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©JOHN THYS / AFP

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Nouvelle Commission européenne : y a-t-il encore un projet politique dans l’Union ?

La Commission européenne doit être élue ce mercredi après un accouchement dans la difficulté. Comme le soulignent la solitude de la France au Sahel où les différends sur l’Otan entre Européens, l’Europe est-elle incapable d’être autre chose qu’un marché commun ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Thibault Muzergues

Thibault Muzergues est un politologue européen, auteur de La Quadrature des classes

Ancien fundraiser et consultant en communication, il avait auparavant travaillé pour les Conservateurs en Grande Bretagne ainsi que l’UMP en France, et a notamment contribué à la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

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Atlantico.fr : la nouvelle Commission européenne devrait être confirmée aujourd'hui par le Parlement européen réuni en session plénière à Strasbourg, après de longues semaines de rebondissements politiques. La majorité de la nouvelle commission est néanmoins très fragile. En quoi est-ce le signe d'une crise au sein de l'UE, qui montre toutes les contradictions du projet politique européen ? 

Thibault Muzergues : Le processus a effectivement été particulièrement torturé, voire même douloureux (pour les Français, les Hongrois et les Roumains tout du moins), mais n’exagérons pas la fragilité des institutions européennes. Oui, il a fallu du temps – beaucoup de temps – pour parvenir à un accord sur la Commission, et oui, il y a eu des ratés sur les Commissaires ; mais lorsqu’on voit leur profil, on pouvait s’attendre à des difficultés : les Hongrois étaient attendus au tournant sur l’Etat de Droit par un grand nombre de parlementaires européens (et de groupes politiques), la candidature roumaine était avant tout bancale en raison du changement de majorité parlementaire nationale, et la France a tout simplement payé le prix de l’unilatéralisme d’Emmanuel Macron durant les six derniers mois. Mais maintenant que la Commission est en place, nous devrions retrouver une certaine stabilité institutionnelle, chaque acteur ayant désormais un interlocuteur défini. 

Ce qui est plus inquiétant pour l’avenir, c’est effectivement que les liens entre les uns et les autres sont en train de se tendre, et les relations deviennent plus compliquée : au Parlement européen, la coalition est tri-partite, ce qui rend tout processus de négociation plus long et difficile (on l’a vu au moment des nominations à la Commission). Mais c’est surtout au niveau du Conseil – et donc des États-nations, qui rappelons-le sont ceux qui prennent vraiment les décisions en Europe – que les choses se sont gâtées : on le voit, le couple franco-allemand est aujourd’hui en crise, et Emmanuel Macron ne manque pas une occasion de vexer Berlin, ce qui est en partie compréhensible au vu de l’inflexibilité dont font preuve nos partenaires outre-Rhin. La France elle-même est isolée et ne peut pas vraiment compter sur l’Italie ou l’Espagne (aux gouvernements trop instables) ou à l’Europe centrale (on refuse de parler à la Pologne, et la plupart des pays de l’Est sont furieux contre nous du fait du rapprochement avec la Russie). La Grande-Bretagne partie (ou presque), les deux Grands d’Europe s’isolent et se regardent en chien de faïence sur les deux rives du Rhin. La crise européenne aujourd’hui, elle est là : un cœur politico-économique en pleine crise de ménage, des divisions Est-Ouest, Nord-Sud et entre états que personne ne peut ou veut résorber, … Mais ne nous y trompons pas : le problème n’est pas au niveau du Parlement ou de la Commission, mais bien au niveau des relations entre Etats.

Edouard Husson : L’Union Européenne traverse une crise de légitimité profonde. Ce n’est pas très difficile d’en comprendre les raisons. A Bruxelles, à Strasbourg, à Luxembourg, à Francfort, se rassemblent et s’encensent mutuellement des individus qui se jugent éclairés et qui considèrent qu’il faut exclure du débat politique une partie de l’électorat européen. « Illibéraux », « populistes », « conservateurs »: entre 25 et 30% de l’électorat selon les pays sont au fond considérés comme des citoyens européens immatures par les «libéraux », « progressistes » et « écologistes ». D’un côté, le camp du Bien a dû faire face à une poussée conservatrice et nationiste sans précédent et donc il dispose d’une majorité fragile au Parlement européen. De l’autre, cette incapacité des institutions européennes, à commencer par le Parlement, à accepter le débat démocratique national en son sein délégitime au fond la démocratie européenne. Ce qui est vrai au niveau européen est vrai au niveau national: Edouard Philippe et Angela Merkel sont deux chefs de gouvernements qui s’appuient sur une majorité centriste à la légitimité réduite. Comment l’Union Européenne peut-elle avancer sans une profonde impulsion franco-allemande?

13 soldats français sont morts au Mali lundi dernier, 25 novembre, dans un crash d'hélicoptère. Jean-Claude Juncker, président de la Commission Européenne encore pour quelques jours a réagi à l'évènement : "C'est l'Europe toute entière qui est en deuil, car au Mali comme ailleurs c'est l'armée française qui défend l'honneur et la sécurité de l'Europe". L'opération Barkane illustre-t-elle les faiblesses de l'Europe et son incapacité à avoir des positions stratégiques communes ? 

Thibault Muzegues :  Il faut d’abord savoir que la France ne porte pas l’opération Barkane « seule » que parce que les Etats-Unis (également présents dans la région) travaillent avec nous et nous fournissent des informations précieuses (et parfois matériel et hommes pour des opérations commando) pour ratisser une zone immense. Barkane est donc en fait une opération franco-américaine, ou pour être exact une opération sous commandement français mais avec un appui indispensable des américains, sans lequel nos troupes seraient cantonnées dans leurs casernes.  Les Canadiens et les Anglais sont également là en soutien, mais le problème est effectivement que des 27 membres de l’UE en 2020, seule l’Estonie offre un soutien en hommes (96 exactement, ce qui, avouons-le, est peu). La situation a pu être acceptée par la France car depuis la décolonisation nous considérons cette région comme une zone d’influence réservée, mais la zone est manifestement trop vaste et nos troupes trop sollicitées pour que cela puisse fonctionner. Nous le savons et aimerions que l’Europe vienne en soutien, mais rendons-nous à l’évidence : très peu d’acteurs sont prêts à s’investir dans la région : les Baltes sont avant tout préoccupés par une menace russe que nous ignorons de notre côté, les Allemands ne peuvent pas vraiment fournir de troupes combattantes (du fait de leur culture militaire post-seconde guerre mondiale et de leurs problèmes d’équipements), et les Français eux-mêmes ne sont pas vraiment certains de vouloir faire entrer d’autres puissances dans le jeu, de peur que celles-ci ne leur vole la vedette – et ne vienne concurrencer l’intérêt national au Sahel. « Catch-22 », comme disent les Américains, nous sommes dans l’impasse.

Edouard Husson : L’honneur de l’Europe... ne poussons pas. Ce qui est comique, c’est la manière dont, polur insuffler un peu de grandeur et de souffle dans la technocratique construction qu’il a présidée pendant cinq ans, Juncker n’a pas d’autre solution que de faire l’éloge d’une armée nationale ! En fait, soit l’on comprend, à la suite du Général de Gaulle, que les nations sont les réalités sur lesquelles il faut construire la coopération européenne. Soit on se condamne à badigeonner de couleurs plus ou moins criardes un échafaudage bureaucratique. La France est au Mali parce qu’elle a une histoire en Afrique, parce qu’elle a des intérêts à défendre. Si l’on laissait s’exprimer les électorats et si nos gouvernements, avec la complicité de l’Union Européenne, ne se faisaient pas le cheval de Troie du terrorisme et de l’islamisme dans nos sociétés européennes, on aurait sans doute une forte adhésion européenne à la guerre au Mali l’envoi de nombreux contingents. Mais on a d’un côté l’idéologie du vivre-ensemble, l’impuissance des mécanismes Schengen, la complaisance vis-à-vis de l’islamisme; et de l’autre les réalités politiques, géopolitiques, culturelles, religieuses. L’Union Européenne est phagocytée par un progressisme tyrannique et veule à la fois, qui en fait une anti-puissance, qui se veut post-moderne et est en fait réactionnaire, profondément régressiste, incapable de nous préparer au monde en train de se faire.

Instabilité politique, incapacité à se défendre seule : est-ce que l'Europe peut sortir de cette situation délicate ? Est-elle liée essentiellement à la construction européenne ?

Thibault Muzergues : Oui, mais il va falloir beaucoup de bonne volonté, et d’abord admettre l’ampleur de la crise que notre union (mais aussi notre continent) traverse actuellement. Cette crise est multiforme, et elle met en conflit le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, mais aussi nos sociétés nationales en leur propre intérieur, comme on l’a vu l’an dernier en France avec les Gilets jaunes. Tout cela dans un contexte où la Russie s’affirme comme une menace claire pour l’Union, où la Turquie joue un jeu très ambivalent avec les Européens (et pas seulement sur les migrations – il n’y a qu’à voir les nouveaux efforts de la diplomatie turque dans les Balkans pour s’en convaincre) et où la rive Sud de la Méditerranée menace chaque année de devenir une rampe de lancement pour des vagues migratoires dont on a vu à quel point elles pouvaient fragiliser nos sociétés déjà à cran depuis la crise de 2008. Ajoutons à cela la perception des Européens que les Américains ne seront peut-être pas toujours là pour les défendre et les secourir – même si l’administration Trump dépense aujourd’hui beaucoup plus pour défendre l’Europe, notamment pour l’OTAN que la présidence Obama, un vrai paradoxe ! – et nous sommes effectivement dans une situation très difficile.  Dans ce contexte, et alors que les Américains sont encore là pour nous aider, l’autonomie stratégique que tout le monde s’accorde à vouloir construire ne pourra se faire que dans le cadre de l’OTAN, qui doit évoluer pour devenir une alliance à deux piliers sur chaque rive de l’Atlantique. Cela nécessite de très gros efforts de dialogue et d’initiative entre Européens, mais aussi avec nos partenaires américano-canadiens, mais le jeu en vaut la chandelle.

Edouard Husson : L’Union Européenne ne peut sortir de son instabilité politique et de son incapacité à se défendre seule que par un grand élan de liberté et de nationisme. Il est urgent de faire voler en éclat le politiquement correct, les lois qui prétendent lutter contre les fake news et sont en fait des lois destinées à faire taire le conservatisme et étouffer la voix des petits et des humbles ou de leurs relais populistes. Il faut une immense dévolution des pouvoirs, de Bruxelles vers les capitales nationales et des capitales nationales vers les réalités politiques locales. Nous avons besoin que les institutions européennes soient complètement reprises en main, que leur champ d’intervention soit drastiquement réduit en fonction de l’efficacité et l’opportunité d’un trairement des questions au niveau européen. Les Etats nationaux doivent à nouveau assumer leurs responsabilités, en acceptant le fonctionnement démocratique, en se concentrant sur le régalien, la protection de l’économie de marché si facilement menacée de distorsion, le maintien de la cohésion territoriale et sociale, l’investissement massif dans la recherche, le co-pilotage avec des acteurs privés, associatifs et locaux du système d’éducation. A l’ère du numérique, l’Etat doit être déconcentré, les forces de nos territoires doivent être libérées. La nation doit redevenir à la fois le creuset des libertés locales et la brique fondamentale de la coopération européenne. Il nous faut être, comme les Britanniques, plus que souverainiste, nationiste ! 

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