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Politique industrielle

Les Etats moyens d’Asie, ces alliés "naturels" pour la France et l’Europe

La crise du coronavirus a souligné les failles du modèle français, notamment sur le plan de l'industrie avec la question des masques. Certains pays asiatiques comme la Corée du Sud ou le Japon peuvent pourtant apporter de précieux enseignements à la France.

Florian Gerard-Mercier

Florian Gerard-Mercier

Florian Gerard-Mercier est directeur des études du Millénaire, think-tank spécialisé sur les politiques publiques et travaillant à la refondation de la droite.

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Comme l’a souligné le philosophe Marcel Gauchet, « la vérité de cette crise, c’est le déclassement de la France ». Notre déclassement, même s’il ne date pas d’hier, est notamment industriel. Masques et autres équipements de protection individuels, réactifs chimiques pour les tests virologiques, anesthésiques et curares pour la réanimation, toutes ces fournitures essentielles nous ont fait cruellement défaut au plus fort de la crise… Puisque le président de la République a parlé de « guerre », il faut analyser notre désindustrialisation comme un désarmement du pays, que nous avons payé du prix du sang des victimes du Covid-19. Pour ne plus jamais avoir à revivre cela, nous devons changer de modèle pour redevenir une nation scientifique et industrielle de premier plan.

À l’inverse de la France, les grandes nations industrielles comme l’Allemagne, et surtout comme les pays est-Asiatiques, n’ont souffert d’aucune pénurie ou de manque d’équipement pendant la crise de la Covid. En Asie orientale, la totalité de la population a pu porter des masques très rapidement, dès les débuts de l’épidémie. Le modèle est-Asiatique de développement industriel a permis au Japon de passer d’une société agraire et féodale en 1868 à une puissance capable de battre une puissance européenne dans la guerre Russo-Japonaise de 1904, puis de dominer petit à petit toute l’Asie orientale. C’est le même modèle qui a permis à la Corée du Sud, majoritairement agricole, et ravagée par la guerre de Corée de 1953, de devenir en l’espace de 30 ans, un pays industriel développé, leader tant dans l’industrie lourde que dans les technologies de pointe.

Ce modèle repose sur la création de grands conglomérats, Zaibatsu (puis Keiretsu après la Seconde Guerre Mondiale) au Japon, et Chaebol en Corée. Originellement contrôlés par une seule famille ou « clan » (Zaibatsu et Chaebol s’écrivent de la même manière en caractères chinois, qui signifient « clan financier »), ils sont maintenus ensemble par des systèmes de participations croisées des entreprises du groupe au capital (et au management) des autres entreprises du groupe. Ainsi, une holding financière peut contrôler un conglomérat énorme simplement avec quelques participations assez minimes (de l’ordre de 5%) dans les différentes entreprises du groupe. Bien que les Zaibatsu aient été initialement démantelées par les USA à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, elles se sont rapidement reformées sous une forme non-familiale (les Keiretsu) car l’avantage décisif de ces conglomérats est de permettre aux entreprises du groupe de se protéger des prises de contrôle étrangères et de se libérer de la pression des résultats à court terme. Ceci permet ainsi de concilier efficacement politique économique de long terme et souveraineté. C’est ce qui a permis au Japon et à la Corée de conserver la maîtrise de tous leurs grands groupes (qui perdurent plus de 150 ans après leur création, comme les géants Mitsubishi, Mitsui ou Sumitomo au Japon), contrairement à la France, et de s'inscrire dans la durée. De plus, leur diversification et leur intégration verticale leur permet une certaine robustesse même en temps de crise, comme les Chaebol l’ont montré pendant la crise de 2008 (elles avaient en effet bien appris des leçons de la crise asiatique de 1997).

Ces grands conglomérats sont structurés à leur cœur autour d’une banque, qui prête aux autres entreprises du groupe, et d’une entreprise de négoce international, qui centralise les importations nécessaires aux entreprises du groupe, ainsi que leurs exportations vers les marchés internationaux, entre autres. À leur création, ces conglomérats ont bénéficié de la part de l’État d’importants avantages fiscaux (impôts plus faibles), réglementaires (marchés protégés, régulations favorables), et financiers (emprunts bancaires garantis par l’État), en contrepartie desquels ces conglomérats ont dû faire des plans industriels du gouvernement une réalité. Pour les groupes qui ne parvenaient pas à atteindre les objectifs de développement et de production, l’État retirait les avantages accordés. C’est ainsi que Japon et Corée ont développé d’abord l’industrie lourde et leurs infrastructures, avant de monter dans la chaîne technologique (pétrochimie, appareils électriques, etc.) jusqu’à devenir des maîtres de l’électronique et de la high-tech. Ce modèle permet donc le pilotage d’une politique industrielle nationale réalisée par des entreprises totalement privées. Cela est facilité par l’influence politique des conglomérats (du fait de leur taille) et vice-versa.

