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Ecologie sous pression

La sensibilité de l’opinion sur les questions d’environnement pousse-t-elle à la vertu ou à la gadgétisation politique ?

Enjeu électoral à part entière, la question écologique est au cœur des débats dans le cadre du deuxième Conseil de défense écologique et de la rencontre entre Emmanuel Macron et huit gestionnaires d'actifs aujourd'hui afin de discuter de la menace climatique.

Erwan Lecoeur

Erwan Lecoeur

Erwan Lecoeur, est sociologue et consultant en communication politique.

Il est l'auteur Des Écologistes en politique (Editions Lignes de repère, 2011)

 

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Atlantico.fr : Multiplier les mesures gadgets ou les effets d'annonce pour le climat au cours de comités, réunions etc. constitue-il une stratégie efficace pour lutter contre le réchauffement climatique ? A long terme, n'est-ce pas une méthode qui risque de nuire à la crédibilité de la politique écologique plus que de la soutenir ?

Erwan Lecoeur : La réponse est oui et non. D'une part, le fait de multiplier les annonces, les comités, est une manière de brouiller les pistes et de déplacer le problème. En revanche, le comité citoyen de 150 personnes tirées au sort qui vont pouvoir faire des propositions est important parce qu'il marque une étape dans la façon de traiter les problèmes climatiques : ce n'est plus seulement le monde politique mais aussi la mise à jour d'une nouvelle forme de consultation démocratique. Faire appel directement aux citoyens, comme on l'a déjà vu par le passé avec les débats régionaux, les conférences citoyennes dans certaines agglomérations, fonctionne et fait avancer le débat.

Par contre, ce qui pose problème c'est la confusion entre tous les comités : comité de défense, conseil pour le climat etc. Il y a eu trop d'annonces en même temps et plus personne ne comprend ce que font ces comités. A vouloir trop communiquer et créer des comités à chaque fois qu'il y a un problème, le gouvernement et le président risquent de brouiller le message.

En termes de communication, on voit bien qu'Emmanuel Macron et le gouvernement essaient de repeindre leur façade en vert, depuis bientôt un an et en particulier au cours des européennes. Il y a deux choses à en dire. D'abord, il est clair qu'à titre individuel de plus en plus de Français ou même de responsables politiques sont convaincus qu'il faut agir. Par contre, on sent bien, et notamment au sein du gouvernement, que beaucoup de choses sont faites en dépit du bon sens. Par exemple, à propos du plan santé-environnement, un rapport montre que les mesures sont absolument inefficaces. Il faut absolument enclencher une autre façon de faire et ce gouvernement ne semble pas en avoir trouvé une autre pour le moment.

Parmi les principales mesures issues du conseil de défense écologique, Elisabeth Borne a annoncé hier la mise en place d'une écotaxe, qui ira de 1,50 euro à 18 euros, sur les billets pour les vols au départ de la France. Les impératifs sociaux et environnementaux sont-ils compatibles ? La société française, à l'issue de la crise des Gilets jaunes, est-elle prête à supporter le prix d'une politique environnementale ?

Il y a des mesures gadgets qui ont pu être prises sur le système de taxe-carbone sur le diesel qui ne prenaient pas en compte les impératifs sociaux : cela a été une erreur, et les élus écologistes l'avaient déjà reproché au gouvernement. Ils proposaient alors une écotaxe, qui est une taxe sur le CO2 et une redistribution des fruits de cette taxe pour baisser les taxes sur le travail, ce qui permet d'embaucher plus en polluant moins. Certaines mesures sont certes mal pensées, mais en l'occurrence la taxe sur le kérosène est une nécessité impérieuse.

Deux problèmes se posent, et tout le monde le sait. Premièrement, elle ne peut pas être que française : elle doit être européenne, mais il est bien que la France montre l'exemple. Deuxièmement, cette taxe doit être appliquée sur le kérosène mais aussi sur le fioul lourd et les camions (c'est en partie le cas). Contrairement à la taxe sur le diésel des particuliers, elle peut avoir un signal-prix parce qu'elle s'adresse à des professionnels et non des particuliers : en ce sens, ce n'est pas une mesure-gadget mais un signal-prix. Toute la question est donc de savoir si : la France doit et peut le faire seule ? Les lobbys vont accepter de perdre une partie de leurs bénéfices et d'une certaine façon de changer de manière de transporter les gens. En réalité, on ne peut pas parler de problème "social" : les gens qui prennent l'avion représentent une minorité des Français, l'avion est aujourd'hui fortement détaxé (les low-cost sont financés par les villes qui accueillent). L'écotaxe est une nécessité qui devrait s'imposer aussi aux bateaux de croisière, qui polluent encore plus que les avions et les camions.

Dans tous les cas, cela ne sauvera pas le climat : ces mesures reposent sur des effets d'annonce, de communication, et on ne sait pas encore si le gouvernement pourra aller jusqu'au bout parce que les lobbys sont puissants. Contrairement à la taxe diesel, on touche ici à des corporations et non à des particuliers, ce qui change radicalement la donne.

En parallèle de ces mesures gadgets, Emmanuel Macron rencontre aujourd'hui  huit gestionnaires d'actifs, parmi lesquels Amundi, Goldman Sachs et BNP Paribas, afin de mieux intégrer la menace climatique au système financier international. Dernière pierre de sa stratégie écologique, une finance verte peut-elle exister ou s'agit-il seulement d'un énième effet d'annonce pour rassurer les électeurs ?

La finance verte peut et devrait exister dans les prochaines années, mais pas de cette façon-là. Emmanuel Macron raisonne avec le mode de pensée d'un président qui a accepté les codes de l'économie financiarisée. Des propositions ont été faites depuis longtemps par des économistes sérieux pour verdir la finance et faire en sorte qu'elle s'oriente, non pas naturellement mais de façon efficace vers des investissements respectueux de l'environnement, de la planète et de l'emploi. Cela fait longtemps qu'on en parle : on a parlé à une époque d'une taxe Tobin, d'une taxe sur les transports aériens et autres solutions qui économiquement pourraient fonctionner.

Or, pour le moment, Emmanuel Macron fait uniquement de la communication en rencontrant des grands patrons et des gestionnaires de fonds qui n'ont aucun intérêt, à ce jour, si on ne les force pas à le faire à réorienter leur fonctionnement. Ce n'est pas de cette façon-là qu'on pourra créer une véritable finance verte. Certes discuter avec eux peut apporter des éléments de réponse, mais cela ne suffit pas : il faut trouver des mécanismes économiques et financiers qui permettront la mise en place par un gouvernement ou par l'Europe de le faire. De ce point de vue, je ferai davantage confiance à quelqu'un comme Pascal Canfin qui avait travaillé sur ce sujet quand il était parlementaire européen et qui aujourd'hui va être à la tête sans doute de la Commission de l'environnement. Celui-ci aura probablement plus de facilités à comprendre le mécanisme des grands groupes et amorcer un changement qu'Emmanuel Macron.

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