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De la réconciliation russo-turque au début de sortie de crise en Syrie : le retour de la Realpolitik
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De la réconciliation russo-turque au début de sortie de crise en Syrie : le retour de la Realpolitik

Encore une fois, l’Union européenne demeure la grande absente de ce vaste processus mondial, engluée qu’elle est à la fois dans son moralisme irréaliste et dans son "impuissance volontaire." (Deuxième partie)

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Après plusieurs articles du feuilleton géopolitique d’Alexandre del Valle sur les répercussions de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis puis sur les solutions pour vaincre le totalitarisme islamiste dans le cadre d’une entente « panoccicdentale », le géopolitologue analyse les pistes de sorties de crise en Syrie à l’aune du spectaculaire rapprochement entre la Russie et la Turquie sur fond de promotion d’un monde multipolaire et de retour de la Realpolitik. Encore une fois, l’Union européenne demeure la grande absente de ce vaste processus mondial, engluée qu’elle est à la fois dans son moralisme irréaliste et dans son « impuissance volontaire ». Un moralisme anti-Bachar et anti-russe contre-productif qui a contribué à empêcher de trouver une solution de sortie de crise en Syrie et que le nouveau président américain lui-même semble abandonner au profit d’un pragmatisme géopolitique qui vise à cibler l’ennemi principal : l’islamisme jihadiste. 

Le rapprochement russo-turco-iranien est-il durable ?

Depuis son arrivée au pouvoir en 2003, Recep Tayyip Erdogan d’abord en tant que Premier ministre puis depuis 2014 en tant que Président, n’a cessé de faire fluctuer sa politique à l’égard de la Syrie, parfois en prenant des virages à 190 degrés. Rappelons que le ministre des Affaires étrangères turc (2009 – 2014) puis Premier ministre (2014 – 2016), Ahmet Davutoglu, qui a longtemps fait également partie de la garde rapprochée d’Erdogan, a été à l’origine de la nouvelle politique étrangère à l’égard du monde arabe baptisée « politique du zéro problème » (Sıfır Sorun Politikası) (qu’on peut également appeler « politique de bon voisinage »). C’est dans le cadre de cette nouvelle doctrine de politique extérieure qu’Ankara avait déjà effectué un rapprochement spectaculaire avec Damas, en signant, en 2004, notamment, après des décennies de quasi guerre, un accord de libre-échange et d’amitié, ce qui fut de départ d’une extraordinaire amélioration des relations bilatérales ponctuées désormais par de fréquentes rencontres entre Erdogan et Assad, que le néo=sultan turc appelait en public, comme Kadhafi, son « frère »... Dans le cadre de ce rapprochement, la Syrie passait du soutien quasi ouvert au PKK turc indépendantiste jugé « terroriste » par Ankara au soutien inconditionnel des opérations militaires turques contre les bases du PKK au nord de l’Irak... Alors également très liée au Qatar, la Syrie fut ainsi réintégrée dans le jeu régional et international, ce qui contribua aussi à ce que Bachar al-Assad puisse se rendre à Paris au sommet de l’Union pour la Méditerranée sur invitation de l’ex président Nicolas Sarkozy ». En 2009, Ankara conclut carrément avec la Syrie un « partenariat stratégique » qui scellait une « coopération suivie de haut niveau », ce qui passait par une augmentation massive des échanges commerciaux bilatéraux et par une libre circulation des personnes sans contrôle aux frontières. Cette réorientation de la politique extérieure d’Ankara était en cohérence avec les critiques véhémentes de la part d’Erdogan de l’OTAN, des Etats-Unis, de la Russie, d’Israël, de l’Union européenne et des Nations unies, qui rencontraient un écho très favorable dans son électoral islamo-traditionaliste et national-ottomaniste, critiques qui avaient contribué à isoler la Turquie sur le plan international. 

Toutefois, lorsqu’éclatèrent les révolutions arabes, en 2011, Ankara opéra un nouveau virage en sens diamétralement inverse à 190 en se positionnant soudain en protecteur des sunnites syriens et en rompant subitement avec le régime syrien et avec Bachar al=Assad, ceci afin de récupérer les dividendes du printemps arabe et de redorer le blason de la Turquie néo=ottomane et donc sunnite dans l’ensemble du monde arabe et musulman sunnite face à l’axe chiite pro-Bachar.  Parallèlement, en raison de ses préoccupations sécuritaires liées à la question kurde, Ankara s’est alors directement impliquée dans ce conflit armé voisin, accueillant moult jihadistes et combattants sunnites syriens dur son sol, en aidant un temps Daesh et Al-Nosra et les milices pro-turques syriennes anti-Bachar puis en soutenant de la même manière les rebelles et forces islamistes sunnites islamistes tant en Libye qu’en Egypte. Il faut également rappeler qu’Ankara a interprété le Printemps arabe d’une manière différente des Occidentaux qui y voyaient une vague de révolutions démocratiques. Pour Ankara, il s’agissait d’une projection régionale du processus de transformation sociopolitique qui était en train de se passer en Turquie sous l’impulsion de l’AKP. Ainsi, pour l’AKP, une « nouvelle Turquie », le résultat de sa politique d’islamisation de la société, devrait conduire un processus de transformation du monde arabe, en conduisant à l’émergence d’un « nouveau Moyen-Orient », dans lequel l’influence de l’Occident en général et des Etats-Unis en particulier diminuerait.

Mécontent de l’accueil par Ankara de nombreux réfugiés sunnites rebelles et groupes jihadistes, Assad décida alors d’instrumentaliser le point le plus vulnérable de la Turquie : le conflit avec la minorité kurde indépendantiste. On sait qu’après vingt ans de la présence en Syrie du PKK, la Syrie avait finalement, lors de la lune de miel syro-turque de 2014=2010, retiré son soutien à la cause kurde pour améliorer ses relations avec Ankara. Toutefois, au fur et à mesure de l’intensification du conflit armé, Assad décida de soutenir la montée des Kurdes de Syrie, à la fois pour se venger de la volte-face turque et surtout face à l’ennemi principal islamiste-jihadiste, laissant ainsi les forces kurdes créer des « enclaves autonomes » le long de la frontière avec la Turquie, ce qui rendit hystérique Ankara. Ce revirement de Damas conduisit à une intervention croissante de l’armée turque dans le conflit syrien, désormais vu essentiellement à travers le prisme kurde.

En soutenant la rébellion sunnite anti-Bachar en Syrie, Erdogan a réveillé la menace kurde indépendantiste et favorisé les forces jihadistes

Lorsqu’en juin 2012, la Syrie fit abattre un avion militaire turc, les relations syro-turques se sont tendues davantage. Ankara réagit en accroissant son soutien à l’Armée syrienne libre (ASL) et à d’autres groupes d’opposition, leur accordant une « zone de sécurité » où ils pouvaient s’entrainer et recruter tranquillement des combattants et d’où ils pouvaient opérer en Syrie (Ayata, 2015). Comme nous avons vu, après la réconciliation russo-turque qui a suivi la tentative du coup d’Etat du 15 juillet, la Turquie a effectué un tournant dans sa politique envers la crise syrienne. Tout d’abord, le rapprochement avec Moscou est vu à Ankara comme faisant partie d’un rééquilibrage de sa position et plus particulièrement ayant pour objectif à compenser la dégradation de ses relations avec Washington. Ensuite, l’armée turque est entrée au nord de la Syrie en appui des formations de l’ASL pour occuper un territoire limitrophe à sa frontière. Le 24 août 2016, la Turquie a lancé l’opération « Le bouclier de l’Euphrate » avec pour objectif officiel de « défaire l’Etat islamique » et de repousser les combattants des milices YPG kurdes de Syrie à l’est de l’Euphrate, en établissant une zone large de 45 km sur le côté syrien de la frontière turque. Il s’agissait en fait d’instaurer une « zone de sécurité » après que la Turquie eût échoué à mobiliser en faveur de ce projet un soutien international, cette zone étant destinée à protéger des réfugiés civils et pour empêcher le passage illégal des combattants et des recrues de l’Etat islamique et des groupes armés djihadistes similaires. D’évidece, l’objectif premier d’Ankara était d’empêcher la création d’une zone continue sous contrôle des YPG kurdes le long de sa frontière. Or, cet objectif est en opposition frontale avec celui des Etats-Unis pour qui les milices kurdes de Syrie sont la force au sol incontournable dans l’objectif stratégique de reconquérir les territoires sous contrôle de Daech.

