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Crédits Photo: ERIC PIERMONT / AFP
Veolia Suez

Industrie

Le cas Veolia Suez ou l’illustration des failles du capitalisme à la française

Dans un entretien publié lundi 7 septembre par Le Figaro, Bertrand Camus, le directeur général de Suez, juge que le projet de Veolia d’absorber son groupe est "aberrante pour Suez et funeste pour la France". Loïk Le Floch-Prigent décrypte les enjeux du dossier Veolia Suez.

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Depuis l’affaire Alstom on a compris que pour conserver nos entreprises phares il faut retrouver un capitalisme vivant dans notre pays, c’est-à-dire faire rentrer dans les industries les produits de notre épargne. Alstom avait fini, après une prise de participation de l’Etat pour la sauver, par accueillir comme actionnaire de référence le Groupe Bouygues. Il a suffi que celui-ci veuille se désengager pour que le château de cartes s’effondre et que 70% d’Alstom soit vendu à General Electric… nous n’en finissons pas de regretter les solutions ainsi préconisées par ses dirigeants. 

Suez n’est pas une industrie de production, mais c’est une grande société de services très technique qui a une grande compétence dans deux domaines d’aujourd’hui et de demain, l’eau et les déchets. C’est un des piliers de la Bourse nationale avec un Chiffre d’affaires de 18 Milliards et un résultat l’an dernier de 352 Millions, ce n’est pas une société en péril, elle est profitable, en croissance et chacun lui reconnait des activités de qualité très compétitives au niveau mondial. Sa fragilité, c’est la structure de son capital, son actionnaire de référence (30%) c’est le Groupe Engie, le reste étant réparti avec des italiens (Caltagirone) espagnols( Caixa) et des français dont des fonds comme Ardian. Pour des raisons qui le regardent Engie veut se débarrasser de cette participation, (comme Bouygues avec Alstom) et le concurrent Français, Véolia, se déclare candidat en prenant soin de ne pas en avertir Suez mais plutôt les pouvoirs publics pour avoir leur soutien. La justification de cette manœuvre assez loin des pratiques habituelles c’est qu’Engie a comme actionnaire important l’Etat (23, 6%) et que cette opération ne peut se faire sans son autorisation. Cette opération inamicale obtient donc, « a priori » une bonne note du Gouvernement qui y voit du « sens » tandis que tous les professionnels français savent qu’elle va conduire à un démantèlement de Suez en France puisque les règles de la concurrence impliqueront la séparation du nouveau Grand Groupe des activités qui généreraient un monopole. 

Il est clair que la présentation de la future OPA pour créer un champion national de l’eau et des déchets ne tient pas la route une minute, passer de 3 à 5% du marché mondial est un argument de vente dans une politique de communication pour les nuls. Il s’agit simplement de faire une opération capitalistique intéressante pour Veolia au détriment de l’autre société, de ses dirigeants et de ses salariés. Que ce soit bon pour les actionnaires de Veolia, c’est indéniable, bon pour Engie si le prix monte encore, c’est clair, bon pour les actionnaires de Suez c’est bien possible. En tous les cas cette opération sera excellente comme d’habitude pour les banques -conseils qui encouragent les fusions- acquisitions sans jamais regarder les conséquences sociales : le capitalisme à la française c’est aussi cette attitude des banques d’affaires. Du point de vue stratégique le résultat ne s’impose pas, une société autonome de l’eau en France aura le même sort que la troisième, la SAUR, qui passe d’actionnaire en actionnaire depuis dix ans en se rétrécissant. 

L’intérêt de la France était donc de conserver les deux entreprises et de les faire prospérer, en continuant avec deux champions sans démanteler le second, mais il fallait alors trouver les ressources en capital français pour prendre le relais d’Engie qui voulait passer la main ! Mais depuis les privatisations ratées de Monsieur Balladur on refuse de se pencher sur ce problème essentiel : flécher une partie de l’épargne des français vers le secteur productif. Si bien que depuis l’annonce d’Engie de vouloir se dégager du capital de Suez, personne d’autre que Veolia, le concurrent, n’est venu se présenter, nous sommes alors dépendants du microcosme parisien ou de capitaux extérieurs. La trompette du « champion national » ne permet pas d’aller à l’étranger chercher les capitaux, les jours passent et la révolte légitime des dirigeants et des salariés de Suez va se fatiguer car il n’y a pas de capitalisme national, nous voulons jouer au capitalisme sans capital depuis des dizaines d’années et nous finissons toujours d’Alstom à Suez par trouver géniales des solutions imbéciles comme dans la fable de La Fontaine : ces raisins sont trop verts et bons pour des goujats. En n’acceptant pas de regarder les réalités en face nous affaiblissons notre pays.

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