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Bonnes feuilles

Le problème du vieil Albert ? Comme toutes les personnes âgées, il raffole de la télé mais n’y comprend plus rien parce que la télé raffole des jeunes

Ce livre est à la fois une démonstration et une histoire. Celle de deux retraités, un sexagénaire et un octogénaire qui, de complications pratiques en rebuffades, d’escroqueries téléphoniques en complexités administratives, en incompréhensions répétées face à un monde où rien n’est fait pour eux, finissent par se présenter aux élections législatives. Extrait de "Le troisième âge est un tiers-état" de Christian Combaz, aux éditions du Cerf 1/2

Christian Combaz

Christian Combaz

Christian Combaz, romancier, longtemps éditorialiste au Figaro, présente un billet vidéo quotidien sur TVLibertés sous le titre "La France de Campagnol" en écho à la publication en 2012 de Gens de campagnol (Flammarion)Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Eloge de l'âge (4 éditions). En avril 2017 au moment de signer le service de presse de son dernier livre "Portrait de Marianne avec un poignard dans le dos", son éditeur lui rend les droits, lui laisse l'à-valoir, et le livre se retrouve meilleure vente pendant trois semaines sur Amazon en édition numérique. Il reparaît en version papier, augmentée de plusieurs chapitres, en juin aux Editions Le Retour aux Sources.

Retrouvez les écrits de Christian Combaz sur son site: http://christiancombaz.com

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Dans le cas du vieil Albert, depuis son veuvage le besoin d’une présence, d’une voix familière est crucial : il regarde la télévision par amitié, pour ainsi dire, pour les cinq ou six personnes qui s’y succèdent chaque après-­midi. Il aime retrouver leur visage, leurs préférences et leurs aversions. On a parfois l’impression qu’il est jaloux de ceux qui sont invités sur le plateau, comme s’ils détournaient, à son détriment, l’attention de leur hôte. Nicolas-­René, qui a presque vingt ans de moins qu’Albert, est souvent stupéfait de voir qu’il en devient lui-­même importun, et navré, lorsqu’il séjourne chez son ami veuf, de devoir baisser le ton quand un présentateur prend la parole.

Un jour notre homme, le cadet, Nicolas-René, finit d’ailleurs par s’emporter et dit à son vieil ami :

– Quand on pense que tu as cent chaînes de voyage, de reportages animaliers, d’astronomie et de questions scientifiques, et que tu regardes ce pauvre type en veste à paillettes qui va faire gagner une auto rouge à un demeuré.

Et le vieil homme sensible, en effet, à cette critique formulée avec une véhémence conte‑ nue, consent à y réfléchir pour la première fois et lui répond :

– Je m’en fiche de voir des galaxies, des océans, des pingouins, je veux que quelqu’un me parle.

Nicolas-­René a tôt fait de lui expliquer qu’on a beau lui parler c’est pour ne rien lui dire. Il se met en devoir de lui prouver que la télévision le méprise et l’a exilé sur un autre continent depuis longtemps, en même temps que toute sa génération. Elle lui présente des choses qu’il ne comprend pas, qui le heurtent, qui l’ennuient, au lieu de lui témoigner les égards auxquels a droit la clientèle de n’importe quel commerce. La télévision est un commerce dont la clientèle est sans cesse bafouée, un restaurant dont le menu est imposé par une clientèle moyenne.

Il lui cite le cas des jeux télévisés dont il est friand. Comme tous les esprits scientifiques et les arpenteurs de la réalité qui ont toujours un mètre-­ruban à la main, Albert adore les questionnaires, les jeux de déduction, la culture générale. Le problème est que les trois-­quarts des questions désormais ne le concernent plus. Il ne saurait répondre à la moindre d’entre elles parce qu’elles sont prévues pour attirer la jeunesse, la retenir et lui donner l’illusion de sa propre culture. Au lieu des questions relatives aux maîtresses de Louis XIV, à la date de la première représen‑ tation de Cyrano, et au nombre de missions Apollo, la production multiplie les quizz du genre « Avec qui Phil Collins a-­t‑il enregistré son premier tube ? »

Albert est donc, par nature, exclu d’un jeu télévisé dont il est le premier client. Le même schéma se répète à toutes les heures.

Extrait de "Le troisième âge est un tiers-état" de Christian Combaz, publié aux éditions du Cerf, mars 2016. Pour acheter ce livre cliquez ici

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