Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
©

Trou de mémoire

La France tentée par un axe Paris-Rome mais a-t-on jamais construit quoique ce soit en Europe sans entente franco-allemande ?

La récente arrivée d'Enrico Letta à la tête de l'Italie semble donner envie au président Hollande de s'émanciper de la domination allemande à travers un axe Paris-Rome. Oublie-t-il que la construction européenne ne s'est jamais faite autrement que par l'initiative franco-allemande ?

Alfred Grosser

Alfred Grosser

Alfred Grosser est un historien, sociologue et politologue franco-allemand.

Il est diplômé d'une agrégation d'allemand. Il a été professeur à l'Institut d'Etudes Politiques à Paris et il y devient professeur émérite. De 1956 à 1992 il occupe le poste de de directeur de recherches à la Fondation nationale des sciences politiques.

Il a été chroniqueur politique au Monde  à la Croix et à Ouest-Francede 1965 à 1994. 

Il est l'auteur de Die Freude und der Tod. Eine Lebensbilanz (Rowohlt, 2011)

Voir la bio »

Atlantico : L’arrivée d’Enrico Letta donne des ailes à François Hollande qui se voit déjà à la tête d’un nouvel axe européen Paris-Rome capable de faire plier Berlin et ainsi se défaire de l’entente franco-allemande sur laquelle repose historiquement la construction européenne. Peut-on imaginer aujourd’hui une Union dont la politique ne dépende pas de cette entente historique ?

Alfred Grosser : Il est absurde d’imaginer une Europe qui soit régie par un axe Paris-Rome. Il suffit pour s'en convaincre d’écouter attentivement le discours d’investiture du président du Conseil italien qui abonde dans le sens de l'Allemand en disant vouloir une Europe plus puissante et plus fédéralisée, ce que Paris s’obstine à refuserPour l’instant, on ne sait pas vraiment qu’elle concordance idéologique pourrait donc exister entre Paris et le "nouveau Rome" qui, au-delà de ce discours, n’a pas encore clairement afficher toutes ses positions. Quoi qu’il en soit, il n'y a pour l'instant aucune raison d'imaginer que l'Italie et l'Allemagne s'opposent vraiment l'une à l'autre. 

Dans quelle mesure la relation Franco-Allemande est-elle essentielle à la construction européenne ? A-t-il existé de grands projets européens qui se soient passés de cette dernière ?

La relation franco-allemande est à la base de tout dans la construction européenne. Qu’il s’agisse de l’acceptation de l’initiative Schumann par Adenauer ou de la fin du conflit franco-allemand sous la IVème République, il y a toujours eu une initiative franco-allemande qui relançait l’Europe jusqu’au couple Chirac-Schroeder. Ces derniers se sont beaucoup écharpés au cours du sommet de Nice et n’ont jamais recréé par la suite de liens autres qu’une fausse amitié à montrer au public. De la même manière, le président Sarkozy et Angela Merkel n’ont jamais formé un véritable couple d’initiative. Le premier acceptait ce que disait la seconde et se targuait ensuite d’en être à l’origine. Il me semble clair que le dernier grand binôme/trinôme à avoir fait avancer la construction européenne fut Mitterrand/Kohl et Jacques Delors en tant que dernier grand président de la Commission Européenne à Bruxelles.

Il n’y a jamais eu de grand projet européen qui se soit fait sans l’accord de l’Allemagne ni celui de la France. C’est toujours l’accord franco-allemand qui a prévalu bien qu’il n’y ait plus actuellement de communauté idéologique ou de voix commune dans les réunions des 27 ou de la zone euro. Il faut cependant noter qu'au-delà des conflits idéologiques, ce qui est souvent reprocher à la France est la nomination de ministres des Affaires Européennes complètement incompétents. Il y avait récemment un ministre, Bernard Cazeneuve, qui s’était forgé une compétence solide très rapidement, mais qui est passé au budget laissant ainsi sa place à quelqu’un qui n’a presque jamais voyagé, qui ne connait aucune langue ni n’a travaillé sur les grands dossiers européens. Il faut comprendre que cela relève presque de l'insulte envers nos partenaires européens. 

Le couple franco-allemande a longtemps été perçu comme une tête d’un côté et un chéquier de l’autre, partant du principe que l’Allemagne n’avait pas de légitimité diplomatique. Sa légitimité actuelle n'est-elle issue que de sa réussite économique ?

Il faut bien comprendre que l’Europe est une zone de discussion dans laquelle on négocie. L’Allemagne n’impose rien, elle propose. Cependant, il est clair que c’est elle qui paie le plus pour les autres et il est ainsi logique qu'elle demande que des efforts soient faits dans la réduction de la dette. En France par exemple, le second poste de dépenses, après l’éducation nationale, est le poids de la dette. Il n’est de plus pas imaginable de passer outre l’Allemagne car la diplomatie et l’économie sont intrinsèquement liées. J’entends par là que personne ne fait autant d’effort pour l’aide économique aux pays en difficulté que l’Allemagne, ainsi on imagine mal comment des décisions sur la politique commune pourraient être prise sans elleEnfin, je ne dirais pas que l’Allemagne n’avait pas de crédibilité diplomatique mais plutôt qu'elle a toujours eu une forme de modestie diplomatique.  Certains socialistes, ainsi que les extrêmes, ont souvent perçu cette manière de ne pas s'imposer mais de dispenser des conseils comme une forme d’arrogance. 

Paris et Rome peuvent-ils se passer décemment de Berlin sans l’établissement d’une politique européenne sans se discréditer auprès des autres puissances non européennes ?

Un axe Paris-Rome en opposition avec l’Allemagne n’aurait aucun sens et n’aurait effectivement aucune crédibilité sur le plan économique ni sur aucun autre plan. Cet axe n’existe tout simplement pas en dehors de l’imagination de gens comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, mais aucun dirigeant sérieux ne peut soutenir la création d’un tel axe et d’en exclure Berlin. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !