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L''idée de la stagnation séculaire fait son chemin en Europe.

Danger en vue

Scénario noir de la disparition de la croissance : pourquoi le rapport du Conseil d’analyse économique aggrave plus le problème qu’il ne le résout

Le Conseil d'analyse économique s'apprête à remettre un rapport à Manuel Valls afin de l'avertir des risques d'une stagnation économique à long terme. Une idée qui n'est pourtant pas nouvelle et qui semble réapparaître à la faveur des crises successives. Le déclin n'est pas une fatalité et des solutions existent afin de sortir du marasme économique annoncé.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Dans son édition du 2 septembre, le quotidien Le Monde titrait " Et si la croissance ne repartait jamais ? Le scénario noir sur le bureau de Valls ". Le scénario en question est celui développé par le CAE (Conseil d’analyse économique) qui sera remis officiellement au Premier ministre à la mi-septembre. En cause, le potentiel de croissance de la France serait gravement entamé. Une perspective que le nouveau ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, décrivait déjà dans les colonnes du Point le jeudi 28 août : " L’Europe, comme beaucoup des économies avancées, souffre d’un problème de croissance potentielle faible ".  En cause, la fin du progrès technologique.

Une idée récurrente à travers les crises

Et cette idée n’est pas nouvelle, comme le rapporte le quotidien du soir : " C'est le sujet économique du moment, celui qui pourrait donner des sueurs froides au gouvernement ". En effet, cette thématique porte aujourd’hui le nom de " stagnation séculaire " et ne préoccupe pas que Manuel Valls. Ainsi, dès novembre dernier, l’économiste  et  ancien secrétaire au Trésor des Etats-Unis  Larry Summers, intervenait lors d’une conférence du FMI pour y évoquer sa vision de l’avenir. Et selon Summers, le futur n’est pas rose, la croissance telle que nous avons pu la connaître est morte. Ne reste que cette  " stagnation séculaire " pour seul  projet.  Le point mort constaté par nombre d’économies occidentales au cours des dernières années a provoqué cette question : et si cette crise n’était pas qu’un accident, la " grande stagnation " serait-t-elle notre seule perspective à long terme ?

Curieusement, une telle hypothèse fut déjà " popularisée " par l’économiste Alvin Hansen dès les années 1930 dans un ouvrage intitulé Full recovery or stagnation. Hansen indiquait alors que le ralentissement démographique couplé à une faiblesse de l’investissement ne pourrait pas permettre de donner du travail à chacun. Pour l’histoire, Hansen deviendra conseiller de F.D. Roosevelt et plaidera pour la mise en place de plans de relance, ce qu’il obtiendra.

Plus loin encore en 1843, Henry Ellsworth annonçait déjà la fin de l’ingéniosité humaine dans un rapport destiné au congrès des Etats-Unis. Cette capacité au défaitisme n’est donc pas nouvelle, elle s’inscrit dans le temps. Bien souvent lors de périodes économiques désastreuses. Une tendance qui laisse présager surtout une volonté d’extrapoler sur le long terme, ce qui est vécu à un moment donné. " Cette fois ca y est, nous sommes foutus."

Une tendance qui n’est pas non plus du seul fait des Etats-Unis ou de l’Europe. Car le Japon a aussi pu verser dans le même déclinisme lors de son entrée en crise dans les années 1990. Mais même si cette crise fut longue de plus de 20 ans, elle a surtout été le résultat d’erreurs de politique économique, plutôt que d’une quelconque fatalité.

Et c’est bien cette chronique d’un déclin annoncé qui est en train de s’installer dans l’Europe d’aujourd’hui. Il aura suffi de six années de chômage et de croissance zéro pour que l’idée de la stagnation séculaire fasse son chemin. Ce qui permet assez efficacement de rejeter la faute sur la fatalité. " C’est comme ça, on y peut rien ". La rhétorique est pratique mais finalement peu convaincante.

Car la croissance se compose principalement d’un facteur démographique et d’un facteur de productivité. C’est-à-dire du nombre d’heures travaillées dans une économie d’une part, et d’autre part de la quantité de biens ou de services produits par heure de travail.

La question de la démographie des pays occidentaux

S’il est un fait que la démographie des Etats occidentaux n’est pas enthousiasmante, des pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, les nordiques ou la France affichent encore de beaux restes. Ici pas d’inquiétude. Pour le Japon ou l’Allemagne, le problème est par contre plus net. Moins de personnes au travail, moins d’heures travaillées. Pour y remédier, ces deux pays mobilisent leurs forces afin d’inciter les populations à travailler plus.

La relance de l’activité au Japon a ainsi pour but de rendre le marché de l’emploi à nouveau attrayant. Dès lors que le plein emploi est atteint, les salaires peuvent se remettre à progresser, ceci dans l’objectif avoué d’inciter les catégories non-actives (pour schématiser, au Japon, ce sont les femmes qui sont visées) à venir grossir les rangs de la population au travail. De la même façon, en France et en Allemagne, les populations seniors affichent de plus en plus leur volonté de participer au marché du travail.

Il est également vrai que les heures passées au travail ont considérablement été réduites au cours des 30 dernières années. En France, le temps de travail a été réduit de près de 30%. Les marges de manœuvre existent donc. Et si les politiques économiques visaient le plein emploi, il ne serait pas nécessaire de pousser beaucoup les salariés pour travailler plus. La perspective de " gagner plus " suffira à provoquer un redressement des heures travaillées. Mais pour cela, il faut une " demande " de travail.

La productivité et le progrès technologique ne sont pas morts !

Reste la question de la productivité et du progrès technologique abordée par le rapport évoqué par le journal Le Monde. C’est-à-dire de la quantité de production pour une heure de travail. Si la productivité augmente et que le nombre d’heures travaillées augmente, la croissance en bénéficie. Et selon les économistes Erik Brynjfolsson et Andrea McAfee, contrairement à ce qui est annoncé dans le rapport du Conseil d’analyse économique, il n’y a pas beaucoup de soucis à se faire de ce côté. Dans leur dernier ouvrage, Le deuxième âge de la machine, les deux auteurs indiquent que si la croissance est fonction du progrès technologique, il est avéré que ce progrès est aujourd’hui exponentiel. La digitalisation, la robotique, l’automatisation, subissent une révolution telle que la productivité ne peut être envisagée que sous un jour optimiste.

" Les ordinateurs vont continuer à être améliorés et feront des choses nouvelles, sans précédent. Nous voulons tout simplement dire que les éléments clés sont déjà en place pour que les technologies numériques permettent une transformation aussi importante de la société que celle permise par la machine à vapeur. En bref, nous sommes à un point d'inflexion, à un point où la courbe commence à se plier, grâce aux ordinateurs. Nous entrons dans un deuxième âge de la machine ". A moins de se résoudre à penser une nouvelle fois que tout a déjà été inventé.

La solution : une politique de plein emploi

Productivité, démographie rien ne sert de se convertir au déclinisme. Le facteur essentiel est d’inciter le développement, notamment au travers de politiques de plein emploi. Car c’est en donnant des perspectives à la population, un horizon, que la volonté d’investir et de travailler plus prendra le dessus. Ce n’est pas en promettant le chômage et des heures de travail en baisse pour un salaire stagnant que la population sera entrainée vers l’avant.

Il est bien plus probable que ce soit les erreurs économiques des trente dernières années qui aient entrainé de faibles taux de croissance. Et ce sont bien ces chiffres déprimants qui ont contraint les populations à s’adapter à cette « nouvelle donne » et non l’inverse. La fainéantise n’est pas une mode, c’est le sous-travail qui est devenue une contrainte réelle. Travailler moins pour gagner moins n’est pas une incitation. Une politique de plein emploi est sans aucun doute le facteur essentiel à considérer pour permettre un tel bouleversement des mentalités.

Dans un discours de campagne de septembre 1932, Franklin Delano Roosevelt semblait baisser les bras en indiquant : " les opportunités d’entreprendre se sont réduites (...). Notre outil de production existe, le problème est de savoir aujourd’hui s’il n’est pas trop important ", et invoquait alors l’idée de stagnation en filigrane. En juin 1933, suite à l’abandon du bloc or, les Etats-Unis se sont rapidement débarrassés de cette mauvaise idée en retrouvant une croissance forte. Car une politique de plein emploi se mène avant tout à l’échelon monétaire : le plein emploi est de la responsabilité d’une Banque centrale.

Que ce plein emploi soit à 5% de chômage comme aux Etats-Unis ou à 7-8% comme en France dépend de la structure du pays considéré, c’est-à-dire de la  "politique de l’offre". Mais pour que ces chiffres de 5% ou de 7% de chômage deviennent une réalité, cela ne dépend que de la bonne volonté de la Banque centrale en question.  Et pour les Etats-Unis, le seuil de 6.1% est déjà atteint grâce à la politique menée par la FED.

C’est bien le message que doit retenir Manuel Valls. La thèse de la stagnation séculaire n’est en réalité qu’une forme de renoncement. Accepter une telle idée n’aura d’autre résultat que d’affaiblir encore le potentiel du pays. Et les récents chiffres de la croissance aux Etats-Unis et au Royaume-Uni (supérieurs à 3%) ne font que confirmer les doutes qui pèsent sur cette idée de stagnation fataliste. La croissance est possible, il suffit de la vouloir et surtout de la demander à ceux qui en ont la responsabilité. Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne, était d’ailleurs l’invité de François Hollande ce lundi 1er septembre.

 

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

 

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