Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
vaccin coronavirus covid-19 russie Vladimir Poutine recherche scientifique
©Alexei DRUZHININ / SPUTNIK / AFP

Course contre la montre

Vaccin contre la Covid-19 : pourquoi les pérégrinations de la recherche russe pourraient se révéler crédibles

Vladimir Poutine, lors d'une visio-conférence, a annoncé que la Russie a développé le "premier" vaccin contre le coronavirus. La propre fille du dirigeant russe a reçu une dose du vaccin. Plus d'un milliard de doses auraient déjà été commandées par 20 pays.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

Voir la bio »

Atlantico.fr : Le vaccin contre la CoVid-19 développé par la Russie est-il fiable ?

Stéphane Gayet : Avec la Russie et surtout Vladimir Poutine, il faut s’attendre à tout, ou presque. La Russie d’aujourd’hui n’a plus rien d’une grande puissance, elle est à peine une puissance moyenne, pratiquement un nain face à l’Europe, la Chine et les États-Unis d’Amérique. Mais elle est un vivier d’élites intellectuelles et possède un très haut savoir-faire d’excellence, dans certains domaines tels que les armes, les vols spatiaux et les biotechnologies, entre autres.

Vladimir Poutine est un stratège qui ne manque pas d’habileté politique. La Russie est présente sur certains théâtres d’opérations militaires, ceux qui peuvent lui rapporter à moyen terme ; elle est active dans la mise au point de nouvelles armes comme dans la recherche spatiale ; elle fait moins de bruit, tout en étant déterminée et performante, dans le domaine des biotechnologies. Mais tout cela au détriment du peuple qui est en général sacrifié pour le développement du pays ; la Russie a conservé des habitudes de l’ex-URSS et les dirigeants actuels ne s’embarrassent pas beaucoup avec la démocratie ni le bien-être des habitants, juste ce qu’il faut pour faire illusion et éviter les soulèvements.

Vladimir Poutine n’est pas téméraire, les risques qu’il prend sont bien mesurés. Si un scientifique occupant un haut niveau de décision lui dit « Vous pouvez annoncer que nous avons mis au point un vaccin efficace » et qu’il s’avère s’être trompé, on sait ce que cela signifie concernant son avenir… C’est un peu comme en Chine, certaines personnes disparaissent de la circulation et l’on ne sait pas ce qu’elles sont devenues ensuite.

Il faut rappeler qu’un vaccin est un médicament. En Europe, la recherche, la mise au point, la préparation et la commercialisation des médicaments, dont les vaccins, sont particulièrement encadrées par une réglementation complexe et contraignante. La Fédération de Russie fait partie des quelque 192 États membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : cette acceptation des exigences de l’OMS l’oblige à contribuer à son financement et à lui communiquer des données sanitaires aiguës et chroniques. Mais l’OMS ne constitue pas un cadre juridique contraignant pour les activités de recherche et de soins et la Russie agit comme elle l’entend. On attend naturellement suffisamment de transparence de la part des chercheurs russes concernant ce vaccin, mais ils ne sont tenus de respecter que leurs propres règlements qu’ils se sont fixés… Ce qui explique en partie leur plus grande rapidité que celle des pays européens durement entravés par le millefeuille réglementaire de l’Union européenne (dont on se plaint beaucoup).

La Russie a donc annoncé avoir mis au point un vaccin contre la CoVid-19, vaccin qui serait en phase trois. Cela mérite quelques explications.

Les quatre (plus une) phases de développement des médicaments

Quand on est parvenu à créer une molécule candidate à devenir médicament, il faut passer par les quatre (plus une) phases d’un essai thérapeutique avant commercialisation : la phase 0 ou étape préclinique évalue l’efficacité et la toxicité chez l’animal ; la phase I évalue la tolérance chez l’homme sain (ou déjà chez l’homme malade, dans certaines maladies très graves) ; la phase II évalue l’efficacité pharmacologique chez l’homme (malade) (uniquement sur quelques dizaines de patients : la phase IIa recherche la dose minimale efficace ; la phase IIb recherche la dose optimale) ; la phase III évalue l’efficacité thérapeutique, cette fois chez plusieurs centaines ou milliers de patients ; et la phase IV continue à évaluer le médicament après sa commercialisation (effets secondaires : pharmacovigilance ; stratégie thérapeutique).

Le vaccin russe est officiellement en cours de phase III, c’est-à-dire qu’il a franchi avec succès l’étape animale, la vérification de sa tolérance chez l’homme, l’attestation de son efficacité pharmacologique chez l’homme (stimulation efficace du système immunitaire), et qu’il fait actuellement l’objet de la vérification de son efficacité thérapeutique sur de gros effectifs de patients.

Au demeurant, compte tenu de ce que nous avons vu, ce vaccin est très probablement fiable. Pour donner du crédit à son annonce, Vladimir Poutine a même été jusqu’à dire qu’il avait été injecté à sa fille. C’est encore un propos habile qui est une nouvelle preuve du savoir-faire politique de ce chef d’État. Mais dire qu’il est très probablement fiable ne revient pas à affirmer qu’il protègera suffisamment les personnes traitées. C’est justement la phase III en cours qui nous le dira.

Comment a-t-il été élaboré ?

On est à peine surpris quand on apprend que ce vaccin est le fruit d’une technologie de pointe en matière de vaccin.

Il existe aujourd’hui un assez grand éventail de méthodes de préparation d’un vaccin antiviral. On peut schématiquement les classer en quatre groupes. La réplication virale est le terme qui désigne la multiplication d’un virus par une cellule infectée par ce virus : c’est une sorte de photocopie du virus par la cellule (le virus est passif).

1. Les vaccins antiviraux les plus simples sont constitués de particules virales pathogènes complètes que l’on a cultivées sur des tapis cellulaires et que l’on a ensuite inactivées pour rendre les virus non réplicatifs (virus dits par abus de langage « tués »). Ce type de vaccin suscite une réponse immunitaire, sans donner d’infection. C’est le cas des vaccins dits inactivés contre la poliomyélite antérieure aiguë (vaccin injectable) et contre l’hépatite virale A. Il faut plusieurs injections.

2. D’autres vaccins antiviraux sont constitués d’une souche virale réplicative, mais non pathogène. Il existe différentes méthodes pour obtenir une souche virale qui soit à la fois réplicative (virus dit par abus de langage « vivant »), non pathogène et cependant immunogène (qui provoque une immunisation). L’avantage de ce type de vaccin est d’être fortement immunogène (il est répliqué en grand nombre par les cellules du sujet vacciné) et de ne nécessiter que peu d’injections (souvent une seule). C’est le cas des vaccins dits atténués contre la rougeole, la rubéole, les oreillons, la varicelle et le zona, la fièvre jaune, la poliomyélite antérieure aiguë (vaccin buvable). Ces vaccins suscitent une réponse immunitaire grâce à une infection inapparente ou très discrète. Mais ils sont contre-indiqués chez les immunodéprimés et pendant la grossesse (risque d’infection apparente) et peuvent très exceptionnellement provoquer une infection grave.

3. Les vaccins antiviraux plus récents ou récemment améliorés sont constitués seulement d’une partie immunogène du virus. C’est le cas du vaccin grippal actuel (antigènes de surface), du vaccin contre l’hépatite B (antigène de surface HBs), du vaccin contre le papillomavirus (capside virale). Ces vaccins sont mieux tolérés que les vaccins antiviraux constitués de particules virales complètes inactivées et n’ont pas les inconvénients des vaccins atténués (« vivants »). On comprend que leur mise au point est plus complexe et plus longue que les vaccins constitués de particules virales complètes inactivées.

4. Les vaccins antiviraux de dernière génération sont issus du génie génétique et bénéficient des dernières avancées en matière de biotechnologies. Certains sont constitués seulement d’un acide nucléique (soit de l’ADN, soit de l’ARN messager), d’autres sont produits par recombinaison génétique : vaccins dits recombinés. Le principe de la recombinaison est de créer un virus hybride (virus réplicatif non pathogène, greffé avec des éléments d’un autre virus pathogène) qui provoque une infection inapparente et qui immunise grâce à du matériel immunogène venant du virus pathogène contre lequel on veut se protéger. Ces vaccins recombinés ressemblent aux vaccins antiviraux atténués, mais sont infiniment plus complexes à préparer. Ils sont appelés vaccins à vecteur viral. Par exemple, on greffe sur le virus atténué du vaccin antirougeoleux des gènes ou des antigènes d’un virus pathogène donnant une tout autre maladie que la rougeole. Ces vaccins atténués à vecteur viral sont censés représenter l’avenir de la vaccination antivirale : ils sont pleins de promesses. Mais la réalité est tout autre, leur mise au point étant difficile. Un tel vaccin a été préparé contre la dengue, mais il n’est pas vraiment satisfaisant. Et puis, ce sont des virus réplicatifs, donc ils donnent une infection avec les craintes que cela peut susciter. La toute dernière avancée consiste à fabriquer un vaccin hybride, mais semi-réplicatif : la souche virale hybride infecte les cellules, mais le cycle viral ne va pas jusqu’à son terme ; il avorte après avoir stimulé le système immunitaire ; il n’y a donc pas vraiment d’infection. Le virus le plus utilisé est un adénovirus : c’est cette technologie qui a été mise à profit par les chercheurs russes (vaccin hybride semi-réplicatif utilisant un adénovirus).

Peut-on imaginer une commercialisation rapide ?

Comme nous l’avons vu, ce vaccin semi-réplicatif utilise les dernières avancées en matière de biotechnologies. On s’attend à ce qu’il soit bien toléré (il n’existe en principe pas de risque infectieux avec ce vaccin semi-réplicatif). Mais il faut impérativement attendre la fin de la phase III de l’essai clinique, avant de conclure au fait qu’il est à la fois suffisamment immunogène et bien toléré.

Il est utile de préciser que des chercheurs chinois travaillent dans la même voie : ils préparent un vaccin semi-réplicatif à base d’adénovirus ; c’est l’une des raisons pour lesquelles Vladimir Poutine a fait cette annonce un peu prématurément. En ce qui concerne la recherche russe, le vaccin ne pourra pas être disponible avant le début de l’année, ce qui serait déjà exceptionnel. Plusieurs pays ont réagi à l’annonce russe en leur passant une précommande de doses vaccinales.

Pour situer les choses, l’équipe française qui travaille sur la mise au point d’un vaccin à vecteur viral réplicatif (et non pas semi-réplicatif) utilisant le vaccin antirougeoleux (Institut Pasteur) en est actuellement à la phase I.

Je crois que l’on peut dire que la Russie a marqué des points dans la course mondiale aux vaccins anti-CoVid-19. L’OMS a fait une déclaration réactionnelle en incitant les chercheurs russes à la prudence : il est certain que cette annonce bouscule cette compétition mondiale, d’une façon qui est plutôt dérangeante.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !