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Eric Zemmour lors de l'événement de lancement de la promotion de son nouveau livre "La France n'a pas dit son dernier mot", le 18 septembre 2021.
Eric Zemmour lors de l'événement de lancement de la promotion de son nouveau livre "La France n'a pas dit son dernier mot", le 18 septembre 2021.
©Valery HACHE / AFP

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Les patrons français, surpris par le succès d’Éric Zemmour, l’attendent toutefois sur quatre dossiers clefs dont il ne dit pas un mot. C’est gênant

Une politique migratoire plus responsable au cœur du logiciel de Zemmour est sans doute nécessaire, mais pour les patrons français, elle n’est pas suffisante pour redresser le pays.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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La montée en puissance d’Éric Zemmour suscite, pour la majorité des patrons français, un mélange de curiosité pour « cet animal médiatique », d’admiration mais aussi d’inquiétude s’il parvenait jusqu'à l’Élysée.

Beaucoup de patrons connaissent le chroniqueur du Figaro, beaucoup ont dans le passé apprécié ses analyses de la situation politique et certains l’ont même assez souvent consulté pour comprendre l’état de l'opinion française.

Peu d’analystes sont en effet capables de cerner à tel point la sociologie française, de la mettre en rapport avec la situation politique française et de sortir un diagnostic sur ce qui peut se passer. Au cours des trente dernières années, il faut reconnaître qu’il ne s’est guère trompé. Son talent particulier est sans doute d’enrichir l’état de l’opinion actuel, avec l‘ADN historique de cette opinion française qui est plus difficile à cerner.

Donc, si le chroniqueur, analyste politique et historien est entendu, son ambition de se porter candidat à la présidence de la République soulève beaucoup plus de questions.

Pour la plupart des patrons, sa montée dans les sondages est le résultat d‘un battage médiatique d’autant plus fort que le marché politique est assez vide de personnalités nouvelles, et surtout de programme.

Dans ce contexte-là, le monde des affaires reconnait que Éric Zemmour aura eu le courage d’imposer le thème de l’immigration et l’incapacité du pays à organiser soit l’intégration soit l’assimilation. Quoi qu’il arrive, au moment de l’élection, le président élu ne pourra pas faire l’impasse sur ces questions. Mais le monde du business considère aussi qu’il aura fortement lesté la candidature de Marine Le Pen, qui va avoir de plus en plus de mal à convaincre l’opinion de sa crédibilité pour la fonction présidentielle.

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Cela étant, un bon diagnostic d’un côté et le manque d’imagination de sa principale concurrente n’en font pas pour autant un candidat crédible capable de battre et de succéder à Emmanuel Macron.

Pour le monde des affaires, l’idée qui consiste à ramener tous les problèmes de la France à la politique migratoire ne colle pas à la réalité. L’afflux de migrants et le laxisme administratif expliquent en partie la montée de l’insécurité, de la délinquance et de la violence dans certains quartiers, mais n’expliquent pas tous les retards et toutes les impuissances qui minent l’équilibre de la France.

Le chantier de restauration de la maison France est énorme et, pour la majorité des chefs d’entreprises, tout dépend de la puissance économique que la France a perdue et qu’elle doit récupérer dans un monde qui est désormais globalisé. Si le pays veut continuer de participer à la compétition internationale, il doit garder son identité et son indépendance.

Et sur ce chantier de restauration, Éric Zemmour est encore très peu bavard.

Pour le monde de l’entreprise, Éric Zemmour est attendu en priorité sur quatre dossiers :

Le premier, c’est une définition du rôle et de la place de l’Etat. Trop lourd, trop couteux et inefficace. Les rapports existent, relayés par des think tanks proches du patronat qui prônent de ramener le rôle de l’Etat à ses fonctions régaliennes : la défense nationale et l’armée, la police intérieure et la justice.

Cette réduction du périmètre de l’Etat devant d’ailleurs s’accompagner d’une réduction du rôle des collectivités locales. Et si les institutions publiques perdent ainsi de leur pouvoir, ça ne peut être qu’au bénéfice du secteur privé. Y compris dans le secteur de la santé et de l’éducation nationale. Mais ça n’est pas parce que l’Etat cessera d’être acteur opérationnel qu’il doive abandonner son pouvoir de régulation. Fixer les règles pour que les responsabilités libérales puissent s’exercer.