L’intervention turque au nord de la Syrie a été suivie par la reconquête - par l’armée syrienne - d’Alep avec l’aide de la Russie et l’Iran. En fin de compte, cette opération a été de facto facilitée par Erdogan qui, dans un entretien téléphonique, a promis à son homologue Vladimir Poutine d’œuvrer à faciliter le retrait des combattants d’al-Nosra (alias Fatah al-Sham) de la ville désormais reconquise par le régime syrien et ses alliés russes et irano=chiites. Cet élargissement de la zone sous contrôle de Damas a permis de changer le rapport de forces en Syrie en faveur du camp syro-russo-iranien, ce qui a ouvert la voie à une perspective de solution politique au conflit syrien entre les rebelles et le gouvernement en Turquie, ce qui s’est notamment traduit par le cessez-le-feu (certes imparfait) en Syrie fin décembre 2016, puis par les pourparlers d’Astana. 

Pour résumer les pourparlers d’Astana qui ont eu lieu le 23 janvier dernier, rappelons seulement qu’après deux jours de négociations difficiles que l’on a injustement qualifiées d’échec, la Russie, la Turquie et l'Iran se sont mis tout de même d'accord pour mettre en place un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu en Syrie en essayant d’éviter toute provocation et dérapage, ceci dans l’optique de favoriser une solution de transition et de sortie de crise qui ne peut pas faire l’économie d’une mise autour de la table de toutes les forces en présence sur le plan militaire. Dans un second temps, la Russie escompte bien imposer à ses partenaires sunnites dont la Turquie une  future Syrie dont les projets de constitution évoqués à Astana seront fondés sur la laïcité dans la mesure où Moscou insiste, à la différence des Occidentaux totalement acquis à l’opposition islamiste des Frères musulmans, pour qu’aucune référence à la Charià et à l’islam ne soit mentionnée, seule garantie possible pour préserver la sécurité et la pérennité des minorités non-sunnites et donc chrétiennes, druzes, chiites et alaouïtes qui craignent par-dessus tout l’arrivée au pouvoir des islamistes fréristes ou salafistes appuyés par les pays sunnites du Golfe et la Turquie.   

Le retour en force de la realpolitik

Le projet de solution politique qui est en train d’émerger de l’effort commun russo-turc avec la participation de l’Iran ressemble fortement à la realpolitik du XIXe siècle avec la division du monde en zones d’influence. Ainsi, on voit apparaître de cet accord négocié en décembre 2016 deux zones : un Etat côtier soutenu par la Russie sous contrôle d’Assad, qui se considère être le seul gouvernement du pays, et une « Syrie libre », soutenue par la Turquie. Cette solution rappelle l’Allemagne divisée pendant la guerre froide, ou la division de l’Iran en deux zones d’influence par la Russie et l’empire britannique.

La question est de savoir si le rapprochement russo-russe est durable, étant fondé sur des intérêts stratégiques communs et non seulement une réaction quasi-mécanique aux tensions entre Ankara et Washington. On peut alors voir qu’au-delà des aspects purement économiques, la coopération de la Russie avec la Turquie lui permet d’élargir sa marge de manœuvre au Moyen-Orient. Ainsi, Moscou et Ankara se partagent une même vision des problèmes régionaux. Ni la Turquie, ni la Russie ne souhaitent le renforcement de la position des Etats-Unis dans la région. En même temps, la Russie voit dans la Turquie un contrepoids indispensable qui lui permettrait de rééquilibrer la puissance de l’Iran qui a connu un accroissement par trop important après que ce pays ait réussi à commencer à sortir de son isolement international. En même temps et d’une manière générale, Moscou cherche à créer un nouveau bloc stratégique turco-russo-iranien pour endiguer la puissance américaine et dans cette stratégie l’isolement de la Turquie de ses partenaires occidentaux constitue un préalable pour sa réussite.

 

 

 

 

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