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Le modèle économique allemand est à bout de souffle. Mais l’Allemagne est-elle prête à changer pour autant…?
©John MACDOUGALL / AFP

Outre-Rhin

Le modèle économique allemand est à bout de souffle. Mais l’Allemagne est-elle prête à changer pour autant…?

À Berlin, fin avril, lors du sommet sur les Balkans, Macron a estimé que l'Allemagne “est peut-être à la fin d’un modèle de croissance”.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : À Berlin, fin avril, lors du sommet sur les Balkans, Macron a estimé que l'Allemagne “est peut-être à la fin d’un modèle de croissance”. S'agit-il de faiblesses structurelles ou temporaires ? Quels facteurs expliquent ces faiblesses ? 

Alexandre Delaigue : Les faiblesses structurelles de l'économie allemande sont, un peu paradoxalement, ce qui a fait son succès pendant, à peu près, les 20 dernières années. Il ne faut pas oublier qu'à la fin des années 90, l'Allemagne apparaissait comme l'homme malade de l'Europe. Elle avait une activité économique en berne et surtout, ses principaux secteurs industriels avaient l'air d'être complètement largués par la révolution technologique, l'internet, etc. Et puis, à partir du début des années 2000, ça a changé. Et le facteur principal est que les éléments qui étaient les moteurs de l'économie allemande ont rencontré du succès, essentiellement avec le développement des chaînes de valeur mondiales - l'extension de la production fait que les entreprises se sont mises à installer leur production un peu partout -, et surtout, l'essor de la Chine. Ce dernier a créé une énorme demande pour l'automobile allemande. Il y a eu une période où certains modèles de chez Audi représentaient, pour la Chine, peu ou proue 70% des ventes mondiales de la marque. 
 
Il y a eu, d'autre part, l'essor de toute l'industrie des machines-outils qui a accompagné l'industrialisation chinoise. Là, toute une série d'entreprises allemandes ont des spécialités très ponctuelles. Une entreprise allemande est par exemple spécialisée dans la fabrication de ventilateurs pour les data centers. Le contexte de la mondialisation - les entreprises créent des chaînes de production partout -, additionné au développement de la Chine, font que ces entreprises allemandes ont pu exporter massivement. Cet ensemble de circonstances a créé 20 bonnes années pour l'Allemagne. 
 
Le problème est que ces mêmes facteurs qui ont été favorables disparaissent petit à petit. Premièrement parce que la guerre commerciale fait que le développement des chaînes de valeur au niveau mondial est de plus en plus difficile. Mais, d'autre part, parce qu'il y a encore des révolutions technologiques qui vont mettre à mal l'avantage allemand. Mentionnons, dans le secteur automobile, la voiture autonome, la voiture électrique, pour lesquels les entreprises allemandes n'ont pas un gros avantage par rapport aux entreprises américaines. Et ajoutons la volonté de la Chine de monter en gamme, une montée en gamme qui se fait en substituant aux machines-outils et aux facteurs de production techniquement avancés importés de l'Allemagne, des productions chinoises. Cela veut dire que la Chine a pour objectif explicite de remplacer par des produits chinois une bonne partie de ce que son économie importe de produits techniquement avancés. Ce modèle allemand arrive donc en bout de course, car il ne va plus pouvoir dépendre de cette demande extérieure.

Dès lors, quels leviers, politiques ou économiques, notamment, pourrait activer l'Allemagne pour renouveler son modèle de croissance ? L'Allemagne est-elle prête à remettre en question son modèle économique ?

Ici, le problème de fond est que l'Allemagne est devenu un pays qui dépend énormément de sa demande extérieure. Résultat : pour cela, ont été créées des institutions qui compriment fortement la demande intérieure, en particulier sur le plan des salaires - les lois Harz - et cela a abouti à une pression très forte sur les salaires, en particulier avec la création de très bas salaires. Tout cela signifie une moindre demande de la part des salariés allemands. Cela a aussi débouché sur des inégalités qui, à leur tour, ont eu pour effet de réduire la demande qui vient des consommateurs. Dans le même temps, l'objectif des politiques budgétaires a été de réduire massivement la dette publique, et donc d'avoir des gros excédents, lesquels ont été inclus dans la loi constitutionnelle, ce qui veut dire qu'il va être très difficile de les en enlever. À cause d'une baisse de la demande intérieure, de la demande publique, de l'investissement des entreprises - qui n'a plus vraiment lieu d'être -, et d'autres éléments de contexte, comme le vieillissement de la population qui fait baisser la demande, il est très difficile de trouver des nouveaux moteurs du côté de la demande qui pourraient aboutir à remplacer cette demande extérieure. 
 
Au niveau de l'économie allemande, il n'y a pas vraiment de solution. On pourrait envisager, en théorie, une solution favorable qui serait européenne. C'est-à-dire qu'on a, d'un côté, l'Allemagne qui a d'énorme excédents commerciaux, et de l'autre côté, les autres pays européens qui sont appauvris par ces excédents commerciaux, lesquels font trop augmenter la valeur de l'euro. La solution théorique serait donc une forme de réajustement global de la production et de l'activité dans la zone euro, qui deviendrait une zone moins dépendante de ses exportations. Mais cela nécessiterait des ajustements politiques en Europe qui, pour l'instant, n'ont pas du tout l'air d'être partis pour se faire.
 

L'un des scénarii pouvant sortir l'Allemagne de son déclin consisterait à accepter ce déclin et à accepter que l'ensemble des membres de l'UE développent une identité économique commune bien plus grande. Est-ce un constat que vous partagez ? Un tel virage politique, en Allemagne et en Europe, est-il plausible ?

Cela paraît extrêmement difficile. D'abord, tout ce que constatent les commentateurs qui côtoient les économistes allemands ou les Allemands, c'est qu'il y a un véritable déni collectif autour de l'idée que le pays devrait soutenir sa demande intérieure. Le discours, en face, consiste à dire que c'est faux, que la croissance n'est qu'une obsession anglo-saxonne dépassée. Les Allemands considèrent que leur pays est vertueux, met de l'argent de côté, prête beaucoup d'argent à l'extérieur, à des pays qui l'utilisent mal en créant de la dette publique. Ce discours est extraordinairement enraciné chez les décideurs politiques allemands, chez une partie des experts et au sein de la population, des partis politiques. Ce qui signifie qu'on ne voit pas, pour l'instant, d'où pourrait venir un changement sur ce plan. 
 
Ajoutons que dans le reste de l'Europe, les alternatives politiques vont plutôt dans le sens des populistes. Et ces derniers ont parfois, quelque part, un certain nombre de bonnes idées accompagnées de très mauvaises idées. Leur discours consiste à dire qu'il faudrait augmenter la demande, et de l'autre côté, qu'ils seraient prêts à mener tout une série de politiques pas du tout favorables au redressement économique des pays. Résultat : toute une série de bonnes politiques se voient affublées de l'épithète de "populisme" mais le résultat est une absence totale de confiance. Par ailleurs, Mario Draghi va partir de la direction de la Banque centrale européenne au 1er novembre 2019 et ne pourra plus jouer le rôle de contrepoids et, par le biais de la politique de la BCE, d'avoir un rôle de rééquilibrage. Il ne sera certainement pas remplacé par quelqu'un ayant les mêmes idées. Il n'y a donc pas de raison d'être très optimiste.

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