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C’est le seul moyen de désendetter la sphère publique, le seul moyen de réorienter l’épargne des Français vers son industrie.

Éric Zemmour n’a encore jamais ouvert ce dossier. Admiratif de Napoléon 1er, des révolutionnaires jacobins et du Général de Gaulle, il ne peut guère imaginer une telle décentralisation de pouvoir. A la limite, il est sans doute prêt à reprendre une partie du logiciel gaulliste concernant la politique industrielle, mais il faudrait alors qu’il soit plus clair sur l’avenir du nucléaire; la protection des données informatiques, et l’indépendance énergétique.

Le deuxième dossier porte sur une révision totale de la politique sociale de redistribution qui doit retrouver son rôle originel de réducteur d’inégalités dans le souci de protéger la compétitivité. La solution ne peut être que libérale en confiant la gestion des principaux risques santé, vieillesse et chômage à des spécialistes de l’assurance. La logique ne peut être qu’assurancielle si on veut avoir les moyens de financer de la solidarite. La mécanique ne fonctionne que si les pouvoirs capitalistes font appel aux contrepouvoirs. Ces contrepouvoirs sont aujourd’hui anémiés au profit de l’Etat. C'est l'Etat qui gère le modèle social. Hélas ! Il faut donc réveiller les syndicats de salariés (rendre le syndicalisme obligatoire n’est pas contradictoire avec la culture de l’entrepreneur), réanimer l’actionnariat individuel ou l’intéressement via les fonds d’investissements et de retraite, oxygéner les associations de consommateurs.

La réforme du fonctionnement du modèle social passe par la mise en priorité des dispositifs de prévention (dans tous les domaines), plutôt que la priorité des traitements. C’est vrai dans la santé, dans l’éducation, dans la retraite, dans l’assurance sociale et familiale.

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Le troisième dossier porte évidemment sur la politique étrangère et la politique européenne. Très peu de chefs d’entreprise s’imaginent pouvoir vivre dans une économie fermée. Pas question de sortir de l’Europe et surtout de l’euro. Ce qui n’empêche pas une évolution de son organisation plus fédéraliste, comme l'avaient imaginé les fondateurs au lendemain de la guerre. Au niveau international, peu de chefs d’entreprise adhèreraient à une situation plus protectionniste. Impossible, ingérable. S’il fallait remplacer le multilatéralisme par des accords bipartites, on inventerait la machine administrative à fabriquer des frais généraux inutiles et à perdre. Les Anglais en font l’expérience aujourd’hui avec le Brexit qui va les ruiner. L’Amérique de Donald Trump n’avait pas réussi à démarrer ses réformes protectionnistes.

Le quatrième dossier concerne la mise en valeur de l’entreprenariat. Il faut de rendre compte que nous sommes entrés en dans le siècle de l’offre. Le siècle précédent a fonctionné sous une logique de la demande. Les deux premières grandes révolutions industrielles (le moteur et l’électricité) ont libéré la demande qu’il fallait satisfaire. Cette demande était faite de besoins de base qui existaient (se protéger, se nourrir, s’abriter, bouger etc ). Cette logique de la demande a alimenté les Trente glorieuses.

Le nouveau siècle qui a démarré en 2000 (un peu avant) est dominé par une logique d’offre. La révolution digitale (internet) et la mutation environnementale ont révélé des besoins qui n’existaient pas. Cette offre doit tous les jours créer la demande. John Maynard Keynes a conceptualisé cette politique dont le carburant était le pouvoir d’achat ou le pouvoir de dépenser (d’où le crédit).

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Les études marketing ou les études de marché, purs produits du siècle dernier pour déterminer l’état des besoins, ont été remplacées aujourd’hui par les études d’innovation, des startup studio, des stages intensifs à la créativité. L‘entrepreneur moderne a réveillé Joseph Schumpeter qui, le premier avait conceptualisé le rôle clef du chef d’entreprise.

Si nous sommes immergés dans la logique d’offre, nous avons besoin d’un environnement qui favorise ainsi la création de richesse par l’innovation, l’investissement et la liberté d’entreprise.

Quand les chefs d’entreprises écoutent Éric Zemmour regretter le passé, ils doutent de sa capacité à comprendre qu’il faudra bien, qu’au gouvernement, on prenne conscience des contraintes nouvelles de la modernité.

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