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Le Pentagone agite la menace de la Chine pour réclamer d'énormes hausses de son budget : excuse facile ou anticipation fondée ?
©STR / AFP

The Lord of War

Le Pentagone agite la menace de la Chine pour réclamer d'énormes hausses de son budget : excuse facile ou anticipation fondée ?

Le secrétaire d'Etat américain à la Défense, Lloyd Austin, a déclaré vouloir «accroître l'avantage» militaro-industriel des Etats-Unis sur la Chine. Pour certains observateurs, le Pentagone utilise la Chine comme un prétexte pour gonfler son budget.

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Atlantico : Le secrétaire d'Etat américain à la Défense Lloyd Austin a annoncé vouloir «accroître l'avantage» militaro-industriel des Etats-Unis sur la Chine. A qui s'adresse ce message ?

Barthélémy Courmont : Il s’adresse à la fois à la Chine et aux Américains, comme toute annonce justifiant des politiques d’armement. Certains Américains (pas uniquement ses adversaires d’ailleurs) ont peut-être vu dans Joe Biden, le président le plus âgé de l'histoire des Etats-Unis, un homme potentiellement « faible » face aux compétiteurs stratégiques que sont Moscou et Pékin. Or, nous avons vu au cours des derniers jours, de l’évocation de Vladimir Poutine comme « tueur » au ton agressif d’Antony Blinken à Anchorage (Alaska) face aux envoyés chinois Yang Jiechi et Wang Yi, que l'administration Biden a durci le ton et se montre plus ferme que l’administration Trump. Le message est donc clairement adressé à ceux qui craignaient que l’administration démocrate baisse la garde, crainte au passage peu justifiée quand on sait que les présidences démocrates n’ont jamais été, depuis la Seconde guerre mondiale, associées à un désengagement sur les questions sécuritaires.
De même, Joe Biden semble privilégier le rapport de force avec Pékin, là où son prédécesseur avait choisi, à tort ou à raison, la négociation. On peut reprocher au nouvel occupant de la Maison-Blanche d’être déconnecté des rapports de force actuels et de porter un discours d’un autre âge - comme Yang Jiechi l‘a assez habilement fait remarquer à Antony Blinken - mais il va de soit que son discours doit s’accompagner de gestes forts dans le domaine de La défense, pour le meilleur comme pour le pire. La politique étrangère et de défense de Joe Biden peut ainsi questionner, elle peut inquiéter aussi, mais elle est cohérente.

Quel est réellement l'état de cet avantage militaire américain sur la Chine ? La situation actuelle mérite-t-elle que le Pentagone reçoive davantage de financements ?

Si l’économie chinoise aura rattrapé puis dépassé celle des Etats-Unis d’ici quelques années, et si l’image de la Chine a considérablement progressé dans les sociétés en développement - ce que Blinken semble étonnement nier, du moins officiellement - il est notable que l’écart militaire reste considérable. La Chine a récemment augmenté ses capacités et son budget de défense, pour se positionner comme le principal compétiteur des Etats-Unis. Mais le budget chinois oscille à l’heure actuelle entre un quart et un tiers de celui des Etats-Unis, tandis que les perspectives d’un rattrapage, si on se base sur les hausses budgétaires constantes, ne pourront se faire avant plusieurs décennies. Dans tous les domaines militaires, l’écart reste considérable, et rappelons que les dépenses de défense des Etats-Unis représentent encore aujourd’hui près de la moitié des dépenses mondiales. S’ajoute à cela l’architecture des forces armées américaines, les centaines de bases et les dizaines d’alliés, avec notamment plusieurs places fortes en Asie, dans la périphérie chinoise. Sans oublier le matériel et, plus encore, l’entraînement des troupes, les forces américaines étant constamment engagées dans des opérations militaires, ce qui n’est pas le cas de l’armée chinoise. Bref, on peut a juste titre pointer du doigt l’augmentation des capacités militaires de la Chine, notamment dans le domaine naval, mais on ne saurait oublier ce rapport de force totalement déséquilibré.
Notons cependant que si les capacités que les Etats-Unis peuvent déployer en Asie restent supérieures à celles de la Chine, cette dernière comble rapidement son retard et pourrait à terme imposer un déni d’accès qui réduirait l’influence stratégique de Washington dans la région. Ce n’est donc pas tant le rapport de force global que la rivalité en Asie qui inquiète Washington et un président qui, on s’en souvient, accompagna la stratégie du pivot vers l’Asie de Barack Obama, et est donc conscient, plus que Donald Trump peut-être, de l’importance de cette région.

Un chroniqueur du Washington Post estime que le Pentagone utilise la Chine comme prétexte pour gonfler son budget. Peut-on le comprendre ? Y a-t-il des intérêts économiques derrière ces déclarations ?

Depuis deux décennies, la Chine est une obsession pour les dirigeants américains, et la menace chinoise s’est imposée, après la fin de la guerre froide, comme une obsession du Pentagone, comme l’indiquait très justement il y a quelques années Jean-Loup Samaan. Mais pourquoi une obsession? D’abord parce que l’identification d’un compétiteur, auquel on prête des intentions potentiellement belliqueuses, justifie le maintien des budgets, voire leur hausse. Comment pourrait-on ainsi justifier au contribuable américain un budget de défense aussi colossal sans une menace suffisamment grande ? Les intérêts économiques liés à un secteur essentiel et aux perspectives immenses en matière de recherche et développement ne sauront être ignorées, au risque de nous rappeler les heures sombres de la Guerre froide et le discours, prophétique, de Dwight Eisenhower en 1961 mettant en garde face à l'influence de ce complexe militaro-industriel. Considérer qu’il s’agit là d’histoires anciennes serait faire preuve d’une grande naïveté.
 
On ne saurait non plus ignorer l’une des traditionnelles pathologies de la puissance: la peur. En l’occurrence, la peur de voir une autre puissance venir concurrencer le leadership américain. Les propos d’Antony Blinken à Anchorage étaient, à ce sujet, presque un aveu, celui d’une administration obsédée par son leadership. Devant les hausses budgétaires chinoises, les États-Unis prennent peur. Une peur peut-être en partie justifiée, parce que la montée en puissance chinoise ne peut laisser indifférent, mais sans doute exagérée presque décalée. 
Propos recueillis par François Blanchard

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