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SOS discours politiques orphelins du réel

Le poids des mots, le choc des photos… mais quid des idées ?

Les discours politiques tendent de plus en plus à l’exaltation et au symbolique, mais n’articulent plus leurs discours avec le réel.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Atlantico : Le débat politique de cette campagne pour les élections européennes semble de plus en plus tendre vers une exaltation de valeurs symboliques, et les discours s'articulent de moins en moins avec le réel : à "l'Europe du progrès" de Nathalie Loiseau s'oppose par exemple "l'Europe de la civilisation" chez Les Républicains. Est-ce particulièrement sensible pendant cette campagne ?

Eric Deschavanne : Le fond du problème est celui de l'impuissance publique, le déclin du "pouvoir du pouvoir", pour ainsi dire, qui tient à l'écart croissant entre d'une part la complexité et la diversité des contraintes à maîtriser et, d'autre part, la capacité de réflexion et d'analyse qui permettrait d'y répondre. La démagogie, la moraline et l'incantation constituent cependant des ressources rhétoriques inépuisables pour les politiques, afin de pallier l'absence de diagnostic et de projet convaincants en prise sur le réel.

A la décharge des candidats, il faut bien convenir que les élections européennes ne sont pas de nature à susciter des propositions politiques sérieuses. Elles n'ont elles-mêmes qu'une existence symbolique et sont, sur le plan du réel s'entend, sans véritable enjeu. Qui pourrait affirmer que le résultat des élections européennes, une seule fois depuis qu'elles ont été instituées, a infléchi véritablement le cours de la politique de l'Union Européenne et le destin des Européens ? Qui saurait même dire ce que représente un député européen et quel est son mandat ? Le député européen est-il un représentant du peuple européen ? A-t-il pour mandat de prendre la parole au nom de la nation européenne et de voter les lois qui engagent le sort de l'ensemble des européens ? L'enjeu des élections est d'autant plus opaque que les candidats se présentent sous une étiquette qui n'est pas celle du groupe parlementaire dans lequel ils vont siéger. Dans ces conditions, le plus surprenant n'est pas l'ampleur de l'abstention mais le fait qu'il y ait tout de même un peu de participation. Il faut pour maintenir celle-ci activer beaucoup de moulins à vent afin de générer du dissensus politique, lequel ne peut en l'occurrence reposer que sur "les valeurs". 

En quoi est-ce révélateur d'un mouvement général de "gadgétisation" de la vie politique, qui montre l'impuissance des hommes politiques à inscrire leurs discours dans la réalité par la mise en place de grands chantiers ? 

L'absence de véritable enjeu politique associé aux élections européennes interdit de faire des généralités à partir de la campagne à laquelle nous assistons. La transformation en cours de la vie politique se caractérise essentiellement par le discrédit dans lequel sont tombés la classe politique et les partis traditionnels. Cela se traduit par le "dégagisme", la montée du populisme et de l'instabilité politique, par le fait notamment que les partis politiques, qui constituaient des forces politiques relativement stables, ne sont pas remplacés par de nouveaux partis, mais par des "mouvements" fluctuants et précaires. Un tel contexte ne favorise pas l'émergence de visions à long terme et de projets politiques structurés. La véritable rupture, en France, s'est produite à l'occasion des dernières élections nationales (la présidentielle et des législatives) : nous avons basculé dans un "nouveau monde" politique, dont on ne peut encore savoir s'il sera meilleur ou pire que l'ancien (même si j'incline pour ma part à penser qu'il sera pire), un monde dans lequel se combattent toujours des rapports aux valeurs différents, mais sans que ceux-ci se traduisent en projets  crédibles de transformation du réel.

La polémique qui a surgi après l'émission de Pascal Praud sur l'écologie avec Claire Nouvian montre que la sensibilité est aujourd'hui le pilier du débat politique : quelqu'un d'affecté gagne facilement l'adhésion des réseaux sociaux. En quoi cela accentue encore la nature essentiellement spectaculaire du débat politique aujourd'hui ?

Le "crédit" politique se construit désormais dans le monde médiatique (réseaux sociaux compris), lequel est dominé par les passions communes (la colère, l'indignation, la compassion, le ressentiment, l'amour et la haine). L'affaire Praud/Nouvian est à cet égard révélatrice. L'émission de Pascal Praud, sorte de café du commerce médiatique, témoigne du continuum réseaux sociaux/médias traditionnels. L'interaction est permanente entre médias et réseaux sociaux, et ce d'autant plus qu'on a affaire à des émissions qui génèrent des "clashs" susceptibles de faire le "buzz". 

Claire Nouvian incarne assez bien le personnel politique du "nouveau monde", celui qui prétend renouveler la politique en prenant la place des professionnels de la politique. Son attitude est  typique du populisme, lequel à mon sens ne caractérise pas seulement ceux qu'on appelle "les populistes", mais aussi bien souvent les bobos bienpensants auxquels ceux-ci s'opposent. Pendant et après l'émission de Praud, Claire Nouvian a en effet fort bien illustré plusieux traits caractéristiques de la posture populiste. L'obscurantisme, en premier lieu, en dépit de l'imposture médiatique qui consiste à présenter cette militante comme une "experte". Un véritable expert aurait utilisé la situation pour expliquer et faire calmement un peu de pédagogie. Un politique classique aurait feint de posséder une expertise en produisant une rhétorique argumentative rodée, peut-être stéréotypée et sophistique, mais dotée à tout le moins de l'apparence d'une argumentation objective. Rien de tel dans l'attitude de Claire Nouvian, mais le recours à l'argument d'autorité ("la science dit que") en vue de justifier son indignation. L'appel à la censure du "négationnisme climatique" après l'émission confirme cet obscurantisme, ce refus de jouer le jeu du débat fondé sur les ressources de l'argumentation et de la rhétorique. Même le recours au fake news ne nous aura pas été épargné, à travers le montage malhonnête, destiné à exciter les réactions du public, de l'échange entre Claire Nouvian et ses interlocuteurs. 

L'indignation est le second trait du populisme au sens large, commun aux "populistes" et aux "bienpensants". L'indignation, en associant colère, moralisme et dénonciation vengeresse, constitue la matière première des clashs et des buzz sur les réseaux sociaux. Elle peut être alimentée par la victimisation, troisième trait caractéristique du populisme. Le succès de la posture victimaire tient au fait qu'elle permet à n'importe qui de participer au débat public sans avoir besoin pour cela de faire valoir une quelconque compétence. Il suffit d'être soi-même pour être une victime, et donc pour justifier une prise de parole dont la finalité est de dénoncer l'injustice des bourreaux. La victimisation permet de dire quelque chose quand on n'a rien à dire ("vous me dites ça parce que je suis une femme"), de faire de son être une cause politique, et de susciter la compassion et la haine (le désir fanatique de faire justice) qui vont alimenter les buzz sur les réseaux sociaux.
Dernière caractéristique de l'attitude de Claire Nouvian, après l'émission cette fois, l'appel au peuple, qui constitue bien entendu la caractéristique essentielle du populisme. Il prend aujourd'hui la forme de l'appel aux réseaux sociaux afin de procéder à l'arbitrage du débat, voire, trop souvent, comme dans cette affaire, au lynchage médiatique de l'adversaire désigné comme ennemi du peuple. 

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