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Marx attack

Toutes ces raisons pour lesquelles la crise de la productivité des économies développées pourrait bien être un trompe-l’œil

Au cours de ces dernières années, le débat économique s'est longuement penché sur la question de la baisse de la productivité de nos économies. Récemment, une équipe d'économistes a avancé la thèse que la délocalisation que des profits des entreprises au sein de pays à fiscalité réduite à pu contribuer à ce mouvement, ces profits n'étant pas comptabilisés dans les chiffres nationaux du pays d'origine.

Sarah Guillou

Sarah Guillou

Sarah Guillou est économiste à l’OFCE dans le domaine de l’économie internationale et des politiques publiques affectant la compétitivité des entreprises. Son travail mobilise l’exploitation statistique de bases de données d’entreprises et de salariés ainsi que les données de commerce international par pays. Une partie de ses recherches porte sur les politiques industrielles et les politiques commerciales.

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Atlantico : Cette proposition des économistes Fatih Guvenen, Raymond Mataloni, Dylan Rassier et Kim Ruhl peut elle expliquer la baisse de productivité de nos économies ? Quels sont les enjeux de cette proposition ? 

Sarah Guillou : Rappelons que le ralentissement de la croissance de la productivité est partagé par quasiment tous les pays industrialisés et qu’il signifie que la capacité des facteurs de production (hommes et machines) à générer une unité de valeur ajoutée ne s’améliore pas ou très peu, et ce alors même que les progrès technologiques devraient augmenter l’efficience productive. L’étude à laquelle vous faîtes référence apporte un éclairage supplémentaire en ce qu’elle intègre la globalisation et le rôle des multinationales dans l’histoire.

La thèse des auteurs part du constat que les firmes multinationales ont gagné en aptitude à localiser la richesse qu’elle crée au gré des avantages fiscaux. Cette aptitude à manier leur comptabilité consolidée sans considération de leur pays d’origine mais en arbitrant entre les différentes localisations peut conduire à déconnecter le lieu de la création de la valeur du lieu de la comptabilisation de la valeur. Prenons Google, l’entreprise s’arrange en toute légalité pour localiser son chiffre d’affaires en dehors de France afin d’échapper à sa fiscalité.

Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas de considérer que les revenus d’une multinationale générés à l’étranger devraient être réaffecter au PIB du pays de son siège social. Non, il s’agit de revenus générés sur un territoire, utilisant donc ses infrastructures, son éducation, ses institutions, mais qui seront mis au compte de la production d’un autre pays. Cela se réalise soit en minorant la valeur ajoutée par des consommations intermédiaires en provenance de filiales à des prix de transfert élevé ; soit en affectant les revenus d’une activité spécifique à une entreprise située dans un havre fiscal.

Ces comportements sont accentués pour les entreprises de haute technologie qui génèrent beaucoup de revenus de la propriété intellectuelle dont l’intangibilité du fait générateur rend la territorialisation plus souple. Or, technologie et globalisation vont souvent de paire alors même que ce sont ces entreprises de haute technologie qui sont les moteurs des gains de productivité.

Si la valeur créée utilise bien les facteurs de production domestique mais est comptabilisée ailleurs, alors la productivité domestique sera sous-évaluée : on compte les facteurs mais pas la valeur ajoutée. La proportion de valeur ajoutée des multinationales (qui sont de grandes contributrices au PIB national) qui est comptabilisée en dehors du pays où les facteurs de production ont été utilisés, va déterminer le degré de sous-estimation de la productivité dans le pays. 

 

Quelles sont les autres causes les plus "probables" de cette baisse de productivité, et quelles en sont les conséquences pour la population ? Dans quelle mesure les salaires peuvent ils également être affectés ?

J’ai déjà souvent contribué dans vos colonnes pour expliquer les différentes thèses expliquant le déclin de la productivité. Il faut rappeler que l’enjeu de ce déclin est immense : pour la croissance économique et donc les revenus et bien-être des individus mais aussi pour les économistes et statisticiens qui mesurent cette productivité et qui se demandent si la cause  de ce déclin ne réside pas dans leur incapacité à intégrer les nouvelles technologies et notamment les TIC dans la mesure. Sachant que les prévisions de croissance sont déterminantes pour la définition des politiques publiques, l’interrogation n’est pas qu’une question d’expert.

Les explications dominantes se regroupent en trois thèses : celle de la stagnation séculaire, celle de la transition technologique inachevée et celle d’un problème de mesure du progrès technique. Dans la première, la technologie d’aujourd’hui est sans commune mesure avec celle des innovations de la révolution industrielle et d’après guerre. Dans la seconde, la technologie d’aujourd’hui ne s’est pas encore traduite en gain d’efficience. Dans la troisième, la technologie d’aujourd’hui n’est pas correctement prise en compte dans les mesures de la productivité.

Les salaires sont en théorie indexés sur la  productivité, non pas mécaniquement tel qu’ils pourraient l’être vis-à-vis de l’inflation, mais par définition, parce que le salaire rémunère le travail accompli et ce qu’il rapporte, c’est-à-dire ce qu’une heure de travail crée comme richesse.  Toutefois, comme le salaire résulte d’un contrat, qui souvent ne permet pas de mesurer la productivité du travailleur, il peut exister un écart persistant en niveau. Cependant on s’attend à ce qu’en variation, salaire et productivité évolue de concert. Autrement dit, une hausse de la productivité est suivie d’une hausse des salaires. Si la croissance de la productivité est nulle, les salaires n’augmentent pas.

Mais la situation contemporaine est encore plus inquiétante. Les faibles gains de productivité ne se répercutent pas dans l’évolution des salaires. On assiste à une déconnexion de l’évolution de la productivité et des salaires. Et c’est là une autre énigme de l’économie contemporaine, tout aussi préoccupante car elle alimente la croissance des inégalités et les populismes.

 

Au regard de la recherche actuelle, quelles sont les meilleures pistes à explorer pour en parvenir à une meilleure productivité ? L'âge d'or de la productivité est il révolu ? 

On sait que le progrès technique est présent, il irrigue notre vie quotidienne, la facilite, il apporte de nouvelles énergies, de nouveaux moyens mais par ailleurs il menace nos emplois et accélère les modifications de notre environnement, de nos usages, de la concurrence qui touche les entreprises. A la vitesse où le monde change, où le marché du travail se modifie et aux peurs que ces changements suscitent parmi les citoyens qui alimentent le vote populiste, la stagnation séculaire n’est franchement pas apparente.

Je pencherai plutôt pour la thèse du problème de mesure. Le premier enjeu fondamental est la mesure de la création de richesse, cela vaut pour le PIB comme pour la productivité. L’économie contemporaine, dans sa dimension technologique ou mondiale, bouscule la mesure de la valeur et de la richesse dans un monde où la compréhension économique s'appuie fortement sur les systèmes de comptabilités nationales. Non seulement des innovations technologiques ne sont pas (encore) comptabilisées mais la globalisation de la production, et dans une moindre mesure l’optimisation fiscale des multinationales, déplacent la valeur créée loin des facteurs de production. 

Le deuxième enjeu est celui de la déconnexion entre productivité et salaires. Les gains de productivité, quand ils existent, sont le fait d’un petit nombre d’entreprises et ces gains n’irriguent pas dans toute l’économie. Une piste pour accélérer la diffusion des gains et démocratiser les hausses de salaires réside dans le contrôle des abus de pouvoirs, des rentes de monopoles et la poursuite de la lutte contre l’optimisation fiscale. Le défi de demain sera le partage des gains de productivité.

 
 
 
 

 

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