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Crédits Photo: Greg Baker / AFP
Xi Jinping Chine

Stratégie de lutte

Xi Jinping a arraché une incroyable victoire contre la pauvreté en Chine. Mais la réalité demeure plus sombre que les discours officiels

Le président chinois, Xi Jinping, est engagé depuis de nombreuses années dans la lutte contre la pauvreté. La Chine a annoncé avoir éradiqué l’extrême pauvreté de ses neuf derniers comtés. L’extrême pauvreté est-elle vraiment supprimée ?

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Atlantico.fr : La Chine a annoncé avoir éradiqué l’extrême pauvreté de ses neuf derniers comtés. Comment le gouvernement a-t-il fait ?

Barthélémy Courmont : Il convient d’abord de mentionner le chemin parcouru. Et il est impressionnant. En quarante ans, la Chine est officiellement passée d’une population composée à près de 90% de pauvres (selon les chiffres de la Banque mondiale), à environ 1% aujourd’hui. Certes, la tendance globale est très positive sur la même période, puisque l’extrême pauvreté a diminué, mais les chiffres chinois n’en demeurent pas moins remarquables. S’il s’agit d’un phénomène qui s’est inscrit sur le long terme, et qui correspond bien sûr à la montée en puissance d é ce pays, c’est surtout au cours de la dernière décennies que la population chinoise a vu son niveau de vie augmenter fortement. Pour comprendre cette accélération, il faut regarder les réformes entreprises par le premier ministre Wen Jiabao qui, juste après la crise internationale de 2008, et craignant que cette dernière affecte considérablement son pays, a modifié le modèle de croissance de la Chine en misant sur la consommation intérieure et donc sur l’émergence d’une classe moyenne. Le projet, ambitieux, fut a plusieurs titres un succès quand on constate le résultat une décennie plus tard. Pékin a par ailleurs engagé une série de mesures visant à désenclaver les comtés les plus isolés, avec des infrastructures importantes. On a ainsi vu les provinces peripheriques être progressivement connectées au reste du pays, et des zones rurales bénéficier d’une attention particulière, c’est d’ailleurs dans la province du Guizhou, souvent présentée comme la plus pauvre du pays et souffrant d’un enclavement sur le relief très montagneux accentué, en plus d’être une province peuplée en grande partie de minorités (les Miao et les Dong notamment), que les neuf derniers comtés du pays identifiés comme pauvres ont été identifiés.

L’extrême pauvreté est-elle vraiment supprimée ? Quels sont les types de personnes qui souffrent encore de la pauvreté ?

La pauvreté n’est, n’en déplaise au discours officiel et au parcours remarquable depuis quarante ans, pas encore éradiquée en Chine. L’effet d’annonce n’est d’ailleurs pas anodin et répond à la stratégie d’image du gouvernement chinois. Le monde est confronté à une crise économique qui pourrait accompagner la pandémie de covid-19, et la Chine se positionne comme la locomotive de l’économie mondiale pour les prochaines années à la faveur de perspectives moins alarmantes. Par ailleurs, le Parti communiste chinois célèbre son centenaire l’an prochain, et le discours communiste ne trouve son sens et sa légitimité qu’à partir du moment où il combat les inégalités, sociales notamment. Il est donc à la fois opportuniste et nécessaire de faire état d’un succès exceptionnel dans ce domaine.

On note par ailleurs que si la pauvreté à échelle des comtés a effectivement diminué de façon spectaculaire, le nombre de Chinois confrontés à des problèmes de pauvreté reste très élevé, le premier ministre actuel, Li Keqiang, le situant même à 600 millions de personnes, soit 40% de la population environ. Le décalage entre ce chiffre et l’annonce de l’éradication de la pauvreté est à la fois sémantique et statistique. Sémantique car si la Chine veut afficher ses succès, elle sait qu’il lui est dans le même temps « confortable » d’être identifiée comme une économie en développement, et non un pays riche, en plus de la rendre plus proche des pays en développement avec lesquels elle étend son partenariat. Si Pékin autoproclame faire partie des pays riches, c’est tout le discours en direction des partenaires économiques et commerciaux qu’il faudra repenser. Statistique car les migrations internes ont considérablement augmenté en Chine depuis un peu plus d’une décennie, à la faveur de la levée des dernières interdictions dans ce domaine. On compte ainsi de nombreux travailleurs migrants qui disposent de moyens souvent très limités, et qui gonflent de manière considérable, et parfois anarchique, le tissu urbain des grandes agglomérations. Il y a, de fait, encore des centaines de millions de Chinois confrontés à des problèmes chroniques de pauvreté, et si le chemin parcouru est spectaculaire, il est encore long et les dirigeants chinois en ont conscience. On ne saurait enfin sous-estimer le poids des vieux, dans un pays marqué par un vieillissement de sa population, et de à pauvreté à laquelle ils sont confrontés, la Chine dans laquelle ils ont vécu et travaillé étant un pays de grande pauvreté, avec des revenus en conséquence.

A quel prix s’est fait la lutte contre la pauvreté ?

On fait souvent mention du ralentissement de la croissance de l’économie chinoise comme l’une des explications, et conséquence à la fois, de la lutte contre la pauvreté. La relance de la consommation intérieure suppose des augmentations de revenus, qui ont été importantes depuis une décennie. Mais cette politique a également accentué les déséquilibres sociaux, en dépit d’une tendance générale à la hausse des revenus. Dans les villes notamment, les écarts de revenus sont ainsi très élevés - et donc contrairement à l’idéologie communiste - et ont continué de se creuser. Cela s’est répercuté sur des phénomènes tels que le coût du logement dans les quartiers centraux, et donc un exil progressif des populations à plus faibles revenus vers d’immenses banlieues. À échelle nationale, l’écart de revenus entre les provinces les plus développées et les plus riches a également augmenté. Ainsi, si le Guizhou est effectivement moins pauvre qu’il ne l’était il y a dix ans, il n’est pas parvenu à réduire l’écart qui le sépare des provinces les plus riches, comme le Guangdong ou le Fujian, sans même parler des villes administratives comme Pékin ou Shanghai.

La lutte contre la pauvreté en Chine se fait aussi au prix d’une modernité des infrastructures qui n’est pas toujours bien acceptée. La province du Guizhou est à ce titre un exemple intéressant, car les multiples minorités qui y vivent et entretiennent dans les villages isolés leurs traditions se voient confrontées à un risque d’acculturation.  On note également que les problèmes avec les Ouïghours dans le Xinjiang sont souvent associés à cette difficile équation modernité contre traditions. Les résistances sont nombreuses dans cette Chine enclavée qui ne voit pas nécessairement dans une augmentation des revenus - mais qui cohabite avec une forte augmentation des dépenses - de belles perspectives.

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