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« Vivre avec le virus », la stratégie à 424 milliards d’euros pour la France. Est-il vraiment trop tard pour changer de cap ?
« Vivre avec le virus », la stratégie à 424 milliards d’euros pour la France. Est-il vraiment trop tard pour changer de cap ?
©GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Zéro Covid

« Vivre avec le virus », la stratégie à 424 milliards d’euros pour la France. Est-il vraiment trop tard pour changer de cap ?

Alors que les chiffres du gouvernement indiquent un montant astronomique au coût de la gestion (et des conséquences) de la pandémie, l’idée que nous sommes proches de la fin de la crise freine toute velléité de Zéro Covid. Les scénarios de sortie lente sont pourtant loin d’être exclus.

Patrick Artus

Patrick Artus

Patrick Artus est économiste.

Il est spécialisé en économie internationale et en politique monétaire.

Il est directeur de la Recherche et des Études de Natixis

Patrick Artus est le co-auteur, avec Isabelle Gravet, de La crise de l'euro: Comprendre les causes - En sortir par de nouvelles institutions (Armand Colin, 2012)

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Jérôme Marty

Jérôme Marty

Président de l'Union française pour une médecine libre, Jérôme Marty, est médecin généraliste et gériatre à Fronton, près de Toulouse.

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Atlantico : Alors que la crise a déjà coûté à la France 424 milliards d'euros tout compris (mesures d'urgence, de relance et baisse des recettes) selon les chiffres donnés par Olivier Dussopt au Figaro, peut-on décemment continuer de vivre avec un taux de circulation virale élevée en misant tout sur la vaccination ?

Patrick Artus : Le dernier rapport de Pasteur nous permet de faire des calculs un peu plus précis. Compte tenu du degré de contagiosité plus élevée des variants, c'est probablement entre 80 et 85% de la population qu'il faudrait protéger pour atteindre l'immunité collective. 20% de la population a eu le Covid en France. Il faudrait donc vacciner entre 60 et 65% de la population. Si on ne vaccine que les plus de 18 ans (qui représentent 80% de la population), il faut donc vacciner 80% des plus de 18 ans. 

On peut avoir de très grands doutes sur la possibilité de vacciner 80% des plus de 18 ans. Déjà parce que la proportion des 18-40 ans qui déclarent vouloir se faire vacciner est à peine de 50%. Une piste serait donc de vacciner les mineurs. On va sans doute descendre un jour la limite à 12 ans car Pfizer a validé son vaccin pour les plus de 12 ans. 

Deux hypothèses sont possibles. Soit on arrive à l'immunité collective, soit on n’y arrive pas (que ce soit par insuffisance des candidats à la vaccination ou par moindre efficacité des vaccins sur de nouveaux variants). Il faut examiner ce dernier cas de figure et imaginer qu'on ait par exemple 70% de la population vaccinée.

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Il y aura dans ce cas des rebonds épidémiques. On voit bien au Chili que même avec une population vaccinée, si vous laissez filer l'épidémie, c'est à nouveau la panique. En l'absence absolue de mesures sanitaires, le R du variant anglais ou sud-africain est de 4. Toutes les semaines le nombre de cas est multiplié par 4. Le système hospitalier se retrouve saturé à coup sûr. Même si on a protégé tous les plus de 50 ans, on ne peut se permettre de laisser l'épidémie s'emballer dans le reste de la population.

Jean-François Delfraissy a dit que le retour à la normale pourrait ne pas être avant 2022, est-ce un scénario crédible ?

Jérôme Marty : Clairement, la stratégie d’adaptation au virus est un échec. On n’a pas choisi de vivre avec le virus mais de s’y adapter. Ce qui revient à courir après lui. Or, les pays qui réussissent sont ceux qui précèdent le virus dans le cadre de stratégies Zéro Covid. Sauf qu’on s’est enfermé dans une dynamique dont on aura beaucoup de mal à sortir. On est à 45.000 cas par jour, il faudrait qu’on soit à 5.000. Pour y arriver, il faudrait qu’on confine durement. Or les politiques n’ont pas l’air de vouloir mettre ça en place. Donc quand on va sortir de l’épisode actuel, on sera probablement sur un plateau autour de 15.000 à 20.000 cas, qui peut repartir à tout instant. Nous n’avons en effet pas les capacités, à ce seuil, d’avoir un tester, tracer, isoler efficace. Si on veut être efficaces avec 5.000 cas par jour, il faut que 50.000 personnes soient mobilisées pour ce triptyque, donc à 20.000 c’est infaisable. Cette incapacité va nous coûter cher sur le plan sanitaire et économique. Pour l’instant on ne fait que du test, ça ne sert à rien si on ne fait rien pour tracer et isoler.

Peut-on se contenter de miser sur une vaccination massive ?

