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Pour Malek Boutih, le rejet de François Hollande est présent au cœur même de l'électorat de gauche .
Pour Malek Boutih, le rejet de François Hollande est présent au cœur même de l'électorat de gauche .
©PIERRE ANDRIEU / AFP

Entretien politique

Malek Boutih : "Foncer sur le chiffon rouge et construire une campagne uniquement contre Fillon, ça s'appelle une campagne de perdants"

Impopularité de François Hollande, candidature éventuelle de Manuel Valls, réponse à apporter à la droite... Le député socialiste Malek Boutih revient pour Atlantico sur l'actualité de sa famille politique. Sans concession.

Malek Boutih

Malek Boutih

Malek Boutih est membre du bureau national du Parti socialiste et député de l'Essonne, auteur du rapport "génération radicale".

Il a par ailleurs été Président de SOS Racisme de 1999 à 2003.

 

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Atlantico : François Hollande a-t-il trahi la gauche lors de ce quinquennat ? Son bilan et ses prises de positions sont-ils conformes à ce que pouvait attendre le peuple de gauche qui lui a fait confiance en 2012 ?

Malek Boutih : Je ne suis pas tellement partie prenante du procès en trahison de François Hollande, et ce pour deux raisons.

D'abord parce qu'il n'a pas de véritable ligne politique. Il s'inscrit dans ce que j'appelle le "socialisme d'improvisation" : à chaque jour et à chaque semaine sa vérité. Il ne trahit donc rien !

Ensuite parce que même pendant la campagne de 2012, nous avons eu deux François Hollande. Lors de la primaire, nous avions un François Hollande qui avait une cohérence et un sérieux. Mais lors de la campagne qui a suivi, nous avions un François Hollande candidat qui a mis en route une machine à fantasmes. Chacun a cru que François Hollande l'avait compris, mais en réalité lui s'est préservé de tout engagement sérieux avec la gauche.

Vous vous dites persuadé que la candidature potentielle de François Hollande n'est pas majoritaire même au sein du gouvernement. Selon vous, l'hypothèse Manuel Valls est-elle donc la plus souhaitable ?

Il faut bien comprendre que ma position n'est pas celle d'un supporter, d'un affilié ou d'un vallsiste, comme on me présente parfois. J'ai eu sur plusieurs sujets de fond des appréciations différentes avec Manuel Valls, mais force est de reconnaître qu'il est aujourd'hui le seul à gauche à être un homme d'État de premier plan et à démontrer le sérieux de son engagement. C'est paradoxalement une chance pour le Parti socialiste. C'est une chance pour la gauche d'avoir un homme qui a construit sa trajectoire et sa crédibilité d'homme d'État.

Chez Manuel Valls, il y a la forme, l'exercice du pouvoir, mais il y a aussi le fond. Ce fond, c'est la défense – parfois même contre des personnes de son propre camp – des valeurs républicaines et des valeurs de laïcité. L'épisode du burkini cet été en est un exemple typique. Nous avons entendu tellement de gens nous dire qu'il ne fallait pas en parler, que ce n'était pas un sujet majeur, etc., que je pense que l'affirmation de son autorité et le fait qu'il ne cède pas à cette facilité sont la base incontournable pour en faire un leader politique. On ne peut pas diriger la France dans un contexte de guerre contre les islamismes radicaux en ayant une vision flottante et ambigüe des questions républicaines et laïques.

Devrait-il poser sa candidature à la primaire selon vous ? Ne serait-ce pas le seul moyen de tirer un trait définitif sur le quinquennat Hollande ?

Step by step, comme disent nos amis d'outre-Manche. La balle est dans le camp du Président, c'est à lui d'abord de ne pas se présenter. Mais ceux qui font un peu rapidement le raisonnement selon lequel Manuel Valls parle beaucoup mais se dégonflera lorsque le Président se déclarera officiellement parlent un peu vite à mon avis…

Ce samedi 26 novembre, Claude Bartolone, président de l'Assemblée nationale a souhaité que François Hollande et Manuel Valls se présentent tous deux à la primaire. Que vous inspire cette déclaration ? 

Je ne souhaite pas faire de commentaires à ce sujet. 

Si jamais Manuel Valls venait à se présenter, pourriez-vous être tenté de jouer un rôle dans cette campagne ?

Je mène vraiment mes combats autour de ce qui me semble être essentiel. C'est mon premier mandat de parlementaire, mais finalement je ne retiens qu'une chose de ce quinquennat : la guerre dans laquelle la France est rentrée. Je veux défendre ma République et ma communauté nationale. Je ne suis pas en train de candidater à quoi que ce soit (même si je serai candidat à ma propre succession pour un nouveau mandat de député), mais concernant la dimension nationale, je suis un soldat républicain. Je ne lâcherai pas ce combat quels que soient les termes de l'élection présidentielle, c'est le combat de ma vie.

Vous avez dit cette semaine lors d'une interview au Figaro que François Hollande ne devrait pas être candidat à la primaire de la gauche pour l'élection présidentielle de 2017. Pourquoi ce constat sévère sur celui qui est encore aujourd'hui président de la République française ?

C'est un constat sévère, mais qui est selon moi en phase totale avec l'opinion publique française en général. Le rejet ne se retrouve pas seulement dans l'opposition ou chez ses adversaires, mais également dans sa propre base électorale historique. François Hollande essaie en permanence de ramener le débat à un débat de fond. Il y a sûrement des éléments de fond, mais la responsabilité politique implique une part d'individuel, une part de personne. Or, la rupture de confiance avec lui se trouve précisément sur sa personne. Il ne suffit pas de changer les mots ou d'engager de nouvelles promesses pour reconquérir électoralement. Le divorce avec l'opinion est un divorce définitif.

Ce rejet de François Hollande est présent au cœur même de l'électorat de gauche (le petit salariat, les petites gens…). La conséquence, ce n'est pas seulement une défaite, c'est un risque de désagrégation électorale de la gauche. Une défaite, on peut s'en relever. Mais lorsqu'on est désagrégé, on peut rentrer dans un schéma "à l'espagnole", avec un Parti socialiste entamé et une gauche radicale qui n'ont plus la capacité de gouverner. Ce qu'il s'est passé ces derniers mois en Espagne l'a prouvé : qu'importent les difficultés de la droite espagnole, la gauche de gouvernement n'existe plus.

Le risque, c'est de ne plus avoir de gauche de gouvernement en France. Et je ne parle même pas ici des territoires, des mairies, des régions, où la division aurait des conséquences dramatiques. À tous points de vue, la candidature de François Hollande est une candidature de destruction de la gauche.

Selon vous, François Hollande a même fait passer la France derrière sa propre personne. Ce sont des propos assez forts…

Certes, mais je pense que ce sont de vrais propos, que j'assume. La publication d'un certain nombre d'informations dans ce désormais fameux ouvrage Un président ne devrait pas dire ça démontre qu'il est autocentré sur sa personne et qu'il n'a pas pris la mesure de l'immense responsabilité d'un président de la République sur certains sujets. On n'a pas à se glorifier dans un livre d'actes qui relèvent du secret défense. Ce n'est pas le problème du secret-défense, c'est le problème des intérêts vitaux de la sécurité nationale.

Il y a quelques mois, Manuel Valls parlait d'apartheid social pour certains quartiers de France. Vous-même aviez appelé à une grande offensive anti-racailles. Est-ce que la situation s'est améliorée depuis selon vous ? Les programmes d'Alain Juppé et de François Fillon répondent-ils selon vous à l'urgence de la situation ?

La convergence entre les propos du Premier ministre et l'analyse que j'ai n'est pas nouvelle. Sur ce terrain-là, Manuel Valls a toujours soutenu mes positions, déjà quand j'étais président de SOS Racisme et que je dénonçais la montée de la violence et les barbares dans les cités. Il était l'un des rares à ne pas dire que je stigmatisais, à ne pas parler d'amalgames.

Hormis les efforts – incontestables – qui ont été faits, je constate qu'en matière de police et de justice, il y a une offensive républicaine de reconquête du territoire qui n'a pas été engagée. Tout simplement parce qu'elle doit résulter d'une dynamique générale partant du sommet de l'État. Or, l'Élysée est plutôt indifférente à ce sujet, voire n'aime pas vraiment le discours que je porte. Pourquoi ? Parce que c'est un discours qui apparaît à leurs yeux anti-électoraliste. Pour eux, chaque voix est bonne à prendre, même si elle est ambiguë. Voilà pourquoi ça n'a pas trop avancé.

Quant au débat de la droite, il est peut-être un peu trop tôt pour en tirer des conclusions. Déjà, je me méfie toujours des décalages entre les programmes de primaires et les programmes de présidentielles. Mais je pense que de ce que j'ai vu pour l'instant, il y a un danger qui guette la droite et qui rejoint d'ailleurs la situation d'Emmanuel Macron. Ce danger, c'est de penser que quand l'économie va, tout va. Je ne pense pas que la situation de déchirement républicain dans laquelle nous sommes aujourd'hui ne repose que sur les tensions socio-économiques. Elles jouent bien sûr un rôle, mais la dimension de bataille républicaine a été sous-estimée à mon avis dans le débat à droite.

Selon vous, les mentalités ont-elles changé au PS ces dernières années sur les questions de l'islam politique et des banlieues ?

Oui, considérablement. Elles ont par ailleurs évolué beaucoup plus vite à la base qu'au sommet. Je l'ai constaté à l'occasion de la remise de mon rapport Génération radicale. J'ai à peine eu droit à 15 minutes montre en main au Bureau national du PS pour en parler et pour entendre des gens qui me disent encore aujourd'hui que c'est un rapport de droite. C'est vous dire le niveau de la pensée… En revanche, je constate qu'à la base, les sections, les adhérents, corroborent tous la même observation : montée du communautarisme, multiplication des voiles, etc. Des territoires dans des zones rurales, qui se croyaient à l'abri, sont aujourd'hui touchés par ce phénomène. Il y a une véritable prise de conscience à gauche du danger que représentent ces phénomènes, mais surtout à la base. C'est l'un des éléments – pas le seul – explicatifs du décalage avec le sommet du parti.

Vous avez également déclaré le mois dernier que vous confierez en toute sincérité votre argent à Emmanuel Macron, mais pas votre pays. D'après vous, l'aventure solitaire de l'ancien ministre de l'Économie est-elle vouée à l'échec ?

Je suis frappé par la rapidité de l'ambition d'un homme de talent – personne ne le conteste – à devenir président de la République. Il est passé extrêmement rapidement des conseils d'administration bancaires à conseiller d'un palais, à ministre quelques mois puis à candidat à la présidence de la République… Trop vite, trop précipité. La France ne se gère pas qu'à travers des chiffres. C'est pour ça que ma formule n'était pas une insulte à l'égard d'Emmanuel Macron. Je lui reconnais des compétences, mais la barre est trop haute pour lui.

Manuel Valls a qualifié le programme de François Fillon, favori du deuxième tour de la primaire de la droite et du centre ce dimanche, de "libéral, conservateur, digne des années 1980". Selon vous, doit-on s'attendre à voir une droite totalement décomplexée lors de cette campagne présidentielle ?

Le premier enseignement que l'on peut tirer de cette primaire, c'est que le score du premier tour a globalement tranché le débat à droite (Ndlr : entretien réalisé samedi 26 novembre). Soyons honnête : la candidature d'Alain Juppé relève plus de l'amour-propre que de l'analyse politique. Le score extrêmement puissant de François Fillon au premier tour démontre bien que le choix de la personne et de l'orientation qu'il a décidé de présenter est hégémonique dans l'électorat de droite français. Je pense que cette dynamique sera confirmée au second tour, et ne devrait pas l'inciter à rassembler autour de lui. François Fillon sera le chef incontesté et incontestable, et cela ne devrait pas le pousser à entamer de longues négociations programmatiques avec les autres. Je l'imagine mal faire une synthèse avec Alain Juppé ou Nathalie Kosciusko-Morizet au lendemain du vote.

Une fois dit cela, François Fillon est un homme d'expérience et a une double culture qui pose une interrogation. Il y a le François Fillon de culture libérale, batailleur et presque hargneux parfois, et le François Fillon compagnon de route de Philippe Séguin et gaulliste social. Voudra-t-il être une synthèse de ces deux parcours en 2017, ou a-t-il définitivement choisi l'une des deux voies ? La question reste posée. Il faudra attendre son programme de campagne présidentielle, même s'il a eu l'air dans le débat télévisé face à Alain Juppé d'assumer ce type d'orientation.

Face à cette droite, quel visage la gauche et le PS devront-ils présenter ?

L'erreur serait de foncer sur le chiffon rouge et de construire une campagne présidentielle contre François Fillon et non pas pour nos propres idées. En termes de dynamique électorale, ça s'appelle une campagne de perdants. Or, on a besoin d'une campagne de gagnants et d'une nouvelle vision pour la gauche. Il est clair que si la gauche se contente du slogan apparemment en vogue à l'Élysée "Au secours, la droite revient !", on se retrouvera effectivement dans les années 1980 des deux côtés. Et si je me souviens bien, à cette époque on avait fini par perdre. La gauche attend encore son candidat mais ça ne peut pas être une campagne anti-Fillon.

Entre la dynamique qui devrait suivre le vainqueur de la primaire de la droite ce dimanche, les derniers scores du Front national et la concurrence de Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot, Emmanuel Macron voire François Bayrou, le PS peut-il vraiment être au second tour de la présidentielle selon vous ? Pourquoi la gauche en est-elle arrivée à un tel niveau d'incertitude ?

La gauche en est là suite à la destruction quasi-mentale que François Hollande a opérée dans sa propre base électorale et la confusion permanente qu'il a entretenue ces cinq dernières années. Prenons l'exemple de sa propre définition, lorsqu'il se dit social-démocrate. Cela ne veut rien dire ! C'est comme s'il avait dit "je suis un être humain". Au fond, François Hollande n'aime pas la politique au sens idéologique. Il la méprise, il considère que seuls les hauts techniciens et la haute administration centrale sont dignes de dialoguer avec lui, car ils comprennent les chiffres. La gauche n'est pas désemparée par ses échecs électoraux, elle est décérébrée par ce discours. Il n'y a plus ni sens ni boussole. On a détricoté tout le travail de plusieurs générations, et on retrouve alors une gauche primaire avec ses sans-culottes autour de Jean-Luc Mélenchon, un corps central qui se réduit et une aile un peu plus libérale qui se détache. Le danger est là. Il est clair que la candidature de François Hollande est une candidature vouée à la quatrième place à l'élection présidentielle.

Propos recueillis par Benjamin Jeanjean.

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