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Le capitalisme pris au piège de la méritocratie ?
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Citius, Altius, Fortius

Le capitalisme pris au piège de la méritocratie ?

De nombreux hommes politiques s’expriment depuis quelques mois pour réclamer une réforme d’ « un capitalisme devenu fou ». Et s'il fallait se poser la question de la compétition sociale qu'une méritocratie biaisée a fini par imposer à tous ?

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : De nombreux hommes politiques s’expriment depuis quelques mois pour réclamer une réforme d’ « un capitalisme devenu fou » pour reprendre l’expression d’Emmanuel Macron, notamment parce qu’il favoriserait la croissance des inégalités économiques. Si l’on ne parle que des pays occidentaux, la croissance des inégalités de richesse en leur sein peut-elle vraiment être attribuée uniquement au capitalisme ? Le fonctionnement des institutions qui participent à la répartition des postes et des revenus ne peut-il pas être critiqué ?

Alexandre Delaigue : Il faut bien noter que l'existence d'inégalités, même lorsqu’elles atteignent de très hauts niveaux, ce n’est pas quelque chose de nouveau. L’un des spécialistes des inégalités, l'économiste Branko Milanovic, a montré par exemple qu’à l’époque de l'Empire Romain on avait atteint un niveau d’inégalités qui était probablement l’un des plus élevés jamais mesurés. Ce qu’il a constaté, c’est qu’il y avait des phases cycliques lors desquelles les inégalités montaient et qu’on atteignait des niveaux maximaux à partir desquels les inégalités devenaient intenables et diminuaient ensuite. D’autres travaux ont montré que ce qui faisait beaucoup diminuer les inégalités historiquement étaient plutôt les conflits : les guerres détruisent les stocks de capitaux et font que les détenteurs de capitaux se retrouvent forcés à un peu plus d’égalité avec les autres. Donc on n’est donc pas dans une époque exceptionnelle et de ce point de vue-là, on peut difficilement dire que le capitalisme est responsable de ces inégalités. Depuis que le capitalisme existe, on peut constater qu’on a eu ces différentes phases de croissance et de décroissance des inégalités. Au moment du développement économique, à partir de la fin du XVIIIe siècle, on a assisté effectivement à une augmentation très forte des inégalités, augmentation jusqu’à la période de l’entre-deux guerres, et à partir de la Première Guerre mondiale, puis jusqu’à l’entre-deux guerres et la seconde guerre mondiale, on a eu une période de baisse des inégalités. Ce mouvement a été tel qu’on a pu parler d’une courbe qui relie inégalités et enrichissement : lorsque les pays s'enrichissent, les inégalités augmentent, et dans un deuxième temps, "naturellement", les inégalités diminuent. 

Ce qu’il faudrait expliquer, c’est donc ce qui se produit en ce moment de singulier : pourquoi est-ce que, depuis à peu près le début des années 1980, les inégalités ont eu tendance à augmenter à l’intérieur des pays riches ? Là, plusieurs explications sont possibles et elles sont en partie institutionnelles, c’est-à-dire liées à la manière dont fonctionnent les sociétés et dont elles rémunèrent ce qu’on pourrait appeler les « gagnants de la course méritocratique ». A ce niveau-là, deux questions se posent : d’une part, pourquoi les gagnants de cette course méritocratique reçoivent-ils autant ? D’autre part, est-ce que la course méritocratique l’est autant que cela ? Autrement dit : repose-t-elle sur des mérites ? 