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Jérôme Marty : On est à 400.000 vaccinations par jour environ, c’est bien. On peut évidemment accélérer la vaccination. Mais si on ne met pas en place d’autres actions à côté, si on met tous ses œufs dans le même panier, on n’y arrivera pas. En particulier s’il y a des variants qui rendent les vaccins moins réactifs. Il faut tester les eaux usées, sur tout le territoire, chercher le virus là où il est pour agir rapidement. Il faut que les autotests soient donnés à toute la population quasi gratuitement et soient disponibles partout et tout le temps, avec une grande campagne de santé publique pour les promouvoir. Il faut développer le test salivaire en entreprise afin d’être capable de tester de manière répétitive les salariés. Il faut aussi mettre en place du rétro-tracing efficace, etc. Pour l’instant on ne fait que la vaccination et ça me semble risqué. Et si ce virus continue de muter, on va avoir des problèmes.

Le variant brésilien doit-il être, de ce fait, particulièrement à craindre ? Comment faire pour s’en prémunir ?

Jérome Marty : Il ne faut pas oublier qu’il y a, à travers le monde, 4,4 millions de cas par jour. A la même époque l’année dernière, il y en avait 500.000. Les choses vont plus mal qu’il y a un an. Et quand ça flambe dans certains pays ça termine toujours par un retour de bâton. 

Le variant brésilien, il semble que l’on doive s’en soucier. Les vaccins semblent moins opérants, il touche plus de jeunes et paraît plus contaminant.  Au Brésil, on est passé de 300.000 à 350.000 morts en 17 jours. Un mort sur quatre actuellement sur la planète est Brésilien. Bolsonaro a défendu des traitements illusoires, refusé le confinement, perturbé la vaccination, et le pays et le monde entier en font les frais.  

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Le gouvernement se sert-il de l’idée que nous sommes proches de la fin de la crise pour freiner toute velléité de Zéro Covid ?

Jérôme Marty : Je crois que le gouvernement est mal conseillé et fonctionne à tâtons. Quand Emmanuel Macron dit le 1er mars « il faut tenir quatre à six semaines », maintenant on y est. Les choses se sont aggravées. On est passé de 3000 à 6000 personnes en réanimation. Quand je vois certains de ceux qui conseillent l’Elysée, je suis inquiet.

Est-il encore temps de mettre en place un confinement strict et une stratégie de Zéro Covid ?

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Patrick Artus : La stratégie Zéro Covid n'est applicable que si le nombre de cas est très faible de façon à le maintenir à ce niveau. Isoler un quartier à risque pour tester tout le monde, c'est possible. Si l’épidémie flambe dans toute la ville, on ne peut plus le faire. On aurait pu le mettre en place en août dernier par exemple. A 40 000 cas par jour, c'est impossible. Pour l'instant il faut attendre que ça redescende. Ce confinement est quand même assez strict, s'il est respecté bien sûr (pas de réunion entre amis famille, télétravail généralisé) ça devrait baisser assez vite.

A 70% de la population immunisée, il faudra se poser la question si on n’est pas typiquement dans la situation où il faut faire du Zéro Covid. L'épidémie est normalement plus facile à contrôler qu'avant. On risque d'avoir des points de départs épidémiques localisés qu'il faudra neutraliser immédiatement à la façon des Australiens qui confinent une ville trois-quatre jours le temps de tester. Cela risque de se passer principalement autour des écoles car les enfants ne sont pas vaccinés. 

Le Zéro Covid fait peur par son aspect strict mais la plupart du temps c'est court et localisé. La plupart des gens continuent de vivre normalement. On a entendu que technologiquement, on ne saurait pas le faire parce qu'il y aura trop de cas à contrôler. Profitons d'une vaccination même insuffisante mais qui réduit considérablement le nombre de cas pour le faire ou alors soyons immunisés à 85% d'ici l'été.

Jérôme Marty : On pourrait. Mais il faudrait un courage politique énorme. On a perdu du temps pour ça. Le faire aujourd’hui ça serait terrible dans la population. Il faudrait un nouveau variant ou un évènement pour justifier un nouveau tour de vis. Aucun politique ne prendra ce risque aujourd’hui. On est embrayé dans plusieurs mois de lenteur, 300 morts par jour, qui vont diminuer peu à peu mais continuer à durer. On nous dit qu’on va passer le cap des 100.000 morts, mais on l’a déjà dépassé. Nous n’avons jamais comptabilisé les morts à domicile, qu’on peut estimer à 20 % supplémentaires.

Les mesures de restriction sanitaire (et leurs conséquences économiques) devront-elles être maintenues encore longtemps ?

Patrick Artus : Si beaucoup de gens sont vaccinés mais qu'on reste en-dessous du seuil d'immunité collective, le virus est tellement contagieux qu'on est obligé de maintenir des mesures restrictives pour tout le monde, sinon on se retrouve dans la situation chilienne. Suivant les estimations de la Banque de France, on continue à perdre entre 5 et 7 points de PIB, ce qui est gigantesque. Ça ne peut pas durer jusqu'à la fin du temps.

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