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©Thomas SAMSON / AFP

Lutte contre le Covid-19

Philippe Juvin : "Les chefs et petits chefs de l’administration qui nous entravent face à l’urgence devront répondre de leurs actions après cette crise"

Philippe Juvin, le chef du service des urgences à l'hôpital Georges-Pompidou et Maire de La Garenne-Colombes, revient sur la crise sanitaire du coronavirus, sur les mesures de confinement ou bien encore sur le traitement du Professeur Didier Raoult.

Philippe Juvin

Philippe Juvin

Philippe Juvin est chef du service des urgences à l'hôpital Georges-Pompidou et Maire de La Garenne-Colombes.

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Atlantico.fr : Quels éléments notables de l’étude établie par l’Imperial College cherchant à établir l’efficacité des mesures de confinement méritent-ils d’être soulignés ?

Philippe Juvin : L’étude a étudié tous les pays de l’Union Européenne afin de déterminer si oui ou non les mesures de confinements qui avaient été établies étaient efficaces. Plusieurs éléments sont intéressants. Tout d’abord sur la chronologie des mesures qui ont été prises, avec des pays qui ont établis des mesures assez précocement et d’autres plus tardivement, comme la Grande Bretagne. On s’aperçoit, lorsqu’on observe un tableau de l’étude qui estime le nombre de vies sauvées en fonction des mesures qui ont été prises entre le début de l’épidémie et le 31 mars, que le Royaume-Uni a sauvé 370 vies, avec un intervalle de confiance qui va de 73 à 1000, alors qu’en France nous en sommes à 2500, avec un intervalle de confiance de 95% entre 1000 et 4800. Sur tous les pays européens testés, on estime que 59 000 personnes ont été sauvées, avec un intervalle de confiance de 21 000 à 120 000.

Pourtant, bien qu’efficaces, ces mesures de confinement ne peuvent pas durer éternellement… 

En effet, aujourd’hui la question se pose : comment sortir de ces mesures de confinement ? Brutalement ou par étapes ? La sortie par étapes, avec un test massif, c’est faire un confinement d’une autre philosophie. Pendant un certains temps, il faudrait tester tout le monde et ne confiner que les positifs au Covid 19. Dès que vous avez un signe, on vous teste. Dès que vous êtes en contact avec des malades potentiels, on vous teste. Voilà ce qui pourrait être efficace.

On considère que 50% de la population infectée et asymptomatique. Mais on ne sait pas en revanche quelle est leur contagiosité réelle. Sans données, difficile de prendre des mesures les concernant… Mais dans une hypothèse où on teste les gens pour leur permettre de sortir, une décision accompagnée de mesures de haute technologie comme celle mise ne oeuvre en Corée du Sud, la géolocalisation permettrait de détecter les contacts et d’isoler les diffuseurs du virus. Mettre tout le monde dehors d’un coup, c’est prendre le risque de rendre malade des gens qui n’ont pas rencontré le virus, qui n’ont pas créé d’anticorps. Ce serait la deuxième vague que nous devons absolument éviter.

La mise en oeuvre des mesures de confinement et d’isolement des personnes malades a été difficile pour le gouvernement. Selon vous, où se trouvent les dysfonctionnements ? Comment peut-on faire mieux ?

Le dysfonctionnement a été collectif. Celui qui aurait pu prévoir fin janvier l’ampleur de ce qui nous est tombé sur la tête, je ne le connais pas. Il faut de la modestie. Si le gouvernement a failli, nous sommes aussi beaucoup à ne pas avoir mesurer l’ampleur de la crise sanitaire qui allait se produire. Bien que selon l’adage : « gouverner, c’est prévoir », l’exercice dans ce cas reste difficile. 

Ensuite, il y a une vraie question de fond, qui ne date pas de cette crise. Les conseillers des princes, l’armée pléthorique de hauts fonctionnaires sont d’un niveau hétérogène. Parfois ils ne sont pas très éclairants pour le politique. Ils sont conservateurs, sans aucune culture de doute. À cela s’ajoute la non prise en compte par un certains nombre d’administrations qui mettent de temps à mettre en oeuvre les politiques décidées par le gouvernement. Or nous sommes dans un cas d’urgence. Ces chefs et petits chefs, qui lancent ordres et contres-ordres devront répondre de leur actions après cette crise. Les personnalités qui conseillent les chefs d’État doivent être renouvelées. Cette crise n’arrive pas par hasard. Les gens que nous payons à faire des prévisions ont failli. Nous sommes face à des gens qui n’ont pas été à la hauteur de la mission qui leur avait été donnée. Les alertes n’ont pas été remontée. L’analyse sera à faire après la crise mais on peut d’ores et déjà affirmer que certains verrous administratifs doivent être reconsidérés. Les strates administratives sont trop nombreuses. Elle se bousculent, se compliquent les unes les autres.

Les questions des EHPADs est au coeur de la crise sanitaire. Comment les résidents des maisons de retraites doivent-ils être pris en charge ?

Il est encore temps d’avoir une action extrêmement volontariste en testant massivement toute la population des EHPADs et en séparant ceux qui sont positifs de ceux qui sont négatifs, y compris au sein d’un même établissement. Il faut absolument casser les chaînes de contamination. On sait que le personnel est peu nombreux, ce qui rend difficile le respect des mesures barrières au fil de la journée. Il faudrait que le personnel soit affecté d’une zone Covid à une zone non Covid. Et ainsi sauver des vies en empêchant plus de gens de tomber malade. 

Le débat sur le traitement du Pr Didier Raoult continue de faire des vagues auprès de la communauté scientifique. Quel est votre point de vue sur le sujet ? Que pensez-vous de l’essai clinique Discovery?

Je n’étais pas partie prenante dans la décision de prendre 5 bras dans l’étude Discovery. Il y a un anti-ebola, il y a un anti rétroviral, l’hydrochloroquine, le placebo, j’ignore le dernier. Discovery suit les recommandations du Ministère de la santé, qui est établi pour des formes sévères du virus alors que celui du Pr Raoult demande une administration précoce. Les désaccords sont profonds entre les deux entités. Bien que le Pr Raoult soit un homme respecté, qui publie beaucoup, je m’interroge sur l’absence de bras témoin dans son étude. C’est la seule manière de savoir son traitement est efficace. Sans comparaison, sans un nombre suffisant de patients dans son essai clinique, on ne peut pas savoir. L’intuition scientifique du Pr Raoult est peut-être bonne. Mais elle reste à prouver. Beaucoup de médecins, comme moi, ne demandent qu’à prescrire ce traitement à leurs patients. Pour l’instant, nous sommes dans l’incertitude.

Propos recueillis par Mark Samba

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