaire ne pouvait arriver à la compenser tellement son fonctionnement était à la fois inadéquate à cet objectif et trop difficile à réformer. Si bien que notre système scolaire produit à la fois une très bonne élite et beaucoup d'échecs. Les nouvelles orientations de l'institution vers l'ouverture de l'école aux parents sont certes bienvenues mais bien tardives, et ne sauraient à elles seules répondre à la cassure entre l'école et nombre de familles...

Toujours selon cette enquête, et sur ces 4 dernières années, les personnes âgées en proie à la solitude et à l'isolement sont 27%, contre 16% en 2010. Une autre étude britannique suggère que d'ici 2030, le nombre de seniors vivant seuls doublera (en atteignant 1,5 million). Dans quelle mesure peut-on évoquer un effritement du lien, de la solidarité intergénérationnelle pour l'expliquer ?

Vincent Touzé : L'isolement des personne âgée, bien que les causes soient multiples, trouve effectivement une explication par le facteur familial. La multiplication des divorces, et la mobilité géographique des enfants devenus adultes observés augmentent de facto la difficulté d'établir un lien régulier. Mais il y aussi d'autres phénomènes nouveaux que l'on peut évoquer. La fragilité physique par exemple, porte atteinte à la mobilité. La fragilité cognitive, sensorielle, réduit également les capacités d'échanges.

Bien entendu, cet isolement des personnes âgées n'était sans doute pas aussi important il y a plusieurs décennies, où plusieurs générations coexistaient dans un même lieu, avec une présence familiale auprès des personnes âgée beaucoup plus forte. Mais ce qui change également, c'est que l'espérance de vie est beaucoup plus importante, et le besoin de solidarité est proportionnellement  croissant.

Certes, il faut réengager la solidarité familiale, et c'est d'ailleurs prévu par l'obligation de subvenir aux besoins alimentaires des membres ascendants de la famille. Mais il est assez révélateur de voir que l'on souhaite régler un problème de cet ordre par un dispositif légal. Il est nécessaire de lancer des campagnes de sensibilisation en faveur des personnes âgées, et savoir déceler les situations de détresse qui ne sont pas toujours évidentes à voir. L'isolement et la prise en charge des personnes âgées sera un des grands enjeux sociétaux, et avec le vieillissement de la population, il le sera de manière croissante.

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bjorn borg
- 27/12/2014 - 10:03
Eric Zemmour
le dit depuis pas mal de temps. Personne n'écoute ce qu'il dit? Winnie semble aimer Zemmour. Qu'elle ou qu'il se rassure, il n'est pas le seul, loin s'en faut. Il y a bien longtemps que je traque tout ce qu'il écrit ou tout ce qu'il dit. Zemmour n'est, peut-être, pas le bon dieu. Mais ce qu'il dit me plait plus que tout autre! J'ai acheté et lu "Le suicide Français". Beaucoup ont critiqué ce livre, pour moi c'est une bible!
sandhom
- 27/12/2014 - 08:03
Sur l'enseignement que l'on devrait appeler instruction.
L'analyse de Mr Gérard Neyrand est à côté de la plaque, semble -t-il mais qu'attendre d'un prof sociologue nourrit aux idées justement qui détruisent l'école mais pas que, depuis mai 68 et surtout les années 80.
Un peu comme la gauche qui est persuadée que si l'économie va mal c'est que le virage pris n'est pas assez sociolo-communiste.
Désespérant.
Fran6
- 26/12/2014 - 15:59
incroyable!!!
vous vous réveillez? c'est quasiment un plagiat de Zemmour ou c'est à croire que ses paroles commencent à faire ses effets

en tout cas, merci à tous et continuez à écrire