À titre d’illustration, c’est l’existence de ces grands conglomérats qui a permis à une mégapole comme Tokyo (37 millions d’habitants), à l’urbanisme totalement non planifié par les pouvoirs publics, d’être organisée de telle sorte que plus de 80% des déplacements des Tokyoïtes se font en transport en commun ferroviaire (le chiffre n’est que de 20% en Île-de-France, tous transports en commun confondus). En effet, le modèle de développement était le suivant : un grand conglomérat identifie une direction en partant du cœur de Tokyo encore peu développée. Sa branche immobilière achète les terrains le long de cette direction. Sa branche bâtiment et travaux publics construit une voie ferrée sur les terrains achetés, ainsi que des bâtiments commerciaux aux abords des gares construites sur le parcours, et des logements autour. Enfin, sa branche distribution installe ses grands magasins dans les centres commerciaux construits. Toute l’opération est largement profitable du fait des ventes de logements et des loyers des baux commerciaux des bâtiments autour de la gare. Ainsi, les transports sont construits avant l’arrivée des commerces et des logements, et non pas après, comme nous sommes en train de le payer au prix fort à Paris avec le « Grand Paris Express », très coûteux en argent public, très compliqué techniquement, et surtout très en retard, malgré la planification publique poussée dont il a fait l’objet.

Alors, comment la France pourrait reconstruire son industrie en s’inspirant de ce modèle ? Tout d’abord, il faut dire que la France dispose toujours de certains atouts, comme l’excellence de son système d’éducation supérieure en science (notamment avec ses écoles d’ingénieur), et le fait qu’elle ait conservé un certain nombre de grands groupes industriels. Néanmoins, du fait de leur basculement dans une logique financière et comptable de court-terme plutôt que de développement à long-terme et de conquête des marchés internationaux comme jadis, l’État et les grands groupes français ont grandement perdu en termes de compétences. Ils éprouvent ainsi beaucoup de difficultés à attirer les meilleurs ingénieurs qui préfèrent offrir leur talent et leur énergie à l’étranger ou dans des start-ups souvent sans lendemains ou revendues à des groupes étrangers. Il s’agit ici d’une différence fondamentale avec les entreprises de l’Asie de l’est, où Samsung recrute toujours la quasi-totalité des promotions qui sortent de l’Université de Séoul, et les grands groupes japonais recrutent celles de l’Université de Tokyo (Todai).

La France pourrait donc engager deux mouvements pour accomplir sa mue à l’heure où Emmanuel Macron cherche désespérément un nouveau modèle. D’une part, l’État pourrait favoriser, à travers une législation fiscale et réglementaire plus favorable, un rapprochement de certains de ses grands groupes sur le modèle est-Asiatique, autour de chacune de nos grandes banques et avec une entreprise de négoce international dédiée, afin de les rendre plus robustes, moins fragiles face aux rachats étrangers, et plus tournées vers l’export. Une réinternalisation de certains sous-traitants à l’importance stratégique devra aussi être fortement encouragée. D’autre part, dans les domaines stratégiques pour nous, notamment face aux crises sanitaires, nous devons soit plaider pour un changement des règles européennes en matière de concurrence et des aides d’États auprès de nos partenaires européens qui souhaitent également relocaliser leurs secteurs stratégiques, soit y déroger, afin de donner à ces conglomérats les mêmes types d’avantages dont les Zaibatsu et Chaebol ont bénéficié à leurs origines en l’échange d’objectifs précis de relocalisation des activités de production et de recherche et développement.

Cette relocalisation permettra à la fois de réindustrialiser la France mais également d’inscrire ces groupes dans une stratégie nationale de long-terme. Cela en rétablira l’attrait pour les jeunes ingénieurs et scientifiques français qui sont fortement en quête de sens comme le soulignent les différentes enquêtes menées par les cabinets de conseil en recrutement. Travailler au développement des grandes avancées technologiques de demain, permettra de réattirer les meilleurs talents dans les métiers de l’industrie française. Ce faisant, la France pourra redevenir une grande nation scientifique et industrielle et n’aura plus jamais à revivre un cauchemar sanitaire, économique et social comme celui de ces trois derniers mois.

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