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Une réfugiée érythréenne en pleurs alors qu'elle participe en Ethiopie à une manifestation contre le régime érythréen.

Remettre le couvert

Pourquoi l’Erythrée pourrait devenir une véritable poudrière et provoquer une nouvelle crise migratoire que l’Europe ferait bien de regarder de près

Sous le joug d'une dictature brutale depuis plus de vingt ans, les Érythréens tentent de plus en plus de fuir leur pays, qui vit par ailleurs une période de tension accrue avec l'Ethiopie. Alors que la situation humanitaire dans cette partie de la corne de l'Afrique est plus qu'inquiétante, l'attitude de la communauté internationale et de l'Union européenne ne semble pas à la hauteur des enjeux.

Léonard Vincent

Léonard Vincent

Léonard Vincent est journaliste à RFI. Il est notamment l'auteur de l'ouvrage Les Erythréens (éditions Rivages, 2012, puis en poche, 2016).

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Atlantico : Le 12 juin dernier, la frontière entre l'Érythrée et l'Éthiopie a été le théâtre de combats. Alors que l'Érythrée est d'ores et déjà une zone de départ pour des migrants souhaitant rejoindre l'Europe, en quoi un nouvel épisode d'un conflit déjà ancien pourrait causer une nouvelle crise migratoire, après celle du Moyen-Orient ?

Léonard Vincent : Je pense que pour ce qui est de l'Érythrée, la crise migratoire a déjà lieu. Elle est en cours, les chiffres donnés par le HCR pour les camps de réfugiés à la frontière entre l'Érythrée et le Soudan et entre l'Érythrée et l'Éthiopie montrent qu'il y a plusieurs milliers de fugitifs qui, chaque mois, parviennent à traverser la frontière vivants et libres. Le HCR communique sur le chiffre de 5000, cela doit être variable. Ce chiffre survient sans doute lors de pics, au moment où les passages sont les plus faciles à emprunter (lors de la saison sèche, quand les rivières sont à sec).

Aujourd'hui, je serais bien en peine de dire quelle serait la conséquence sur les fugitifs d'une résurgence d'un conflit. Ce qui est certain, c'est que cela ne ferait qu'aggraver une situation déjà catastrophique. La situation politique, économique et sociale de l'Érythrée est absolument désastreuse. Un conflit probablement aussi meurtrier qu'en 1998-2000 ne ferait qu'ajouter un soupçon d'apocalypse sur une situation qui peut déjà être qualifiée de cauchemardesque.

Est-ce que cela provoquerait des déplacements de population et encore plus de fuites des Érythréens hors de la zone de la corne de l'Afrique ? Ce qui est sûr, c'est que cela déstabiliserait considérablement les deux États et probablement l'ensemble de la région, étant donné le rôle et l'influence (souterraine ou assumée) de ces deux pays dans la région, du Kenya jusqu'à l'Égypte.

Les Européens, les Nations-Unies, auraient-ils intérêt à réagir plus activement afin d'anticiper un tel phénomène ? De quelle façon ?

Aujourd'hui, l'Union européenne agit déjà activement. Depuis quelques années, elle a décidé de reprendre langue avec l'Érythrée, précisément pour essayer de répondre à l'appel des Érythréens, qui sont des fugitifs et non des migrants.

Mais le calcul fait par l'UE, qui a proposé l'an dernier à l'Érythrée une aide de 200 millions d'euros sur cinq ans est à mon avis erroné. C'est un mauvais calcul politique car il se fonde sur l'idée que le développement économique et l'amélioration des conditions sociales en Érythrée seraient des facteurs qui pourraient inciter les jeunes Érythréens à ne plus quitter le pays. Or, même si c'est un élément qui entre en ligne de compte dans la motivation des fugitifs érythréens, ce n'est pas le seul, et surtout il n'est pas central. La pauvreté, l'absence de perspectives et la stagnation générale de la société érythréenne sont évidemment à prendre en compte quand on veut expliquer pourquoi les Érythréens fuient, mais ce n'est pas la raison principale. C'est l'un des symptômes de quelque chose de plus profond et plus grave : une oppression politique unique en Afrique, une incompétence absolue du pouvoir érythréen, un projet aberrant qui ne fonctionne pas et une psychologie politique fondée sur l'idée que le contrôle total de la société est efficace pour développer un projet nouveau.

L'UE agit, mal, de manière erronée et vouée à l'échec. C'est aussi une tentative de garder un canal de communication avec un pays qui, s'il était isolé par les Européens, pourrait se tourner vers d'autres partenaires moins regardants sur les droits de l'homme (Chine, Arabie Saoudite, etc.). C'est leur calcul, il faudrait demander à ces fonctionnaires de la Commission européenne quels sont les résultats obtenus depuis un an et demi, quelles sont les lignes rouges qu'ils ne sont pas prêts à franchir dans cette coopération, etc.

Il faudrait poser la question à Bruxelles, où peu d'informations filtrent sur la coopération réelle avec l'Érythrée. Au-delà du simple cas des journalistes, les députés européens eux-mêmes ont du mal à savoir de quoi il va s'agir, dans quel but c'est fait, quelles sont les contenus des discussions avec les autorités érythréennes, etc. Tout cela est fait dans le secret, et pas uniquement pour ce qui est de l'Érythrée. Pour un pays aussi problématique, car accusé par l'Onu de crimes contre l'humanité sur sa propre population, cela pose un certain problème éthique.

En ce qui concerne l'Onu, la situation est assez ambigüe. D'une part parce que la communauté internationale n'existe pas. L'Onu est une entité collective qui représente des forces contradictoires. La commission d'enquête de l'Onu sur les droits de l'homme en Érythrée a demandé à l'Assemblée générale de saisir le Conseil de sécurité dans la perspective d'une saisine du procureur de la Cour Pénale Internationale... On voit bien que c'est un processus extrêmement compliqué et voué à l'échec étant donné l'obstruction américaine et russe au Conseil de sécurité. De l'autre côté, le conseil des droits de l'homme agit contre l'Érythrée en mettant en place une commission d'enquête qui a pondu deux rapports absolument stupéfiants sur la situation intérieure avec des témoignages de victimes.

Parallèlement, l'Onu essaye de maintenir une forme de normalité dans ses relations avec ce pays, à travers le PNUD par exemple qui agit pour améliorer la situation sanitaire dans les campagnes isolées d'Érythrée, à travers l'UNICEF qui s'occupe des enfants et de la malnutrition. L'idée est donc de jouer sur les deux tableaux.

Maintenant, il est certain que personne n'adopte d'attitude agressive avec ce pays. Même les États-Unis, vilipendés par l'Érythrée comme étant le grand Satan, adoptent une position pragmatique. Des discussions ont lieu entre les officiels érythréens et les diplomates américains. Personne ne sait comment manier ce gouvernement, personne ne sait quoi faire. Il est très difficile d'interagir avec e gouvernement composé essentiellement de menteurs et de gens qui ne tiennent pas leurs engagements et manient la rodomontade et la paranoïa comme fondement de leur vision politique.

Au-delà du conflit territorial, quelles sont les causes primaires expliquant la forte migration érythréenne ? Comment expliquer la longévité du pouvoir actuel ?

La cause principale, c'est cette dictature d'une forme de brutalité rare dans le monde, un pouvoir répressif totalitaire, allant parfois jusqu'à la caricature. Les leaders du pays sont des chefs de guerre, en aucun cas des hommes d'État, et ne savent pas maintenir correctement l'équilibre des forces politiques pour gérer dans la paix et la liberté une société qui n'aspire qu'à cela. Tous ces symptômes (service national, enrôlement de force et brutalité qui règne dans l'armée, société totalement sous contrôle…) font que l'Onu affirme que l'Érythrée n'est gouvernée non pas par la loi mais par la peur.

On pourra vous expliquer que c'est la pauvreté, le service militaire ou les allocations familiales européennes, mais ce sont des foutaises. Les Érythréens fuient une oppression politique unique et absolument stupéfiante, pas seulement pour nos yeux occidentaux et européens influencés par l'humanisme des droits de l'homme, mais aussi pour la population érythréenne elle-même qui est sidérée par la violence qui lui est infligée.

C'est une façon pour eux de faire la révolution avec les pieds. On a vu lors des Printemps arabes des manifestations de masse réclamant du changement politique. Il n'est pas possible de faire cela en Érythrée. Ben Ali ou el-Assad ont ouvert le feu après un certain temps, ce ne serait pas le cas en Érythrée. Nous avons déjà eu des exemples : il y a eu des mutineries et des revendications, toutes réprimées dans le sang le jour-même. Pas seulement pour disperser un rassemblement qui dérange, mais avec des représailles contre les familles, les proches, etc.

Ils font la révolution avec leurs pieds en quittant le pays. La fuite – plus que la migration – des Érythréens est un appel à l'aide et la seule manière qu'ils ont trouvée pour protester contre les souffrances inimaginables qui leur sont infligées et contre la ruine de leur rêve : un État libre et indépendant.

Pour ce qui est de la longévité du régime, on comprend bien dans ces conditions-là avec un régime aussi brutal et imprévisible, utilisant de manière perverse la culpabilité, la délation, la mort et la disparition comme des outils politiques, qu'il est très difficile de renverser quoi que ce soit… Ce régime ne dure que par son entêtement et par son obsession, qu'il partage avec toutes les dictatures : créer les conditions de sa propre survie.

Mis au ban de la communauté internationale et accusé de crimes contre l'humanité par l'Onu, le régime érythréen a-t-il des soutiens ? Si oui, lesquels ?

Le gouvernement fantoche érythréen est dirigé par une petite clique, qui fonctionne plus ou moins comme une famille mafieuse. Ce gouvernement a des alliances changeantes, de circonstance, et opportunistes.

Récemment, l'Érythrée s'est alliée avec la coalition émirati-saoudienne pour faire la guerre aux rebelles houthistes du Yémen. Des facilités sont accordées à la marine émiratie dans le port d'Assab face au Yémen. Or, quelques années plus tôt, les houthistes bénéficiaient d'un camp d'entraînement sur le territoire érythréen, et l'Érythrée se rapprochait lentement mais sûrement de l'Iran. Aujourd'hui, les puissances du golfe ont une politique de reconquête vis-à-vis de l'Afrique, sur fond d'accord américano-iranien sur le nucléaire et de perte d'influence de l'Arabie Saoudite en Afrique. L'Érythrée participe à ce mouvement. Le Qatar est évidemment l'un des vieux soutiens financiers et politiques de l'Érythrée. La Chine fait des affaires et la Russie l'utilise comme un pion stratégique et lui vend sans doute discrètement des armes malgré l'embargo (peut-être pas l'État russe, mais en tout cas des Russes ou des Biélorusses).

C'est une famille, un petit clan qui cherche ses intérêts au gré des vents et des appuis de la région. Paradoxalement, l'Érythrée fait partie de la coalition américaine post-11 septembre alors qu'elle fustige aujourd'hui l'impérialisme américain.

Certains pays en Europe utilisent aussi l'Érythrée. On peut évoquer le cas de l'agence de coopération allemande. Il y a aussi des intérêts des deux côtés de la frontière d'hommes d'affaires italiens qui font des affaires là-bas. Je sais que la Norvège, la Finlande et un certain nombre d'autres pays utilisent leurs agences de coopération pour maintenir une certaine influence. Les ambassadeurs à Asmara sont extrêmement complaisants avec le régime, même si ce ne sont pas des soutiens massifs et indéfectibles.

Je pense que de toute façon, le calcul du gouvernement érythréen consistant à dire qu'étant donné leur pouvoir de nuisance, ils feront toujours partie du problème et donc des solutions, ne prend pas en compte le parfait mépris de la communauté internationale pour ce genre de régime. Si demain, Isaias Afwerki et sa clique disparaissaient du pouvoir, je ne pense qu'il y ait grand-monde, y compris chez leurs grands amis, qui les pleurent. L'essentiel pour ceux-ci sera de maintenir leur influence auprès du nouveau gouvernement qui serait alors en place. Il n'y a pas d'alliance idéologique ou d'amitié sincère dans cette histoire. Ce sont des alliances opportunistes.

Propos recueillis par Emilia Capitaine.

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