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Le bal des aveugles : pourquoi "Le Capital au XXIe siècle" de Piketty est bourré d’erreurs

Économistes, financiers, ministres… les experts n’ont rien vu venir, et pourtant ils continuent de nous asséner leurs prévisions avec un aplomb incroyable. Plus grave encore, ils persistent dans l’erreur. Extrait de "Le bal des aveugles", de Michel Turin, publié aux éditions Albin Michel (1/2).

Mais un nuage plus menaçant s’est posé sur l’astre Piketty. Chris Giles est, depuis 2004, responsable de la rubrique économie au Financial Times, le grand journal anglais des milieux d’affaires. Il rédige un article à l’occasion de la publication des chiffres sur la richesse au Royaume-Uni par l’Office britannique des statistiques. Son rédacteur en chef lui demande de l’enrichir d’une comparaison internationale. Le journaliste se plonge alors dans l’impressionnante base de données sur laquelle s’est appuyé le Français. Celui-ci a travaillé comme personne ne l’avait fait avant lui sur des séries complètes de revenus et de patrimoines en Europe et aux États-Unis depuis la fin du XIXe siècle, données accumulées pendant plus de vingt ans par des chercheurs du monde entier. Ce travail de collecte a été jusque-là unanimement salué aussi bien par ceux qui épousent ses thèses que par ceux qui les contestent. Et pas seulement aux États-Unis. L’appareil statistique sous lequel croulent les lecteurs a d’ailleurs largement contribué à donner une caution scientifique à l’ouvrage.

Le Financial Times interrompt donc brutalement le concert de louanges. Il a découvert, après avoir procédé à la vérification des chiffres avancés par l’auteur, que Le Capital au XXIe siècle est bourré d’erreurs. Les calculs de Chris Giles ont été vérifiés par trois autres journalistes du Financial Times, en particulier par le spécialiste des statistiques, ainsi que par un expert extérieur. Le responsable du service économique du quotidien britannique se livre à la une1 à un impitoyable réquisitoire. Pour lui, « les données sous-tendant les 577 pages [pour l’édition en anglais] de la somme du professeur Piketty, qui a dominé la liste des meilleures ventes au cours des dernières semaines, contiennent une série d’erreurs qui ont faussé ses conclusions ». Le Capital au XXIe siècle n’est rien d’autre qu’un ouvrage qui « exploite le Zeitgeist (l’esprit du temps) des inégalités ». Le journaliste anglais affirme : « Dans des feuilles de calcul (…), il y a des erreurs de transcription à partir des sources originales et des formules incorrectes. » Il a relevé « des calculs contestables de moyenne, de nombreux ajustements inexpliqués de chiffres, de données non sourcées, le recours inexpliqué à des périodes temporelles différentes ». Bref, selon la bible du milieu des affaires, le chercheur a commis des bourdes statistiques grossières qui « faussent les résultats » de ses travaux. Les conclusions auxquelles il parvient sont « minées par une série de problèmes et d’erreurs ». « Aucune des sources de données qui sont à la base du travail de Thomas Piketty n’est complètement fiable », résume-t-il, minant ainsi la réputation de sérieux de l’auteur.

S’agissant du Royaume-Uni, puisque c’était le sujet de départ qu’il avait à traiter, Chris Giles arrive, après avoir redressé les chiffres, à une conclusion très différente. La proportion du patrimoine détenue par le premier centile (les 1 % les plus riches) comme le premier décile de la population (les 10 % les plus riches) n’a pas augmenté au cours des quarante dernières années comme l’explique page 548 l’auteur du Capital au XXIe siècle, mais a… baissé. Le Financial Times relèvera encore que Thomas Piketty calcule le taux moyen des richesses possédées par les 10 % les plus riches en 1870 en France, en Grande-Bretagne et en Suède en additionnant les taux de ces trois pays sans tenir compte de leur différence de taille. Le journal anglais détruit la démonstration : « L’effet combiné de tous ces problèmes est de faire grimper artificiellement la concentration de richesse dans les cinquante dernières années (…). Les propres sources du Capital au XXIe siècle ne paraissent pas valider ses conclusions. » Certaines données sont des extrapolations et non des chiffres se trouvant dans les documents originaux. Du coup, c’est toute la thèse du livre selon laquelle les inégalités économiques n’ont jamais été aussi fortes que depuis la Première Guerre mondiale qui vole en éclats.

1) Financial Times, 24 et 25 mai 2014.

Extrait de "Le bal des aveugles", de Michel Turin, publié aux éditions Albin Michel, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

 

 

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