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©MICHEL EULER / POOL / AFP

Nostalgie

Y-a-t-il encore des hommes et femmes politiques armés pour la violence des temps ?

La violence physique ou verbale atteint de plus en plus directement les homems et les femmes politiques. Des faits qui leurs demandent une forte capacité de résistance, ce qu'ils n'ont pas toujours...

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »Maxime  Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est un haut fonctionnaire français, qui a été conseiller de Nicolas Sarkozy sur les questions relatives à l'immigration, l'intégration des populations d'origine étrangère, ainsi que les sujets relatifs au ministère de l'intérieur.

Il commente l'actualité sur son blog  personnel

 

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Atlantico : Après l'affaire Benjamin Griveaux et son retrait rapide de la course à la mairie de Paris suite à la diffusion d'images privées, la question se pose de ce que doit endurer un homme d'état pour maintenir sa stature, jusqu'où cela peut-il aller ?

Maxime Tandonnet : Aujourd’hui, à l’ère de la transparence, du téléphone portable qui permet d’enregistrer et de filmer en cachette et des réseaux sociaux, nul n’est à l’abri de ce type d’attaque. Voyez M. Rugy l’été dernier, lynché pour avoir servi du homard à ses invités, aujourd’hui M. Griveaux. Rien n’est plus fascinant que le fossé qui s’exprime entre la classe politique et la foule des commentateurs. La « France d’en haut » politique et médiatique, s’indigne fort justement de l’acte de délation et de la violation de la vie privée. Mais la grande masse des commentateurs anonymes et la foule des réseaux sociaux accable M. Griveaux avec une colère qui est révélatrice du climat actuel. On assite à un défoulement envers un personnage ressenti comme incarnant l’arrogance et le mépris. A travers ce phénomène s’exprime sans doute le rejet du système En Marche. Cette rage est une réponse au pouvoir jupitérien considéré comme déconnecté, intouchable, irresponsable, à l’abri de toute sanction pendant cinq ans. Bien sûr M. Griveaux a été d’une rare désinvolture et imprudence en se filmant ainsi. Cependant, à moins d’être un saint, nul n’échappe désormais au risque de voir une parole ou un acte intime lâché en pâture à la foule. Toute personne qui fait le choix d’une carrière publique doit savoir qu’elle s’expose à la haine et au déshonneur. Ce sont désormais les risques du métier.

Edouard Husson : Benjamin Griveaux était mal parti dans les sondages, sans doute destiné à arrivé troisième au premier tour. La diffusion de vidéos compromettantes sur les réseaux sociaux n’a fait qu’amplifier sa fragilité. Une fois qu’on a dit cela, on ne peut qu’être frappé par la ressemblance avec la campagne présidentielle de 2017: des informations non vérifiées, non authentifiées servent à flanquer en l’air la campagne d’un candidat, d’abord trahi par les siens: les députés LREM s’apitoient sur le sort de Griveaux ; et pourtant las vidéos ont largement circulé en interne, avant l’annonce de la démission; exactement comme ce sont des membres de LR qui ont enfoncé François Fillon. Une fois que l’on a dit cela, on se demandera quand même ce qui est nouveau, au-delà des réseaux sociaux. La vie politique a toujours connu le déversement de tombereaux d’ordures sur les concurrents. Etant donné que les vidéos ont été retirées rapidement d’internet, on a une situation pas très différente d’époques antérieures, où l’on parle d’un scandale dont on ne connaît pas les détails ni l’authenticité des preuves.

La réaction de Benjamin Griveaux est à l'opposé de celles qu'ont pu avoir les Donald Trump, Roland Dumas, Mitterrand, Chirac... face à une telle situation de mœurs. Ceux-ci avaient assumés leurs actes tout en continuant d'exercer leurs fonctions. N'est-ce pas finalement qu'une question de courage ? 

Maxime Tandonnet : C’est une affaire de caractère. Certaines personnalités sont parfaitement blindées face à l’humiliation. François Mitterrand, à la fin de son mandat révélait le secret de sa force lors d’une interview télévisée : « la capacité d’indifférence. » Il se targuait de n’attacher guère d’importance à l’image qu’il donnait de lui-même. Chaque personnalité publique recouvre un être humain. L’humiliation, le lynchage médiatique, le déshonneur et la honte sont une souffrance d’autant plus terrible que les personnalités publiques vivent dans le regard des autres, pour séduire et être admirées. Je ne suis pas sûr qu’il faille y voir une question de courage mais plutôt de sensibilité au regard des autres. Certains s’accommodent d’être moqués, haïs ou détestés. Pour d’autres, non, c’est insupportable. Si l’engagement politique a un sens c’est celui du service de la collectivité, et non pas la quête du bonheur.  Beaucoup y cherchent le paradis de la réussite sociale et de la reconnaissance. Ils y trouvent l’enfer du mépris et du lynchage.

Edouard Husson : Le dernier à s’être battu sans hésiter contre tous les sales coups qu’on essayait de monter contre lui, c’est Nicolas Sarkozy. Qu’on se rappelle Clearstream, l’affaire Woerth ou la Libye. François Fillon a été trop peu combattif quand il a été attaqué. Griveaux a tenu encore moins la distance: on a du mal à imaginer comme maire de Paris l’individu vulnérable que l’on a vu annoncer le retrait de sa candidature. Ensuite, il faut ajouter que nos politiques sont d’autant plus vulnérables qu’ils veulent se faire élire dans un pays qui a renoncé à son indépendance, abandonné sa souveraineté. Comme le demande très justement Emmanuel Todd dans son dernier ouvrage: à quoi sert un président de la République qui n’a plus la maîtrise de la politique monétaire? Mais on peut poser la question aussi pour Paris: à quoi servait un Benjamin Griveaux prêt à faire toutes les concessions les plus absurdes aux écologistes?
 

L'exemple de Benjamin Griveaux servira-t-il de jurisprudence face à ce genre d'attaques, qui tombe non pas sous le coup de la loi mais sous celui de la morale, et ainsi éviter des chutes comme celle de l'ex candidat à la mairie de Paris ? 

Maxime Tandonnet : L’exemple de M. Grivaux incitera peut-être les candidats à une fonction politique à la prudence au regard de l’exposition de leurs mœurs privées. Mais ce n’est même pas sûr. La déconnection de la classe dirigeante est telle qu’ils ne se rendent même pas compte de la gravité de ce qu’ils font et des dangers auxquels ils s’exposent. L’exaltation du pouvoir, la sublimation de l’ego font perdre le sens des réalités. Donc, ils recommenceront, sous d’autres formes, peut-être, mais ils recommenceront. La grande leçon de tout ceci est la fragilité intrinsèque du pouvoir politique. A tout moment, n’importe quel responsable public est susceptible d’être mis en cause et de vaciller sous le lynchage médiatique. La responsabilité démocratique des gouvernants devant le Parlement ou devant le peuple (par le référendum) a été abolie par le régime présidentialiste qui touche à son paroxysme en ce moment. Mais cette responsabilité légale a été remplacée par une sorte de responsabilité de fait devant le tribunal populaire des réseaux sociaux.  Elle ne porte plus sur les résultats d’une politique mais sur les comportements individuels. Subrepticement, nous passons de l’ordre républicain à l’ordre moral. La supposée stabilité du régime est un leurre. Certes, il n’y a plus l’instabilité gouvernementale d’autrefois sous la IIIe ou la IVe République avec des présidents du Conseil (Premiers ministres) qui changeaient tous les six mois. Mais la précarité s’est substituée à l’instabilité : tout dirigeant politique sans exception vit sous la menace d’une vidéo ou d’une photo volée et diffusée sur la toile. La politique est entrée dans l’ère du chaos.

Edouard Husson : Comme la France n’est plus un pays souverain, la politique est devenue un jeu assez vain. Le vide laissé par le renoncement à l’action politique a été rempli par le pouvoir des juges ou la multiplication des censeurs. On parle d'américanisation de la  vie politique. En fait, il y a une autre évidence à mettre en avant: à partir du moment où le mariage et la famille traditionnelle ne sont plus des références, il devient très difficile de résister aux tornades médiatiques sur la vie privée. Rappelez-vous comme François Hollande a été empêtré dans le vaudeville de sa rupture avec Valérie Trierweiler et de sa liaison avec Julie Gayet. Nous vivons dans un monde qui affiche des obscénités extrêmes et ne supporte pas, pour autant, qu’un individu puisse avoir une vie plus compliquée que l’apparence. 

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