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L'athlète Cathy Freeman après une course difficile lors des Jeux Olympiques de Sydney en 2000.
L'athlète Cathy Freeman après une course difficile lors des Jeux Olympiques de Sydney en 2000.
©OLIVIER MORIN / AFP

Bonnes feuilles

Mes héros des JO : le fardeau trop lourd à porter de Cathy Freeman

Patrick Montel a publié « Mes héros des J.O. » aux éditions du Rocher. Patrick Montel retrace ses plus belles émotions olympiques. Il évoque également les athlètes des jeux paralympiques ou la trajectoire de sportifs abîmés par la vie et la compétition. Extrait 1/2.

Patrick Montel

Patrick Montel

Patrick Montel est journaliste sportif et LA voix de l'athlétisme, qu'il a commenté pour France TV pendant plus de trente ans.

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Sur son épaule droite, elle se fait tatouer ces quelques mots « Coz I’m free (Parce que je suis libre) ». Comme si la traduction littérale de son patronyme ne suffisait pas à marteler ses convictions. Pendant quatre années, de 1997 à 2000, Cathy Freeman domine le 400 mètres mondial sous un régime de liberté surveillée et contrainte. L’Australienne paie au prix fort l’insigne honneur d’entrer au panthéon de l’athlétisme en devenant la première athlète aborigène sacrée championne du monde puis championne olympique. J’ai eu pendant plusieurs années le privilège de la côtoyer. À cette époque en France, au sein des rédactions sportives, Cathy Freeman est l’adversaire désignée, la femme de tous les dangers, l’obstacle majeur qui se dresse sur la route de Marie-José Pérec. L’Australienne semble la seule athlète à pouvoir empêcher la divine gazelle de remporter un troisième titre olympique consécutif. Le doublé magistral sur 200 et 400 mètres que Freeman réalise en 1994 aux Jeux du Commonwealth marque les esprits. Au Canada, à Victoria la bien nommée, Cathy Freeman, 21 ans tout juste, s’invite dans la cour des très grandes. Ce n’est que deux années plus tard que je fais sa connaissance, dans des circonstances singulières, à Atlanta dans la moiteur de juillet. Encore sous le choc d’un lundi d’extase, je m’attarde plus que de raison aux abords du stade olympique. Tous les prétextes sont bons pour prolonger une soirée inoubliable. Ce 29 juillet, je frôle la crise d’apoplexie au micro. Trois instants de légende et un trop-plein émotionnel que je disperse avec délectation dans la nuit géorgienne. Marie-José bien sûr, phénoménale de maîtrise et de grâce sur le tour de piste, mais aussi l’envol majestueux du King Carl griffant le sable d’une empreinte indélébile, 8 m 50 plus loin, et Michael Johnson enfin, la loco infernale, qui fait dérailler la concurrence sur 400 mètres en s’imposant avec près d’une seconde d’avance sur le Britannique Roger Black. Désormais, les projecteurs sont refroidis et je rate la navette qui est censée me ramener sur terre. Manifestement je ne suis pas le seul. Quelques athlètes s’impatientent, inquiets de ne voir rien venir sur l’immense aire de stationnement déserte. Cathy se trouve parmi eux. Si elle a toujours la tête dans les étoiles, la parée d’argent réintègre peu à peu son statut d’humain minuscule. Recroquevillée dans son survêtement vert et or, couleurs de l’espoir, la dauphine de Marie-José se tient à l’écart des conversations. Je m’approche, mobilise mon anglais approximatif pour la féliciter. Laborieusement, je tente de lui expliquer qu’une victoire s’apprécie à l’aune de l’adversaire. Elle sourit, n’entends manifestement rien à mon charabia. Pour garder le contact, j’opte pour la concision. 48’’63, national record ! Je lève le pouce, brandis le V des lendemains rayonnants. Elle rit, maintenant distraite par l’irruption de l’hurluberlu. Toujours pas d’autobus à l’horizon. L’attente est propice aux confidences. « Ma mère m’a obligée à afficher au-dessus de la porte de ma chambre une affichette sur laquelle j’avais inscrit 48’’60, le temps que j’estimais nécessaire pour remporter l’or. J’ai sans doute manqué d’ambition. » Sous le charme, je me surprends à faire des infidélités à Marie-Jo. L’avenir appartient à Cathy. À l’orée du nouveau millénaire, Sydney sera son jardin d’Eden. Le ronflement d’un moteur referme la parenthèse. Cathy, avant de disparaître, me lance : « Vous, les Français, vous êtes des poètes, moi je ne suis qu’une petite Noire australienne qui sort de son bush ! »

Deux années plus tard, à l’occasion d’une série de reportages en Australie, je croise à nouveau Cathy. Pendant une quinzaine de jours en janvier, d’un événement à l’autre, je sillonne l’île-continent. À Perth, je partage la langouste de la victoire avec Roxana Maracineanu, première ondine française à remporter un titre de championne du monde. À Melbourne, Nicolas Escudé échoue aux portes de la finale de l’Open de tennis. Non loin de là, dans la quiétude d’une enceinte délicieusement kitsch, Cathy Freeman s’entraîne dur sous la férule de Nic Bideau, l’homme dont elle est tombée follement amoureuse. La jeune femme d’Atlanta est métamorphosée. Elle a désormais un statut à défendre. L’année précédente à Athènes, Freeman est devenue championne du monde du 400 mètres. Pour l’occasion, elle s’est rasé le crâne, a effectué son tour d’honneur en brandissant fièrement le drapeau noir, jaune et rouge, les couleurs du peuple aborigène. Les pisse-froid la somment de se justifier. Elle esquive la charge. « Je laisse la politique là où elle doit être : en dehors du stade. Je cours par passion. Si j’accomplis des actes politiques, ce sera la résultante de mon amour pour la course. » À Melbourne, durant notre échange, Cathy reste sur ses gardes. Chacun de ses propos appelle un commentaire de la part de son mentor qui ne quitte pas des yeux sa muse. Manifestement, la championne est sous influence. Beaucoup plus tard, dans son autobiographie, la championne en conviendra volontiers. « Le monde dans lequel j’évolue est dominé par les hommes blancs. Un monde taché d’erreurs et de larmes. » Lorsque j’évoque le sort du peuple aborigène spolié et parqué dans des réserves, Nic, agacé, met brutalement un terme à la conversation. Cathy n’insiste pas. J’ai le cœur lourd. Deux jours auparavant, nous avons partagé le quotidien de ses frères et sœurs oubliés qui se meurent dans l’indifférence générale. Robert Bropho, le chef de la réserve, me dispense en préambule un petit cours de rattrapage.

« Les Aborigènes ne sont plus que 400 000 fantômes aujourd’hui. À partir de 1860, l’expansion coloniale a décimé une grande partie du peuple originel afin de s’approprier les terres de nos ancêtres. Les Blancs n’ont jamais compris notre philosophie d’existence. C’est la terre qui nous possède et non l’inverse. Plus sournoisement ensuite, les colons ont vidé de sa substance notre culture basée sur la transmission orale, en assistant financièrement les populations déplacées, les condamnant de fait à l’oisiveté. L’alcool et la drogue ont parachevé leur œuvre funeste. Aujourd’hui, nos jeunes à la dérive ne sont plus considérés par les anciens comme étant dignes d’être initiés. L’Australie est prospère, ce pays était à nous et nous avons tout perdu », constate amèrement notre hôte. « Les Jeux sont une pratique de Blancs, un sport de Blancs régi par des règles de Blancs. Si Cathy y participe, ce seront ses Jeux. Elle n’a aucune légitimité pour nous associer à ses choix. »

Par bravade peut-être, Robert Bropho s’est choisi une autre reine dont il a collé la photo sur son réfrigérateur. C’est Jeanne Calment, la femme la plus âgée de la terre. « Je lui décerne la médaille du cœur, la seule qui ait vraiment de l’importance. Cette femme est la reine de toutes les mères du monde, des Noirs comme des Blancs. »

En 1999 à Séville, une nouvelle fois en l’absence de Marie-Jo, Cathy conserve son titre mondial. Ses cheveux de jais ont repoussé. La presse people a fait ses choux gras de sa fracassante rupture avec Nic Bideau. En Espagne, la douleur est encore palpable, mais la parole s’est libérée. « Sois fière de ce que tu es, sois fière de tes origines. Sois fière de ce que tu représentes, de ce que tu défends. » Cathy assume courageusement le poids de son passé. En conférence de presse, elle dévoile ses bleus à l’âme.

Sa sœur Anne-Marie, handicapée de naissance, décédée lorsqu’elle avait 17 ans. Depuis elle dédie chacune de ses victoires, chacune de ses foulées à celle qui ne pouvait pas marcher. La voix étranglée par l’émotion, Cathy évoque ensuite la mémoire de sa grand-mère kidnappée et placée dans un centre de rééducation. C’est le sombre épisode des « générations volées », où des milliers d’enfants aborigènes ont été enlevés à leurs familles jusqu’à la fin des années 1960. Les Jeux de Sydney approchent à grands pas. Pour Cathy, le fardeau semble bien trop lourd à porter. La voilà, comme Atlas jadis, condamnée à porter la tragédie de son peuple sur ses épaules. À Sydney, son portrait s’affiche un peu partout dans les rues de la ville. Elle est l’athlète sandwich, l’athlète symbole, l’athlète étendard, le trait d’union rêvé, l’exception en trompe-l’œil, l’alibi idéal. Les médias du monde entier se repaissent de l’histoire d’une jeune aborigène intégrée, enviée et riche. Le trait est grossier mais les communicants la propulsent en vitrine.

Lors de la cérémonie d’ouverture, Cathy est désignée pour allumer la vasque. L’élue accomplit sa mission avec émotion, dans des gerbes d’eau et des torrents de feu. La pression est telle que pendant l’olympiade, Cathy refuse toutes les demandes d’interview. Le soir du grand soir, elle pénètre dans le stade, couverte de la tête aux pieds, comme si elle revendiquait son imperméabilité aux récupérations de tous bords. Dans sa combinaison futuriste, verte et blanche, elle attend la dernière ligne droite, sous les crépitements des flashs, pour produire son effort et creuser l’écart. Sitôt la ligne d’arrivée franchie, Cathy ôte sa capuche. Sur son visage fermé, nulle joie excessive mais peu à peu les stigmates d’un immense soulagement. Elle s’agenouille, soudain abasourdie par le poids de l’histoire, se prend la tête à deux mains. Alors seulement, l’émotion la submerge.

« Ce qui est arrivé ce soir est un symbole… Quelque chose va changer pour les Aborigènes, l’attitude des gens dans la rue, les décisions des politiques… Je sais que j’ai rendu beaucoup de gens heureux, quelle que soit leur vie, leur histoire, et moi aussi je suis heureuse d’avoir accompli ça. » En est-elle intimement persuadée? Avait-elle d’autre choix que de prôner l’apaisement? En contrepartie, le CIO, d’ordinaire intraitable, l’autorise à parader dans le stade avec deux drapeaux grossièrement réconciliés pour l’occasion. Le happy end fait le tour du monde. L’Australie rédemptrice fait amende honorable. Le mal est fait. Les Aborigènes ne représentent plus que 1% de la population totale. Ils ont été assimilés de force, ne font plus de tort à personne. Ils se sont désagrégés comme des détails insignifiants de l’histoire. Sans vergogne, les Blancs se sont approprié leur art. Les fruits de leur culture ancestrale sont devenus des produits de consommation courante.

Après l’extinction des projecteurs, Freeman disparaît rapidement des écrans. En 2002 à Londres, nos chemins se croisent une dernière fois. Cathy est méconnaissable.

Les épaules avachies, la silhouette alourdie par les kilos superflus, elle trottine sur la piste dans l’espoir d’un improbable come-back. « Après Sydney, j’étais épuisée, j’avais besoin de repos. Je voulais un enfant, prendre ma retraite et le lendemain je décrétais le contraire. » La gorge nouée, j’évoque le devoir d’exemplarité que, dans l’ombre, les puissants imposent aux athlètes. De sa voix douce, Cathy en convient. « Je pense qu’une partie de moi a essayé pendant un temps d’échapper à ces conséquences. » En vain manifestement. Cathy ne retrouvera jamais l’envie et l’appétit nécessaires pour rechausser les pointes. Du doigt je lui montre son tatouage. « Te voilà libre désormais. » L’essentiel est intact, comme son charmant sourire. Cathy conserve en elle une motivation intrinsèque, la capacité de passer à l’action lorsque la cause lui semble juste. En 2007, Cathy crée à Palm Island, sa ville natale, une fondation destinée à favoriser l’éducation des enfants aborigènes. La tâche à accomplir est immense. En septembre 2014, un rapport annuel du gouvernement australien révèle en effet que les inégalités sociales entre les Aborigènes et le reste de la population se sont encore aggravées. Les enfants aborigènes ont sept fois plus de chances d’être victimes d’abus ou de négligence et, parvenus à l’âge adulte, vingt-trois fois plus de chances d’être emprisonnés. Qu’en pense Robert Bropho? A-t-il enfin compris que Cathy n’était pas une marionnette? A-t-il laissé sur son réfrigérateur un petit espace libre pour coller sa photo à côté de celle de Jeanne Calment, notre mère à tous?

Extrait du livre de Patrick Montel, « Mes héros des J.O. », publié aux éditions du Rocher

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