Sur la question des institutions, et notamment de l'école, une des spécificités aujourd’hui, c’est que les personnes très riches travaillent beaucoup : c’est quelque chose de nouveau. Avant, on distinguait les gens qui travaillaient et les rentiers qui vivaient de leur capital. Les rentiers étaient riches et il était quasiment impossible, comme l’a montré Thomas Piketty dans son précédent ouvrage, de s’enrichir uniquement avec les fruits de son travail : c’était l’accumulation du capital qui comptait. Aujourd’hui, ce sont ceux qui travaillent qui souvent sont les extrêmement riches : des dirigeants de grandes entreprises, des propriétaires gérant de très grandes entreprises (de Mark Zuckerberg à Bernard Arnault). En somme, ces gens-là ne se contentent pas de s’assoir sur leur capital : ils le gèrent. Ou des gens qui gagnent une très forte rémunération liée à leur emploi : les médecins par exemple, ou les propriétaires de concessions automobiles, etc. Ce sont donc généralement les très diplômés Une question se pose : les institutions qui fabriquent les élites en fabriquent-elles suffisamment ? On peut constater, aux Etats-Unis, que l’effectif à Harvard n’a quasiment pas changé depuis les années 1960 alors que la population américaine a beaucoup augmenté : cela augmente automatiquement la prime pour les personnes qui sortent de ce genre d’institutions. En France aussi on pourrait observer quelle a été l’évolution de la population de sortie des très grandes écoles par rapport à l’augmentation du nombres de diplômés. Il y a donc un problème avec ces institutions : c’est comme si toutes les personnes qui ont réussi à monter au sommet de l’échelle autrefois avaient décidé de repousser l’échelle pour que le sommet soit beaucoup plus difficile d’accès pour les nouveaux. Quand on regarde les professions très rémunératrices, on remarque que l’effectif n’est pas tellement plus rémunéré par rapport aux années 1970 que cela. De ce point de vue-là, la question des places se pose : doit-on maintenir une course qui se dit méritocratique ? Même si en réalité la compétition est beaucoup plus difficile parce que les descendants de la course précédente sont beaucoup plus aidés ?

Dans un article qu’il a publié il y a quelques jours dans The Atlantic, Daniel Markovitz, professeur à Yale, estime que l’idée méritocratique peut être tenue pour responsable de cette crise des sociétés occidentales. Un de ses arguments, c'est que la crise existe aussi chez les élites qui doivent, tout au long de leur vie, travailler davantage pour obtenir le maximum et qui sont épuisée. Qu'en pensez-vous ?

C’est toujours un peu délicat quand on regarde le top 10% de la population de dire que, dedans, une très grande partie des gens ne sont pas du tout privilégiés et peu avantagés. C’est absolument inaudible pour le reste de la population. C’est pourtant lié à la nature des inégalités qui sont fractales, c’est-à-dire que les distances sont de plus en plus fortes plus on progresse dans la pyramide. Aujourd'hui, si vous rentrez à à Polytechnique, vous êtes en face d'écarts de revenus qui sont énormes entre les étudiants de la promotion. Vous allez rencontrer une série de difficultés liées à ces inégalités fractales, à commencer par l’accès au logement. Les chiffres sont tombés hier : le logement parisien est à 10 000 euros le m2. Même pour un individu qui a des revenus qui le placent dans les 5% les plus riches des Français, ce n’est pas évident de trouver un logement normal à Paris. Certes, on va dire qu'il s’agit de préoccupations de privilégiés; mais d’un autre côté, il faut voir la rancoeur qu’on peut avoir quand on a passé tous les échelons, qu’on pense avoir réussi et qu’on se rend compte que ce qui paraissait accessible auparavant ne l’est plus, que finalement quoique l’on fasse, cela n’est plus suffisant. Le meilleur moyen maintenant d’acquérir un appartement à Paris, ce n’est pas de faire de bonnes études, d’avoir un bon salaire et de se le payer. De plus en plus, le meilleur moyen d’avoir un appartement à Paris, c’est d’hériter d’un appartement à Paris.

N'est-ce pas encore redire que la méritocratie est légitime face à un système d'héritage illégitime ? La crise du modèle méritocratique ne viendrait-elle pas des difficultés que tous rencontrent pour s'y conformer ?

Quelque soit la situation économique et sociale dans laquelle on se trouve, il y a toujours - et c’est lié à la fois à l’offre de produits et à l’existence de très riches - quelqu’un de plus riche que soi et il y a la nécessité de faire de plus en plus d’efforts pour que ses descendants maintiennent cette position. Si l’on a été chirurgien par exemple - c’est surtout le cas aux Etats-Unis mais ça commence à l’être en France -, si l’on a réussi à acquérir une position très élevée, on dépense aujourd’hui beaucoup d’argent pour payer des établissements qui coutent beaucoup plus cher qu’auparavant, des logements qui permettront à ses enfants d’être dans de bonnes écoles. Cela veut dire qu’on est face à une course dans laquelle, sans arrêt, des gens passent devant et où il faut lutter de plus en plus pour assurer à sa descendance un avenir confortable. C’est vrai que cet argument est inaudible, mais il faut reconnaître les faits : aux Etats-Unis, certaines personnes se plaignent de gagner 300 000 dollars par an et disent ne parvenir à joindre les deux bouts. Ils disent : j'ai deux enfants, trois enfants, à qui je souhaite payer des études qui coûtent 20 000$-30 000$ par an, il faut donc que je mette de l'argent de côté. D’un certain point de vue, même si ces préoccupations paraissent déconnectées de l’essentiel de la population, cela génère un niveau de rancoeur et d’insatisfaction qu’on ne peut pas négliger.

Dans l'idéal méritocratique, quand on travaille beaucoup et bien, on a non seulement accès à un meilleur revenu mais aussi à un statut de pouvoir et à une gestion des hommes (dans l’entreprise ou en politique). La crise occidentale ne repose-t-elle pas sur le fait que ce statut de pouvoir est concentré et n’y aurait-il pas moyen de davantage répartir ce pouvoir ?

Il y aurait deux éléments de réponse. Premièrement, on a fabriqué plus de personnes avec des tas de diplômes. Par conséquent, de plus en plus de personnes peuvent regarder untel qui a telle fonction et un statut important et se dire qu’elles ont les capacités pour faire la même chose que lui. Il y a un décalage entre le nombre de places et le nombre de personnes susceptibles de pouvoir accomplir les rôles dont vous parlez. Deuxièmement, dans les entreprises et les administrations, les postes intermédiaires ont eu tendance à disparaître : dans les entreprises ou dans l'administration, il y a beaucoup de top managers mais tout ce qui était management de niveau intermédiaire a été réduit. C'est donc un élément qui peut tout à fait être intégré. 

Quel est l’espoir, selon vous, de desserrer la tension sociale qui existe autour de cette question sans qu'il y ait une période de destruction synonyme de violence (vous avez par exemple parlé de guerre) ? Comment y parvenir ? 

Il y aurait ici une lecture pessimiste, c’est-à-dire celle de l’historien Walter Scheidel, qui a déclaré que les inégalités n’avaient été réduites que par les quatre chevaliers de l’apocalypse, c’est-à-dire les épidémies, les guerres, l'effondrement d'un Etat ou les pandémies meurtrières. Aujourd’hui, on peut espérer que, dans des sociétés démocratiques, les gens aient la possibilité d’agir. Dans l’après Seconde Guerre mondiale, c’est parce qu’on avait des taux d’imposition assez élevés qu’on avait réussi à comprimer les inégalités et créer des sociétés de classes moyennes (ou en tout cas qui l'étaient davantage). On peut donc garder l’espoir d’arriver à comprimer les choses. Quand les inégalités deviennent un peu moins fortes, dans une société de classes moyennes, bien-sûr que le chirurgien n’a pas la même vie que l’instituteur, mais les deux ont accès peu ou prou au même type de biens de consommation, etc. Voilà qui permettrait d’être plus optimiste.

D’autre part, probablement, les systèmes traditionnels et les institutions traditionnelles de création des élites sont de plus en plus contestés. C’est quelque chose que l’on voit avec un mouvement global de contestation des élites sur lequel on est déjà revenu - Martin Gurri a déjà beaucoup parlé de cette question dans votre journal -et avec elle la fabrication des élites en question. Il n’est pas impossible qu’on assiste à une multiplication de hiérarchies et à une diminution de la valeur relative du statut et de la position dans les élites. C'est à dire que les gens pourraient bien trouver d’autres moyens de se satisfaire que la simple course aux études, aux diplômes etc., d’autant plus que les diplômes perdent en valeur par rapport aux compétences.

Ou bien les sociétés s’adaptent et il y aura moins d’inégalités mais d’une manière un peu pacifique, soit parce que les sociétés vont se complexifier avec des hiérarchies un peu différentes et un poids moins important des élites ou un mouvement démocratique parviendra à réduire les inégalités par l'imposition et tassera la pyramide ; ou bien ce sera malheureusement le retour des cavaliers de l’apocalypse qui seront le seul moyen, malheureusement, de réduire les inégalités.

Propos recueillis par Augustin Doutreluingne.

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